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L'oasis européen
Par Dominique Moïsi
Publié dans L'Economiste le 15 - 01 - 2013

Se pourrait-il que les non-Européens soient nettement moins pessimistes à l'égard de l'Europe que les Européens eux-mêmes? La distance serait-elle une condition préalable à la formulation d'un point de vue plus équilibré quant à la difficile situation du continent?
Dans une entrevue accordée il y a quelques mois, le président de la China Construction Bank, Wang Hongzhang, a indirectement exprimé un enthousiasme tempéré vis-à-vis de l'Europe. Et, citant un proverbe chinois, «Un chameau affamé est toujours plus grand qu'un cheval», de poursuivre en affirmant que les économies européennes seraient bien plus solides que ne le pensent bon nombre d'observateurs. Il a même sous-entendu, sans en faire part aussi explicitement, que la période était propice à investir significativement en Europe à un prix juste.
Bien évidemment, tout le monde ne partage pas cette vision optimiste. De l'autre côté de la Manche, les eurosceptiques britanniques se réjouissent d'avoir gardé leurs distances avec ce véritable «navire en perdition». Pourtant, bien que le journal The Economist ait récemment décrit la France comme étant «dans le déni», on pourrait en dire de même du Royaume-Uni. Certes, les Français n'ont connu ni Jeux Olympiques ni célébration royale cette année; pour autant, s'agissant de l'état de leur économie, les deux pays sont largement dans le même bateau.
Lorsque vous vous rendez en Amérique ou en Asie, comme je l'ai fait cet automne, l'image de l'Europe apparaît plus claire, de manière sélective: bien qu'elle continue à être perçue comme un modèle positif, l'Europe n'est plus considérée comme un acteur mondial. Du point de vue des Etats-Unis, l'Europe a beau ne plus être considérée comme un problème, elle n'est pour autant pas non plus envisagée comme partie d'une solution aux difficultés de la planète – à l'exception peut-être de celles qui touchent directement le continent (et même en la matière, des doutes persistent).
Néanmoins, pour de nombreux investisseurs internationaux, l'Europe continue de constituer – ou constitue à nouveau – un risque qui vaut la peine d'être pris, voire, dans le cas de Wang, une opportunité en or. En cette période de complexité croissante – et donc d'incertitude – les investisseurs entendent se couvrir. Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), ou au minimum un certain nombre d'entre eux, semblent actuellement s'essouffler économiquement; et bien que de nouvelles puissances émergentes comme le Mexique soient attrayantes, elles pourraient bien s'avérer plus fragiles qu'elles ne le semblent.
Dans ce contexte, l'Europe a beau être un continent éprouvé, vieillissant et déprimé, il serait pour autant prématuré de l'enterrer, comme en attestent ses secteurs du luxe et de l'aéronautique. Nul ne saurait contester son déclin relatif: l'Europe hébergeait 20% de la population mondiale au début du XVII
Ie siècle, contre seulement 7% aujourd'hui, sachant que cette proportion devrait encore diminuer d'ici 2050. Pour autant, la démographie ne saurait sceller un destin: sa population peu nombreuse n'a pas empêché Singapour de se hisser au statut d'économie ultra-compétitive.
Mais l'Europe peut-elle demeurer un modèle si elle ne constitue plus un acteur géopolitique sérieux? Lorsque les responsables américains affirment aux Européens: «Nous avons besoin de vous», la portée de ce qu'ils sous-entendent est plutôt réduite: «Ayez l'amabilité de ne pas vous effondrer, et de ne pas entraîner l'économie mondiale dans votre chute». Les Européens sont en quelque sorte devenus les Japonais de l'Occident – de simples contributeurs financiers, jouant tout au plus un rôle de soutien dans les affaires stratégiques mondiales.
Par exemple, s'il est encore possible de résoudre le conflit israélo-palestinien, une solution en ce sens ne pourra provenir que d'un engagement fort de la part des Etats-Unis. Barack Obama, qui souhaite se démarquer en tant que président de la transformation, à la manière de son modèle Abraham Lincoln, a mérité rapidement après sa victoire aux élections le prix Nobel de la paix, en raison de ses efforts dans la perspective d'un accord complet de paix au Moyen-Orient. Peu d'observateurs s'attendent à un accomplissement aussi colossal, voire à quoi que ce soit qui puisse s'en rapprocher, de la part de Catherine Ashton, tsarine de la politique étrangère de l'UE, ni même d'ailleurs d'aucun leader européen.
L'Europe reste un acteur économique et commercial significatif, un acteur capable de rebondir à tout moment, maintenant qu'il a – au moins en partie – transcendé sa crise systémique. Elle demeure également un modèle de réconciliation dans lequel les individus peuvent continuer de rêver, malgré l'ampleur inacceptable du chômage, particulièrement chez les jeunes. L'Europe n'est cependant plus considérée comme un acteur mondial – et à juste titre. Elle constitue un oasis de paix, si ce n'est de dynamisme. La question qui se pose aujourd'hui aux Européens est de savoir s'ils peuvent – et, plus important encore, s'ils devraient – se contenter de leur statut.
Modèle de «civilité»
Bien qu'elle ne constitue plus nécessairement une source d'inspiration économique, l'Europe suscite néanmoins toujours le rêve. Elle demeure perçue comme un modèle de «civilité». Malgré un certain nombre de désaccords, les Chinois et les Japonais s'entendent sur un point: si, caractérisée par l'émergence de tensions nationalistes, l'Asie d'aujourd'hui évoque l'Europe de la première moitié du X
Xe siècle, c'est précisément parce que l'Asie n'a pas initié de processus de réconciliation comparable à celui qui permit à la France et à l'Allemagne de transcender leur rivalité centenaire.
De même, bien que le président russe Vladimir Poutine ait tendance à souligner la spécificité de la «civilisation russe» d'une manière qui rappelle la conception des penseurs anti-occidentaux du XI
Xe siècle, nombreux parmi l'élite russe considèrent toujours l'Union européenne, malgré ses nombreuses faiblesses, comme le modèle de gouvernance le plus civilisé qui soit. D'ailleurs, lorsque les Chinois sont amenés à rechercher un modèle comparatif en matière de protection sociale, n'organisent-ils pas des voyages d'étude en Scandinavie.
Traduit de l'anglais par Martin Morel
Copyright: Project Syndicate, 2012.


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