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Étude sur la population des Marocains résidant à l'étranger
Farida Moha Le matin : 16 - 07 - 2009

Jamais dans l'histoire récente du Maroc l'émigration n'aura autant été prise en compte par les pouvoirs publics.
Si dans les années 70 et 80 les «amicales sécuritaires» enserraient la vie quotidienne des émigrés, l'attention accordée plus tard aux Marocains du monde par S.M. le Roi Mohamed VI , son engagement sur cette question et l'implication des pouvoirs publics ont transformé la donne. L'actualité en témoigne : accueil amélioré notamment au niveau des douanes et de la police, création d'universités d'été, inauguration de maisons des MRE, à Beni Mellal, à Nador et demain dans d'autres régions pour satisfaire les besoins des émigrés en matière de procédures et de formalités administratives, facilités pour l'acquisition de logements et accès au fonds Fogarim. Les initiatives se multiplient et les dernières en date annoncées par M. Ameur, ministre chargée de la Communauté marocaine résidant à l'étranger, relatives à la gratuité des transferts de fonds par les banques marocaines et la création d'un fonds d'aide à l'investissement témoignent de la reconnaissance dans tous les sens du terme de l'apport des émigrés et de la dynamique des responsables en charge de la question. Comment cependant améliorer davantage les relations et transformer l'apport des émigrés en force de frappe économique ? Par une meilleure connaissance du phénomène de l'émigration dans toutes ses composantes et son évolution, répond M. Yazami.
C'est dans ce sens que le Conseil de la communauté marocaine à l'étranger (CCME) a initié une étude auprès de la population marocaine résidant en Europe. Que peut-on retenir de cette étude réalisée par BVA ? La volonté d'ouverture sur l'extérieur et d'insertion durable dans les pays d'accueil, un solide attachement aux pays d'origine, une perception globalement positive du Maroc, un sentiment de discrimination mal vécu par les Marocains en Europe. Selon les pays, cette perception est a réajuster. C'est ainsi qu'à l'heure actuelle, les MRE ressentent un sentiment de grande précarité en Espagne et en Italie, une situation tendue aux Pays-Bas et une relative bonne situation en Allemagne et en France. L'enquête a été réalisée sur un échantillon de 2.819 personnes âgées de 18 à 65 ans interrogées en France, en Espagne, en Italie, en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne.
Driss Yazami en charge du CCME commente pour nous les résultats de ce sondage, son importance pour une institution prospective mais aussi l'usage qui pourrait en être fait par le ministère chargé de la Communauté marocaine résidant à l'étranger et par les autres ministères. Pour M. Yazami et afin de puiser dans les potentiels de l'émigration, « il faut prendre celle-ci dans sa diversité et voir domaine par domaine comment utiliser au mieux cette force. Il faut d'autre part avoir une politique de proximité. Pour moi, souligne-t-il, le Conseil, ce n'est pas seulement les 50 membres, l'écrasante majorité des talents marocains sont à l'extérieur du conseil. Mon défi, conclut-il encore, c'est comment travailler avec ceux qui ne sont pas au conseil et intensifier leur participation à tous les niveaux».
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Interview : Driss Yazami, sur l'étude BVA de la population marocaine résidant en Europe
Il y a d'abord une vie communautaire intense dans les pays de résidence. Avec l'endogamie entre Marocains, avec le désir très fort de transmettre la langue, avec la fréquence des retours, 7 Marocains sur 10 déclarent venir au Maroc au moins une fois par an, toutes générations confondues.
LE MATIN : On connaît les résultats de l'étude BVA auprès de la population marocaine résidant en Europe qui démontre une volonté d'insertion dans les pays d'accueil, un profond attachement au pays d'origine, une perception globalement positive de celui-ci et un sentiment de discrimination en Europe. Au-delà de ses conclusions, à quoi servent ses études et quel usage en ferez-vous ?
DRISS YAZAMI : Pour bien jouer notre rôle d'institution consultative et prospective, et pour que le Maroc puisse élaborer des politiques pertinentes qui tiennent compte des mutations et de la complexité des problèmes de l'émigration marocaine, il faut amplifier notre capacité de connaissance de ses problématiques. Cela passe par plusieurs activités dont les sondages qui sont des photographies à un moment donné et qui permettent de cerner une réalité à un autre moment donné. Cela ne suffit pas bien sûr et c'est pour cela qu'il faut interpréter les résultats d'un sondage de manière rigoureuse en n'oubliant pas qu'il s'agit d'interprétation et de déclarations des émigrés. A côté de cela, il faut avoir d'autres modes de connaissances, comme des recherches qui mobilisent la sociologie, l'histoire, l'anthropologie… C'est important, car l'émigration marocaine a connu des mutations radicales.
Un phénomène qui est bien appréhendé par les sociologues algériens pour ce qui est de l'émigration de l'Algérie. Je pense aux travaux de A. Sayyed contrairement aux études relatives à l'émigration marocaine.
Le Maroc est le seul pays de la rive sud de la Méditerranée à avoir un potentiel aussi important de recherche des chercheurs marocains. Nous avons des masters dans plusieurs universités mais il faut procéder à une mise à niveau de la recherche nationale dans ce domaine. Cela passe par la signature de conventions avec plusieurs universités pour les doter de centres documentaires et c'est ce que nous avons fait avec Agadir, Marrakech, Oujda, Fès et Mekhnès que nous avons fait abonner à toutes les revues internationales. Nous avons obtenu l'approbation royale pour la création du fonds national de la recherche à Rabat qui sera financé par des moyens publics et privés. Il faut élaborer un agenda national de la recherche pour maîtriser des domaines qui sont encore aveugles et dont nous connaissons rien et multiplier les programmes nationaux de recherche. Nous pouvons être aidés par les premiers chercheurs d'origine marocaine qui vivent en Europe et qui travaillent déjà sur des questions pointues.
Sur quels critères avez-vous choisi BVA ?
On a fait un appel d'offres, il y a eu trois soumissions. Après sélection avec les chercheurs marocains, nous avons retenu BVA en lui demandant de travailler sur les perceptions des Marocains sur leur vécu dans les pays de résidence, leur perception du Maroc et leurs attentes vis-à-vis de leur pays d'origine.
Commençons par les perceptions dans les pays d'accueil.
La première leçon, c'est le processus d'enracinement des Marocains dans les pays de résidence, processus qui est contrarié par un sentiment très fort de discrimination.68% des 2.819 personnes interrogées ont répondu dans la langue du pays d'accueil. 78% des personnes déclarent qu'elles sont naturalisées ou en cours de naturalisation, 50% déclarent fréquenter les autochtones, 64% déclarent utiliser la langue de résidence chez eux à la maison, 69% déclarent avoir inscrit leurs enfants dans des activités extrascolaires, 37%déclarent avoir une maison au Maroc et dans le pays d'accueil et 55% déclarent s'intéresser à la politique du pays de résidence. A l'évidence, ces indicateurs montrent que la population émigrée est en train de s'enraciner. Le processus d'ascension sociale même s'il est lent est aussi un indicateur, il y a de plus en plus d'employés dans les pays anciens d'émigration en France, en Belgique.
En même temps que ces indicateurs d'intégration, il y a ce sentiment de rejet que les émigrés ressentent de plus en plus fortement dans des pays comme les Pays-Bas, l'Espagne… ?
Ils estiment dans un premier temps que l'image du Maroc est plus positive que leur image à eux. Le sentiment de discrimination qui concerne le travail et l'accès au logement est contrasté, il est plus fort aux Pays-Bas, en Italie et en Espagne.
Qu'en est-il du lien avec le Maroc ?
Il y a d'abord une vie communautaire intense dans les pays de résidence. Avec l'endogamie entre Marocains, avec le désir très fort de transmettre la langue, avec la fréquence des retours, 7 Marocains sur 10 déclarent venir au Maroc au moins une fois par an, toutes générations confondues. Le lien avec la famille est très fort comme en témoigne la solidarité par l'envoi de mandats effectués régulièrement par 6 Marocains sur 10. Plus de la moitié des émigrés déclarent également vouloir passer leur retraite au Maroc même si la réalité montre un taux de circulation entre les deux pays très fort. La mobilité est aujourd'hui un élément qui s'affirme à tous les niveaux, cadres, ouvriers et sans doute faut-il aménager la réglementation pour leur permettre d'aller et venir et de jouir de leurs droits en matière de soins et de retraites… Une partie des Marocains touchés par le chômage en Espagne a adopté une circulation entre le Maroc et l'Espagne en faisant du commerce par exemple.
Allons plus loin, avec la crise économique qui exacerbe toutes les formes de relations, y a-t-il un risque de voir les Etats demander aux travailleurs émigrés de rentrer chez eux comme en Espagne ?
Comment voulez-vous expulser des nationaux ? J'ai indiqué que plus de 70% sont naturalisés ou en voie de naturalisation. D'autre part, les pays d'accueil sont des pays de droits et malgré l'émergence de la xénophobie et de partis politiques de droite très durs comme aux Pays-Bas, il ne faut pas à tout bout de champ évoquer les scénarios catastrophiques.
Qu'en est-il des attentes du Maroc ?
L'image du Maroc est plutôt satisfaisante. Concernant les émigrés et leurs relations avec le Maroc, ils sont à 42% plutôt satisfaits et à 40% satisfaits pour ce qui est du droit des femmes. Concernant leurs attentes, c'est le mot de reconnaissance qui prime : demande de reconnaissance vis-à-vis de l'Etat 31%, et de la population marocaine à 52%. Les modalités de la reconnaissance peuvent être diversifiées.
L'attente d'une reconnaissance vis-à-vis de l'Etat est plus paradoxale. Depuis les amicales qui contrôlaient les émigrés dans les années 70 et 80, à l'accueil chaleureux de la plus haute autorité du pays à Tanger et à Nador et la prise en considération des émigrés, il y a un sacré chemin !
Un des pays qui a le plus pris conscience de l'importance de l'émigration, c'est bien le Maroc qui déploie des moyens pour répondre aux aspirations des émigrés. Je prends ce taux comme un appel à faire plus sur le plan culturel par exemple où il y a une immense attente. Il y a aussi une demande de facilitation des démarches administratives auprès des consulats et auprès des administrations du pays. La population des émigrés a progressé fortement depuis deux décennies. Nous sommes passés de 1,3 à 3,4 millions, avec une mondialisation qui a dispersé cette population et qui nécessite une mise à niveau constante des appareils consulaires. Malgré les efforts que déploie cet appareil, il faut répondre par exemple aux rushs des milliers d'émigrés qui refont leurs passeports dans la journée.
Pour la question de la pratique religieuse, les émigrés sont globalement satisfaits ?
Les émigrés estiment globalement que les prêches conviennent, qu'il n'y a pas de discrimination. Cela reflète le fait qu'ils jouissent du libre exercice du culte. Le cadre laïque européen garantit en fait ce libre culte. Il faut maintenant veiller à la qualité du personnel d'encadrement et à celle des prêches.
Quel est le pays où les émigrés vivent actuellement le plus mal ? En Espagne, en Italie, Aux Pays-Bas ?
Cette mal vie s'explique par l'acuité des débats politiques mal vécue par nos émigrés.
Il y a aux Pays-Bas par exemple une sorte d'emballement sur la question identitaire, en Espagne et en Italie ce sont les effets de la crise économique. Reste, comme je vous l'ai expliqué, que cette étude est le résultat d'un moment précis. Si nous avions fait ce sondage au lendemain de la régularisation des émigrés, les résultats auraient été différents.
A votre avis, comment les pouvoirs publics vont-ils utiliser les résultats de ce sondage ?
Le sondage d'opinion doit être régulièrement utilisé pour avoir la perception des Marocains des politiques publiques. On peut imaginer des sondages thématiques, des sondages par pays, par catégories qui informent les pouvoirs publics des évolutions. Concernant nos relations avec le ministère en charge de l'Emigration et des autres départements, je pense que nous devons exercer nos prérogatives et respecter celles des autres. Le ministère a une fonction de mise en cohérence de la politique intéressant l'émigration mais tous les ministères sont également intéressés, les affaires étrangères, les finances, le logement, la justice, les Habous, les transports, les fondations, la douane…
Exercer vos prérogatives, cela veut dire quoi ?
Analyser les politiques publiques et essayer ensemble d'émettre des avis consultatifs à soumettre à Sa Majesté. Le CCME doit être une institution de prospective et cela passe par l'élaboration d'un rapport stratégique tous les deux ans.
Nous devons rendre notre premier rapport en février 2010.
On pense tout connaître de l'émigration, que reste-t-il à approfondir ?
Nous connaissons beaucoup de choses de l'émigration clandestine, mais que connaissons-nous de la migration légale marocaine qui est une opportunité ? Il y a des gens qui partent tous les jours, qui sont-ils, dans quels secteurs ? C'est une question de prospective sur laquelle nous sommes en train de travailler, car cela pourrait être une opportunité si nous savons préserver nos intérêts stratégiques.
Sur quels dossiers avez-vous avancé concrètement avec le ministère de tutelle ?
La création du Conseil a de manière indirecte produit un dynamisme en donnant une nouvelle impulsion à des questions comme la mobilisation des compétences de la diaspora marocaine. Les banques sont également intéressées pour faire évoluer leurs rapports à ces populations. L'avis consultatif du CCDH a donné au ministère une idée précise des chantiers prioritaires en soulignant les mutations profondes dont il prend en compte les attentes importantes notamment dans le domaine culturel.
Tout en s'enracinant dans les pays d'accueil, les émigrés renforcent leurs liens avec leurs pays.
Il y a un réservoir de mobilisation à exploiter, car les émigrés marocains sont fiers d'appartenir au Maroc et ils veulent participer à son développement. M. Ameur organise le 10 août une grande rencontre sur les associations et le développement, c'est une excellente idée, il y a aussi l'intérêt pour les femmes émigrées qui s'affirme, le retour des chercheurs et cerveaux marocains qu'il faut accompagner…
Vous avez organisé une série de rencontres thématiques. Un mot sur ces rencontres ?
Il y aura une deuxième édition de la rencontre de Marrakech sur les femmes qui a réuni plus de 450 femmes l'année dernière. Il y a eu le séminaire sur les retraités que nous avons tenu avec 12 associations et avec les ministères de M. Ameur, de Mme Skalli et de M. Rhmani qui vont de nouveau se réunir avec eux en septembre prochain. Le séminaire sur l'Islam en Europe a connu un grand succès. Je ne pense pas qu'il y ait un conseil qui avait autant travaillé sur le processus de consultation.
Que faudrait-il faire pour que cette émigration devienne une force de frappe pour le développement du Maroc ?
Il faut prendre l'émigration dans sa diversité et voir domaine par domaine comment utiliser au mieux cette force. Il faut d'autre part avoir une politique de proximité. Pour moi, le Conseil ce n'est pas seulement les 50 membres, l'écrasante majorité des talents marocains sont à l'extérieur du conseil. Mon défi c'est comment travailler avec ceux qui ne sont pas au conseil et intensifier leur participation à tous les niveaux. Le conseil est un ensemble de réseaux, formel et informel. Nous sommes en train de réfléchir sur le conseil économique et social. Il faut que l'émigration soit représentée comme au CCDH et dans d'autres institutions. Il faut contribuer à la transformation des perceptions que les Marocains ont de l'émigration et vice-versa. Il y a par exemple une dynamique de la scène marocaine avec ce qui se passe aux abattoirs de Casablanca avec le boulevard et Casa Mémoire. Nous contribuerons à cette dynamique qui participe à la transformation des images et des mentalités. Il faut également traduire des œuvres des Marocains du monde vers l'arabe et c'est ce que nous allons faire avec le soutien de M. Ameur et de Touria Jabrane. De l'autre côté, il y a beaucoup de choses qui se passent comme à Lyon où les conteurs, les groupes de rap, les écrivains ont animé des concerts, des rencontres… Il faut faire circuler les idées, la musique… Le processus d'enracinement donne lieu à l'émergence d'une couche sociale d'acteurs extrêmement dynamiques, d'entrepreneurs, d'hommes et de femmes de culture de double appartenance qui peuvent être des facteurs importants de dialogue entre les sociétés et les Etats. Si tous les élus d'origine marocaine développent des projets de jumelage entre leurs municipalités et celles du Maroc, ce serait magnifique. Nous passerons de 30 projets de jumelage à 200 ou 300 et cela aurait un impact certain, à tous les niveaux, de rapprochement, de paix, de coopération grâce à ces hommes et à ces femmes de frontière. Si on est bien avec le pays d'origine, on est bien dans le pays d'accueil.


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