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«L'Homme-sœur» de Patrick Lapeyre : un pauvre clown
Ingrid Merckx Le matin : 01 - 07 - 2004

L'Homme-sœur, sixième roman de Patrick Lapeyre, vient de remporter le Prix du livre Inter, lequel jouit d'une franche estime dans le milieu des lettres françaises. Le choix 2004 n'atteint pourtant pas le degré d'enthousiasme des années précédentes.
L'h
Antoine Volodine en 2000, Laurent Mauvignier en 2001, Christian Gailly en 2002, Pierre Péju en 2003 : depuis quelques années, les lauréats du prestigieux Prix du Livre Inter (remis par la radio France Inter et un jury de lecteurs passionnés et exigeants) semblent définir les contours d'un groupe d'écrivains. Une équipe composite qui rassemble des talents différents mais met en évidence une même envie d'explorer de nouveaux territoires littéraires, un même esprit d'indépendance et une même recherche formelle affinant l'alliage simplicité-subtilité.
Patrick Lapeyre, déjà auteur de cinq romans, s'inscrit dans cette veine, mais avec quelque chose de moins éclatant que ses récents prédécesseurs. Parce que moins personnel peut-être : il y a chez Patrick Lapeyre, un petit ton à la «Amélie Poulain» : je vous raconte une histoire pas drôle sur un ton badin, j'affiche un certain humour décalé pour parler du désespoir, ce nouveau terrain de jeu pour contemporains désabusés, épris de sourires amers.
De la même façon que Jean-Pierre Jeunet dans Amélie Poulain, Patrick Lapeyre opte pour une certaine distance, sorte de narration en voix off qui lui permet de décrire un homme-phénomène en restant extérieur à sa névrose. Pas de dialogues mais des discours rapportés qui ouvrent sur une quantité d'agréments stylistiques : «il faut croire que», «on aura deviné que», «on peut quand même divulguer que», «chacun imaginera ”… Mais figent les personnages dans un devenir de jouets.
Dans l'univers dessiné par Lapeyre, il y a des Cooper et des non-Cooper. Les Cooper sont des gens qui vivent “ normalement ”, vont au travail, font leurs courses, se rendent à leurs rendez-vous et choisissent leurs horaires d'avion. Et puis il y a des pauvres clowns comme Cooper, un clandestin de l'existence qui passe sa vie à attendre qu'elle passe. Descendant d'une famille d'insipides, Alex Cooper est “ lisse, souriant et impersonnel ” et tâtonne dans un “ un brouillard d'anonymat ”. Chargé d'études dans une banque parisienne, il sert de souffre-douleur à une bonne partie de ses collègues puis il rentre chez lui égrener le même programme tous les soirs : avaler invariablement le même dîner devant son téléviseur, tapoter son piano puis fumer un cigare en attendant que les somnifères fassent leur effet.
Sa sœur, objet de poésie et de déviance
Cooper attend la sœur qu'il aime, depuis l'adolescence, d'un amour démesuré, inavouable, interdit. C'est son secret et sa déviance, il en a conscience et l'habille tant bien que mal dans un grand pardessus de dignité. Avant, Louise vivait avec lui mais elle est partie s'installer au Canada. Depuis trois ans, il attend son retour et cette attente est devenue sa seule raison d'être. C'est ce qui le met à l'écart du monde et, paradoxalement, ce qui l'empêche de plonger complètement : «si on le ligote dans un sac, avec une pierre, et qu'on le jette au fond d'un écran: son attente le fera remonter à la surface».
Louise lui écrit de temps en temps, ou lui téléphone. Elle semble à mille lieues d'imaginer ce qui agite son frère et la détresse dans laquelle il se trouve. Pendant ce temps, Cooper a bien quelques aventures avec des femmes, mais chaque fois, l'image de sa sœur surgit dans sa pensée, l'enveloppe comme une ombre et le retire de la réalité. Petit à petit, Cooper s'enfonce dans des bas-fonds d'anxiété, et de tendances paranoïdes. Une vraie prison. «Cooper s'imagine très bien sur le quai d'une gare désaffectée depuis des années en train d'attendre tranquillement la femme de sa vie. Ce serait tout lui. Il s'étonnerait peut-être de l'état de la gare, ferait des réflexions sur le retard des trains et sur le peu de considération qu'on porte aux voyageurs ; mais il ne lui viendrait pas à l'idée qu'il s'est trompé de gare, ni bien sûr qu'il s'est trompé de vie».
Dépression, inceste : on serait tenté de cataloguer les pathologies de Cooper, de leur donner une étiquette. Mais celles-ci se dérobent. Car la plus grande particularité de ce personnage c'est d'être prisonnier de lui-même et de se faire l'orchestrateur de sa névrose parce qu'elle est, ou lui semble, le seul élément poétique de sa vie. Comme un anodin qui s'inventerait une faute de personnage racinien pour faire pénétrer des vents épiques dans son quotidien atrophié.
Le plus notable dans ce drame, c'est que Patrick Lapeyre le raconte avec un ton désinvolte et enjoué, comme si tout ce qui arrivait à son personnage n'était pas si grave. Comme si, ce qui comptait le plus, c'était de faire boiter son pantin pour le rendre amusant, si tristement amusant. Il y a de la méchanceté à se rire ainsi de Cooper, quand lui ne rit pas. Mais Patrick Lapeyre y fait contre poids avec ce mélange d'ironie et de désespoir qui constitue sa matière première.
Ensuite, le romancier place des apartés («C'est une scène un peu longue où il ne se passe rien»), et élabore des images : «Elle respirait si calmement en dormant qu'on aurait cru qu'elle avait la capacité d'augmenter le silence de la pièce» ; « il reste ensuite le nez collé à la fenêtre sans savoir si s'il est en train de pleurer ou si son visage ruisselle de condensation». Patrick Lapeyre sait incontestablement instaurer un climat, transcrire des impressions et dresser des satyres, du milieu du travail ou des vies solitaires. Mais l'ironie dont il se targue possède un je ne sais quoi de malhonnête : ce n'est pas de l'humour qu'il met dans sa tragédie mais un cynisme assez dérangeant parce qu'il ne s'affirme pas comme tel.
Excellent phénoménologue de l'obsession, le romancier mène son récit à terme d'un main un peu trop sûre de son petit effet, en oubliant ce qu'elle peut avoir d'artificiel. Et implacable, il pique dans le dos de son papillon l'aiguille qui le fixe sur le tableau du genre qu'il se donne. Mais à la fin, un élément infime suggère une relecture de L'Homme-sœur où ces deux mots prendraient un tout autre sens, et la névrose, un tout autre nom… Renversant renversement ?
L'Homme-sœur de Patrick Lapeyre, Ed. P.O.L, 278 pages.


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