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«Bardo or not Bardo» d'Antoine Volodine : dans l'antichambre des mots
Ingrid Merckx Le matin : 25 - 11 - 2004

Parcourant toujours son incomparable territoire, Antoine Volodine, un des plus singuliers écrivains contemporains, pénètre dans la zone cruciale d'après la mort. Extraordinaire voyage dans le Bardo où des moines tibétains récitent des incantations à des r
Volodine. Il faudrait retenir ce nom qui sonne comme celui d'un fleuve ou d'une forme musicale du grand Est. Car Antoine Volodine est l'un des plus singuliers écrivains français contemporains. Premier, et pour l'instant unique représentant du post-exotisme. Un système littéraire qu'il a inventé et explicité dans un petit traité paru en 1998, Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard), et dont le roman qu'il a publié l'année suivante, Des anges mineurs, peut être considéré comme le prototype.
Qu'est-ce que le post-exotisme ? Grosso modo, une « littérature de rêves et de prison » qui s'élève dans des quartiers de haute sécurité ou des no man's land, sur un territoire évoquant à la fois les steppes mongoles et les villes soviétiques dévastées, en un temps dilué, sursitaire, marqué par l'échec d'une révolution mondiale. Dans cette aérosphère post-apocalyptique errent d'attachants vagabonds qui fouillent les décombres à la recherche de leurs utopies défuntes. Humidité, obscurité, suie, cire, cendre, tissus en lambeaux, telles sont les matières malaxées par Volodine dans un paysage sombre et absurde parfois traversé d'éclairs de lumière.
Dans ses histoires, l'écrivain se joue du rationnel, ou mieux, l'orientalise, relançant toujours cette même question cruciale : « quelle voix récite les livres, quelle main les signe ? » Son mode, c'est la polyphonie. Pas cacophonique, loin de là, organisée : Des anges mineurs était structuré en quarante-neuf moments de prose. Sur la même table de multiplication, Bardo or not Bardo s'articule autour de sept chapitres. Dans chacun, des personnages mal identifiés parce que, souvent homonymes, surgissent de nulle part le temps d'une conversation et vont on ne sait où. L'errance et la parole, presque deux orichalques pour Antoine Volodine qui les tient serrés dans tous ses romans mais ne les avait peut-être jamais tendus si haut que dans Bardo or not Bardo.
Zone frontière
Et pour cause : le Bardo c'est cette zone frontière entre la vie et la mort que l'homme doit parcourir pendant quarante-neuf jours afin, selon la philosophie bouddhiste, de choisir entre la réincarnation et la dissolution dans la Claire Lumière. Le Bardo, c'est aussi l'étage extrême de l'espace volodinien.
Car Antoine Volodine, comme il l'a confié au journal Libération, « ne supporte pas l'idée de la mort » : « que cette mort s'applique à mes proches ou à moi-même, et quand je dis mes proches, je pense autant aux morts qu'aux vivants. Dans mes livres, je m'acharne donc à jouer avec l'après-décès. Ecrire mes petites histoires est pour moi une aide de première importance, dans le cadre de la lutte contre cet écrasement. Reste qu'insulter la mort n'apporte qu'une satisfaction passagère. Le néant existe, il est horrible, il est indicible, il est intransformable, il est la réalité et, une fois de plus, on se rend compte que la parole, en face de la réalité, ne peut rien.»
Dans ses romans, il mène donc le combat inverse : via la fiction, la parole peut tout, même contre la mort qui se trouve transformée en étape, en passage, en couloir. «Le monde flottant du Bardo, explique Volodine, se situe à la rencontre de deux paroles ; celle d'un mort-personnage qui vit longuement ses hallucinations, s'interrogeant sans cesse sur la réalité, sur lui-même, sur son identité, sur à peu près toutes les questions métaphysiques essentielles ; et celle d'un commentateur extérieur, d'un prêtre-narrateur, interprétant le monde de façon totalitaire à partir d'un livre qui explique tout. On a une confrontation entre deux réalités délirantes, une qui est perçue par un individu, au centre de la tragédie humaine, et l'autre, qui a été élaborée collectivement, qui fonctionne comme une règle inviolable que cependant aucun humain n'applique.» Ainsi, le mort-personnage maintenu dans le noir, ne veut pas croire à sa mort et s'acharne à penser qu'on l'a emprisonné dans un lieu sans électricité. Pendant ce temps, un moine chuchote à son cadavre le Bardo Thödol, livre des morts tibétain qui accompagne rituellement l'ultime voyage.
Tragi-comédie nocturne
Tragique ? Non pas, parce qu'Antoine Volodine joue de sa verve pour dédramatiser le propos, inventant et réinventant des situations de parole abracadabrantes, burlesques, caustiques. Ainsi le premier chapitre, épisode du décès, est commenté par une « exploratrice venue d'un autre rêve » qui était là « pour décrire la réalité et pas du tout pour en faire partie ». « C'était d'ailleurs beaucoup plus un oiseau qu'une femme à proprement parler. Elle avait la peau recouverte d'une très fine couche de plumes argentées et, pour tout vêtement, une combinaison grise d'exploratrice. Elle se déplaçait avec une souplesse de danseuse et, quand elle parlait, c'était pour elle-même, en s'adressant à un enregistreur vocal. » Maria Henkel, une étoile filante dans l'univers de Volodine. A côté d'elle, le moine Drumdog, faute d'avoir trouvé le Bardo Thödol, récite au mourrant des passages d'une anthologie surréaliste, Cadavres exquis. Au deuxième chapitre, un mort, Glouchenko communique avec le monde extérieur via un interphone, pendant qu'un reporter radio envoyé dans le Bardo décrit ses faits et gestes entre interruptions techniques et admonestations du studio. Au chapitre IV, Bogdan Schlumm, écrivain et acteur, tente de jouer au théâtre trois piécettes regroupées sous le titre Le Bardo de la méduse, « pour mieux insister sur le caractère gélatineux des voix et des personnages ».
Sept volets différents pour sept semaines, c'est à s'y perdre un peu. Justement : Antoine Volodine cherche à faire lâcher prise sur des habitudes de lecture (le narrateur homonyme d'un personnage) et de compréhension (« Ainsi s'écoulèrent dix ou quinze minutes, puis une semaine »). Après, chacun a ses repères.
Politiques : les révolutionnaires communistes exterminés par une Organisation qui pratique le nettoyage politique. Métaphysiques : « Je ne crois pas à son existence, ni à celle de cette femme. Ni à la mienne… Je suis prêt à rejoindre le vide lumineux qui est l'unique réalité incontestable ». Ou poétiques : «Voilà ce qu'on entend d'abord. Des trompes lamaïstes, tibétaines. Voilà sur quoi le livre ici commence. C'est un son inhabituel, mais on l'accepte aussitôt et sans réserve. » A ceci près que les personnages de Volodine sont pour la plupart des récalcitrants, des insoumis, qui jugent « moyennement attirant de se dissoudre à jamais dans une lumière », et préfèrent choisir de se réincarner, en homme, en singe ou en pingouin, plutôt que de quitter le jeu, aussi marécageux soit-il.
Bardo or not Bardo de Antoine Volodine, Seuil, 238 p.


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