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La saga du Journal
Publié dans Le temps le 10 - 02 - 2010

Surendetté, l'hebdomadaire phare des années 2000 est contraint de fermer.
Au début des années 90, le pouvoir marocain initie un processus d'ouverture politique. L'étau est desserré progressivement pour garantir, sans heurts, le passage de témoin entre les deux règnes. A la faveur de l'Alternance, le pouvoir appelle en bonne place au gouvernement ceux qui ont fourbi leurs armes contre lui durant quatre décennies d'interminables complots. Longtemps attendue, l'arrivée aux affaires des socialistes, héritiers de Ben Barka, est synonyme d'une grande espérance. L'heure est à l'optimisme. Les voix se libèrent, en témoigne à cette période la floraison de titres avant-gardistes dans les kiosques du royaume.
Le marqueur d'une époque
Né au soir de l'ancien règne, Le Journal a été le premier d'entre eux, héritier lointain de la grande presse nationaliste des années noires. Cet hebdomadaire au ton iconoclaste a été le marqueur incontestable de cette époque. Il est de coutume de dire que ses fondateurs sont «les enfants de l'Alternance» : le premier numéro du Journal, paru en novembre 1997, célébrait avec enthousiasme l'arrivée au gouvernement des anciens opposants du roi Hassan II. Avant de fonder Le Journal avec Ali Amar et Hassan Mansouri, Aboubakr Jamaï, son directeur, avait débuté sa carrière dans la finance. D'abord à Wafabank avec Amar où il était destiné à prendre les rennes de la société de bourse du groupe financier, puis à Upline Securities, première banque d'affaires indépendante marocaine, dont il a aussi fait partie des investisseurs initiaux. Chroniqueur financier à La Vie économique du temps de Jean Louis Servan-Schreiber, il a aussi travaillé auparavant comme consultant auprès du Secrétariat de la Conférence pour l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, une instance créée en marge de la Conférence de Casablanca en 1994 à l'aune du processus de paix israélo-palestinien engagé à Oslo. Ce secrétariat, dépendant du Palais, était dirigé à l'époque par Mostafa Terrab. C'est d'ailleurs la dispersion de la rédaction de La Vie Economique après le départ précipité de Servan-Schreiber qui a donné naissance au Journal , dont les actionnaires envisagés à sa fondation devaient se compter parmi Mostafa Terrab, l'actuel patron de l'Office Chérifien des Phosphates (OCP), Fayçal Laâraïchi, le patron du Pôle audiovisuel public ou encore un temps Saâd Bendidi, l'ancien président déchu de l'ONA. Hassan Mansouri, qui en a été l'un des trois fondateurs, puis celui de Demain, le journal de Ali Lmrabet, fait partie aujourd'hui de l'équipe de Mohamed Mounir Majidi.
Un parfum de liberté
Le divorce du Journal avec ces cercles a vite été consommé à l'orée des années 2000. Surtout lorsque la publication avait pointé dans ses enquêtes les dérives de la gouvernance de l'entourage du nouveau pouvoir. Il faut éplucher les archives du Journal pour humer le parfum de liberté qui flottait dans l'air lorsqu'il réclamait à tue-tête le débarquement de Driss Basri, le tout-puissant vizir de Hassan II, qu'il exigeait le retour d'Abraham Serfaty, son opposant emblématique exilé en France, qu'il exhumait les vieux démons du passé, en ouvrant ses colonnes aux enfants d'Oufkir, le «général félon», ou encore lorsqu'il enquêtait sur la disparition toujours taboue de Mehdi Ben Barka, l'icône de la gauche. Les relations vont vite se dégrader avec les autorités. La lune de miel se transforme en opposition ouverte. Au vu de ses couv', Le Journal était à l'évidence irrécupérable. Echaudés par tant d'irrévérence, les imprimeurs se défilent. L'hebdomadaire trouve alors un éditeur en France, grâce au soutien de Serge July, le patron de Libération, et de Patrick Thureau d'Angin, celui du Courrier International. Pourtant, au cœur du Makhzen, la génération qui s'apprêtait à prendre les commandes n'a pas toujours été opposée aux idées du Journal, en tout cas pas avant d'arriver au pouvoir…
Une référence si fragile
Les ennuis commencent avec un entretien avec le chef du Polisario, Mohamed Abdelaziz. Il lui vaudra d'être saisi une première fois en avril 2000. La réaction du Journal sera cinglante : s'inspirant de la presse nationaliste qui luttait contre le joug du Protectorat français, il sort avec des pages blanches. Son dossier explosif sur la vérité des accointances de la gauche avec les putschistes des années 70 lui vaut une interdiction définitive en décembre 2000. Abderrahman Youssoufi, Premier ministre socialiste à l'époque, entérine d'un simple décret la mort du titre. L'interdiction de l'hebdomadaire coïncide avec la tenue au Maroc du premier congrès de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH). Dans son communiqué de protestation, la FIDH fait remarquer à Youssoufi toute la contradiction de sa décision qu'il prétend prendre dans «sa conviction de renforcer les espaces de liberté», sachant de surcroît qu'il a utilisé le fameux article 77 du Code de la presse, qui avait servi pendant des décennies à censurer… la presse de son propre parti lorsque celui-ci était dans l'opposition. Le satisfecit que voulait donner cette puissante organisation au royaume en organisant son congrès à Casablanca pour la transition vers un Etat de droit à laquelle il semblait s'être engagé va tourner à la catastrophe médiatique. Driss El Yazami, l'ancien opposant et cheville ouvrière de la FIDH, se sent floué par cette décision liberticide. Il invite Aboubakr Jamaï à la tribune du Congrès. Face aux caméras du monde entier, après un discours percutant, le jeune journaliste annonce sa décision d'entamer sur le champ une grève de la faim illimitée pour pouvoir ressusciter sa publication. Les débats prévus sur les avancées en matière des droits de l'homme paraissent dès lors désuets. Youssoufi, qui avait quitté la salle avant l'intervention de Jamaï, est décrédibilisé. Ce scénario inattendu va contraindre le pouvoir à reconsidérer sa position. Le titre auréolé de sa victoire réapparaît après quarante jours d'un combat épique avec les autorités, mais sous un autre nom. Le Journal cède sa place au Journal hebdomadaire. Il est désormais célèbre à l'international et devient la référence pour les journalistes et les intellectuels qui se serrent en rangs d'oignons pour interviewer ses fondateurs à chaque fois que le Maroc est sous les feux de l'actualité. D'un titre à l'autre, le ton demeure. Le retour de la torture est dénoncé, les dépenses somptuaires révélées, le reniement des socialistes récupérés pointé du doigt. L'hebdomadaire qui a vu à cette époque ses ventes culminer à plus de 40.000 exemplaires a ainsi été le miroir critique des dérives de la nouvelle génération arrivée au pouvoir. Ses articles sont cités par les plus prestigieux journaux de la planète, des documentaires lui sont consacrés… Grisé par tant de succès, et sans véritable concurrent, Le Journal grandit vite, trop vite. Sa ligne éditoriale offensive cache bien des défauts d'organisation et surtout de management. Alors qu'entre 2001 et 2007, ses recettes publicitaires fondent comme neige au soleil, il investit et dépense sans compter. Il est précurseur dans la modernisation de l'industrie de la presse et multiplie les innovations : maquettes professionnelles, marketing, OJD et surtout création de titres subsidiaires qui font de lui pour un temps le premier groupe de presse indépendant du Maroc. Après Assahifa, sa version éditoriale arabophone lancée dès 1998 (et qui comportait un supplément édité avec Le Monde Diplomatique), il crée un mensuel économique et un autre féminin, multiplie ses partenariats avec la presse internationale. Mais en réalité, ce foisonnement cache mal la spirale d'endettement qui le mine de l'intérieur pendant qu'il croise le fer avec le pouvoir. Au point qu'il cumule les impayés dus à l'Etat et à certains de ses fournisseurs.
Si la création du Journal a provoqué une véritable dynamique dans le paysage médiatique, ce symbole de la libéralisation passagère du régime a été aussi celui de son raidissement. Considéré tour à tour comme la preuve d'une transition prometteuse, d'un Maroc allant vers la démocratie, d'étendard de l'opposition, et enfin pour finir de camp retranché de la contestation, son parcours résume à lui seul le début et la fin d'une époque. Il a servi de vecteur à l'émancipation de toute une génération de journalistes et essaimé la culture du débat ouvert à tous. Il était réputé pour donner chaque semaine des sueurs froides aux responsables politiques et économiques. Mais le «printemps marocain» qui l'a vu naître s'est terminé pour lui sous la giboulée de la censure et des interdictions à répétition. Après plus de douze années d'existence, surendetté, il est acculé à tirer sa révérence dans un contexte de recomposition totale des médias au Maroc.
Mohamed Yazidi
1998 «Basri
doit partir»
28 SEPTEMBRE. Le Journal a toujours pris le parti de l'Alternance. Adoptant le discours de l'USFP prônant le départ de l'homme fort du régime d'Hassan II, il titrera «Basri doit partir». Une prise de position que la presse de l'USFP n'a jamais eu le courage d'assumer. L'avenir allait révéler que même avec le départ de Basri, la gauche marocaine n'a jamais développé un véritable programme s'inspirant des valeurs de la Gauche. Notamment sur les libertés publiques et la condition de la femme…
1998 L'interview
de Netanyahou
5 DECEMBRE. Nous sommes entre les deux intifadas, une période d'espoir. L'arrivée de Netanyahou au pouvoir en Israël signe la mort du processus d'Oslo.
Le Journal s'est déplacé en Palestine pour interviewer celui que Feu Hassan II avait refusé de recevoir à raison. Un entretien avec Fayçal Hussaïni suivra une semaine plus tard. Cela ne suffira pas à éteindre une polémique qui portera préjudice au Journal.
1999 Le devoir
de mémoire
27 MARS. Une couverture qui fera date puisque le nom d'Oufkir, banni de la presse nationale depuis 1972, sera prononcé pour la première fois. Malika,
la fille du général putschiste, accepte de parler de l'internement de sa famille. Cette Une, c'est aussi
une photo. Celle de Malika Oufkir, adolescente,
à la veille de son arrestation. Elle symbolise le temps suspendu. Ce numéro du Journal n'a pas été censuré, mais il y a eu des achats massifs de ses exemplaires par les autorités.
2000 Page blanche
14 AVRIL. Le Journal n'avait jamais abordé l'affaire du Sahara en profondeur, les seules infos officielles étant tronquées. Le Journal donnera pour la première fois dans la presse nationale la parole à Mohamed Abdelaziz, le chef du Polisario. Le numéro est censuré. Il sera réimprimé avec une page blanche
en Une, faisant revivre ainsi le mode de protestation des journaux nationalistes contre la censure
du Protectorat.
2000 Le Journal ,
une escroquerie ?
25 NOVEMBRE. Ce sera le plus grand scoop du Journal, qui publie une lettre secrète de Fqih Basri à Youssoufi, révélant les liens de la Gauche avec les putschistes de 1972. Le socialiste Youssoufi, alors Premier ministre, signera l'interdiction définitive du Journal, invoquant un article du Code de la presse qui avait servi dans les années 70 à interdire les journaux de son parti. Libération, organe de l'USFP, titrera sous la plume de Mohamed El Gahs : «Il faut en finir avec une escroquerie nommée le Journal».
2000 Benaïssagate
7 AVRIL. Le Journal mènera une enquête au long cours sur les modalités obscures de l'acquisition d'une nouvelle résidence de l'Ambassade du Maroc à Washington. À l'époque ministre des Finances, Fathallah Oualaâlou se rangera du côté de Mohamed Benaïssa et le Parlement se couchera dans cette affaire. La justice donnera raison au ministre et
Le Journal lui versera 800.000 DH de dommages et intêrets.
2001 L'erreur
Ben Barka
30 JUIN. C'est une première. Le quotidien Le Monde s'associe au Journal pour publier le même jour les révélations fracassantes d'Ahmed Boukhari, ancien agent des services. Son témoignage, bien que fouillé, prêtera à controverse à cause de ses nombreuses invraisemblances. Le Journal titrera «La vérité». Ce fut en réalité une erreur. La publication de ce numéro aura cependant eu le mérite de rouvrir le débat sur une des plus grandes énigmes du Maroc.
2002 Maccarthysme au CIH
19 OCTOBRE. Le Journal décroche une interview choc avec Moulay Zine Zahidi, l'ex patron du CIH en cavale en Espagne. L'enquête révélera une des tares de l'Alternance socialiste. La commission d'enquête montée par la Gauche, censée élucider les largesses de la banque, se transforme en procès maccarthyste. Pour la petite histoire, la DST tentera désespérément de saisir la cassette audio de l'interview à la frontière de Sebta.
2004 L'ultime interview de Mandari
24 JUILLET. Une couverture prémonitoire : «Du Méchouar à Marbella». C'est comme si Le Journal avait prédit la fin du parcours de Hicham Mandari dans le sud de l'Espagne, où il sera assassiné une semaine à peine après cette dernière interview.
2005 Une expression à 3 MDH
3 DECEMBRE. Le Front Polisario est-il moribond comme tend à le démontrer une radioscopie d'un centre d'analyses stratégiques européen, basé à Bruxelles ? Le rapport de l'ESISC est très limite et peu productif. Le Journal conteste ce rapport dans un dossier où il n'hésitera pas à qualifier cette étude de «téléguidée», ce qui lui vaudra une condamnation à payer 3 MDH pour diffamation. Aboubakr Jamaï quitte le Maroc.
2006 Le palmarès des plombeurs
30 DECEMBRE. Alors que ce type d'exercice journalistique confine à la congratulation à tout va,
Le Journal a décidé de prendre à contre-pied le palmarès de ceux qui font le Maroc en listant… ceux qui le défont. Le choix s'est porté sur ceux qui exercent une influence réelle sur l'avenir du pays. Jugée très agressive, cette Une ouvrait pourtant sur un dossier équilibré qui n'a épargné personne, mais qui a péché par son manque d'exhaustivité.
2007 Come-back
à Talsint
10 FEVRIER. Après l'enquête fouillée que Le Journal avait publiée sur le mirage pétrolier de Talsint en 2002, l'affaire ressurgit de plus belle avec une fausse annonce faite par Assahifa, son pendant arabophone, de commissions occultes versées. En réalité, cette information est erronée, mais le pouvoir décidera de ne pas poursuivre en justice Assahifa.


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