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Mohamed Naciri, l'homme du grand chantier
Publié dans MarocHebdo le 12 - 02 - 2010

C'est dans un contexte pas vraiment engageant que Mohamed Tayeb Naciri a été désigné, le 4 janvier 2010, ministre de la Justice. En attendant la réforme, on ne peut que se rabattre sur la personne.
À chaque nomination d'un ministre de la Justice, la même question vient à l'esprit, même quand on n'est pas vraiment demandeur de ce genre d'interpellation: que peut-on attendre du nouveau promu à un poste éminemment stratégique dans notre quotidien de petites disputes domestiques et nos grands conflits d'opinion sur notre présent et notre devenir? À une question récurrente, une réponse du même tonneau, elle aussi récurrente: la réforme de la Justice. Chacun des nouveaux préposés à cette mission, qui renvoie au diction “à l'impossible nul n'est tenu”, passe pour un passager parmi d'autres prédécesseurs, avec le cœur et l'esprit plus au moins convertis à la tâche. En bref, on désespère de la possibilité et de la faisabilité de la réforme de cette administration qui nous sert de régulateur social et de noyau dur d'un rêve démocratique. C'est dans ce contexte, pas vraiment engageant, que Mohamed Tayeb Naciri a été désigné, le 4 janvier 2010, ministre de la Justice. Une affectation dont le gouvernement de Abbas El Fassi avait bien besoin, pour se donner un peu de champ, d'ici 2012. En attendant la réforme, qui viendra ou qui ne viendra pas, on ne peut que se rabattre sur la personne. À ce niveau-là, on est, plutôt dans une “positive attitude”. Au déroulé de son parcours professionnel, à l'évidence, l'homme a le profil de l'emploi.
Ce natif de Casablanca" class="city">Casablanca, en 1939, fils pur sucre de la Chaouia, s'est, d'emblée, choisi la vocation du barreau. Inscrit à l'Ordre de la capitale économique, dès 1964, il a suffisamment acquis la confiance de ses pairs pour en devenir le bâtonnier, puis membre du Conseil constitutionnel et du Conseil supérieur de la Magistrature, dès 1994. La formation des avocats, il en a acquis la pratique et la supervision. Il a, en effet, été le directeur des stages du barreau de Casablanca" class="city">Casablanca. En somme, Mohamed Naciri est une sorte de personnification de la justice debout, la parole jurée du justiciable face à la puissance symbolique et réelle de l'appareil judiciaire.
La vocation du barreau
Vu son expérience, sa compétence et sa crédibilité, le cabinet d'avocat de maître Naciri a, évidemment, été sollicité par les milieux d'affaires. Normal, nous sommes en économie libérale. Il recevait des dossiers d'affaires tout court, et des affaires à fort relent politique. On l'a ainsi vu chargé de la régularisation de la situation de l'épouse et des enfants du général Mohamed Oufkir, après leur exfiltration, maquillée en évasion, en 1987. Un drame familial qui avait trouvé une issue diplomatico-judiciaire cousue de main de maître, grâce à Mohamed Naciri. Le ténor du barreau s'était également révélé un fin négociateur. Il venait d'extraire, avec tout le reliquat impossible à rattraper, une épine douloureuse du règne de Hassan II. Ce n'était pas évident.
Cette expertise, parmi d'autres, de savoir-faire juridique et humain, l'a fait rapprocher du Palais royal. Il en est devenu, tout simplement, le dépositaire d'intérêts de clients illustres, mais, néanmoins, personnes physiques ayant des droits. Un statut, non annoncé, qui lui a donné, certes, une aura particulière; et qui a beaucoup fait ergoter dans les milieux d'un barreau bruissant de toutes les spéculations. Maître Naciri a assumé ce positionnement, peu commun, avec une attitude qui ne lui a jamais fait prendre la tête, pour être parmi les “un peu plus égaux que les autres”, dans le corps de la communauté judiciaire. Il a très peu fait parler de lui. Le signe de caractère de quelqu'un qui ne met sa personne qu'en filigrane de sa profession. Il vaut mieux ainsi. Depuis qu'il a été nommé ministre de la Justice, Mohamed Tayeb Naciri, a fait, pour ainsi dire, “le tour du propriétaire”. À partir de la question judiciaire qu'il connaît, pourtant, parfaitement, il a pris le temps de rencontrer et d'écouter tous les intervenants; les avocats, les magistrats et les adouls. Les présentations et les doléances étant faites, il fallait passer aux choses concrètes.
Le tour du propriétaire
Comment réformer cette grosse machine dévoreuse d'hommes et parfois productrice de malheurs supplémentaires? Comment faire pour que le commun des justiciables, fort de son droit, ne soit plus hanté par la collusion d'un juge “fragile” et d'un contradicteur généreux? Comment faire pour qu'on entre dans un palais de justice sans la peur au ventre, en dehors des faits commis ou présumés? Comment être citoyen debout face à une justice assise? En un mot, comment peut-on espérer une seule et unique justice pour tous, à partir du dogme fondateur de toute société juste: tous égaux devant la justice?
C'est sur toutes ces questions que l'on attend Mohamed Tayeb Naciri. On y attendait déjà son prédécesseur. En deux ans et demi d'exercice, Abdelouahed Radi a eu le temps de faire l'inventaire des invités notoires, connus de tous, qui rongent notre justice. Il en a donné copie à qui de droit; mais il en est resté là. Son diagnostic, en dix-sept points, pourrait servir de feuille de route pour l'actuel repreneur de ce département.
Mais il y a encore mieux, le discours royal du 20 août 2009. Un sujet unique dans une allocution exclusivement dédiée à la justice. Une référence. Malgré son condensé concis et précis, on y trouve tout et l'essentiel. La régulation de la vie sociale, la mise en confiance des investisseurs nationaux ou étrangers, l'égalité des citoyens face à une seule justice pour tous, et l'enracinement d'une culture démocratique.
Mohamed Naciri s'en est inspiré dans ses premières rencontres avec les hommes et les femmes qui relèvent de son ministère. Tous les mots clés d'une institution centrale, pour une existence en démocratie, y sont; moralisation du fonctionnement, modernisation de la législature et, surtout, indépendance vis-à-vis de tous pouvoirs.
Alors, qu'est ce qu'on attend pour être heureux, face à notre justice, entre nous, et sous le regard des autres? Mohamed Tayeb Naciri saura-t-il être là, pour nous tous. Comme on le soupçonne d'en être capable? Comme chacun sait, les tabous sont faits pour être bousculés ou, carrément, levés. Il y en a un, justement, que tout le monde attend : l'abolition de la peine de mort. De cela aussi, maître Naciri en est capable. Il entrerait ainsi dans l'histoire judiciaire du Maroc. À jamais.n


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