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L'activisme actuel d'Al Adl Wal Ihssane traduit-il une perte d'influence du modèle intégriste?
Publié dans Aujourd'hui le Maroc le 28 - 03 - 2008

Depuis que les médecins d'Al Adl Wal Ihssane ont confirmé la gravité de l'état de santé du guide spirituel de la Jamaâ, dans les coulisses du Mouvement, on ne parle que de la succession du cheikh. Trois clans se disputent le pouvoir : le clan familial, le clan du Cercle politique et le clan du Conseil de l'orientation...
Mardi 25 mars, alors que la vie commençait à peine à envahir les locaux de la Cour d'appel de Casablanca, une foule composée de quelque dizaines de personnes commence à se former dans les environs. Des hommes barbus et des femmes voilées, réunis en deux groupes séparés, dont le rassemblement se fait sous l'œil vigilant des dizaines de policiers et d'agents des Forces auxiliaires qui ont pris position tôt dans la matinée afin de leur éviter l'accès au tribunal.
L'objectif des manifestants est de protester contre les poursuites judiciaires engagées par le ministère public contre le représentant local du mouvement islamiste Al Adl Wal Ihssane. Mohamed Barchi, membre du Conseil de l'orientation, la plus haute instance idéologique du mouvement de Cheikh Abdessalam Yassine, est poursuivi, ainsi que d'autres membres de son mouvement, pour tenue d'une réunion non autorisée. La foule appelle à l'annulation des poursuites et dénonce ce qu'elle estime être un complot contre la Jamaâ. A l'intérieur du tribunal, la Cour, après une brève audience, décide de reporter l'examen de l'affaire au 29 avril. La foule se séparera quelques minutes plus tard sans incidents.
Ce genre de scènes est devenu très habituel durant les derniers mois. En fait, depuis plus d'une année, Al Adl Wal Ihssane est entrée dans un processus de confrontation voulue avec les autorités en démarrant une opération de communication à travers laquelle elle voulait se faire connaître auprès des jeunes générations. Une «opération recrutement» à peine camouflée, mais qui n'a pas échappé aux autorités concernées. Pour ces dernières, il est tout à fait normal d'interdire à un mouvement illégal d'organiser des journées portes ouvertes. Le permettre serait tolérer l'illégalité, ce qu'aucun Etat ne peut accepter. Pour le mouvement, il s'agit d'une guerre de l'Etat contre le mouvement dans l'objectif de faire taire la voix des adeptes de Cheikh Yassine. Ce qui n'est pas vrai à cent pour cent, selon des spécialistes de la question. «L'Etat n'a pas besoin de faire la guerre à la mouvance. Elle se déchire, elle-même, de l'intérieur», affirme un observateur.
En effet, depuis près de deux ans, l'association, créée par Abdessalam Yassine, vit l'une des crises les plus profondes de son histoire. Ce qui se passe n'est donc que la conséquence des tentatives aussi disparates que maladroites des multiples clans de la Jamaâ qui tentent, chacun de son côté, d'éviter le naufrage et pouvoir légitimer ainsi la prise du pouvoir au sein du Mouvement.
C'est que la crise est grave. Le Mouvement fait face à une crise financière sans précédent, une grande chute d'influence politique, une stagnation des recrutements et un vrai problème d'identité.
Depuis que les médecins d'Al Adl Wal Ihssane ont confirmé la gravité de l'état de santé du guide spirituel de la Jamaâ, dans les coulisses du Mouvement, on ne parle que de la succession du Cheikh. Trois clans se disputent le pouvoir : le clan familial, dirigé par Nadia Yassine et son époux, Abdellah Chibani, le clan du Cercle politique mené par Abdelwahed El Moutawakil et Fathallah Arsalane, et le clan du Conseil de l'orientation avec à sa tête Mohamed Abbadi et Mohamed Barchi. Mais, cette guerre des clans n'a rien à voir avec le leadership politique. Elle tourne autour du patrimoine financier de la Jamaâ. Pour la famille, ce patrimoine devrait continuer à être géré par la fille du guide spirituel comme cela a toujours été le cas depuis la dégradation de l'état de santé du Cheikh. L'argent d'Al Adl Wal Ihssane est en fait séparé en deux parties : le patrimoine foncier et l'argent dans les comptes du Cheikh et de ses proches. Pour le foncier – des terrains à Marrakech, Fès, Rabat et Salé – Nadia Yassine s'en est toujours occupée en compagnie de son époux, Abdellah Chibani. Ce dernier est le conseiller immobilier de la famille. L'opération de l'achat de la nouvelle villa du guide spirituel, sise à route des Zaërs, a été menée par lui. Mais, ce qui préoccupe le plus la famille, c'est l'avenir. Les autres centres de pouvoir au sein du mouvement n'acceptent plus cette situation non seulement parce qu'elle leur paraît absurde, mais parce qu'ils craignent que la famille Yassine ne mette la main sur tout le patrimoine du mouvement après le décès de son leader. Surtout, si l'on sait que les temps ont changé et que la manne financière est en train de baisser d'une manière alarmante. Le flux engendré, jadis, par les membres du Mouvement résidant à l'étranger a nettement baissé. Le contrôle exercé par les autorités monétaires européennes sur la circulation de l'argent vers des associations islamistes a fait en sorte que plusieurs membres ont cessé d'alimenter les comptes de la Jamaâ. Le fait de voir, du jour au lendemain, son compte bloqué et des enquêteurs débarquer chez soi pour enquêter sur ses liens avec l'islamisme préoccupe la majorité des MRE qui sympathisaient avec la Jamaâ de Yassine. Certains grands commerçants de Tanger et Casablanca, qui étaient les meilleurs bailleurs de fonds du mouvement, ont pris leurs distances avec lui. Cette situation oblige les proches de Yassine à puiser dans le foncier et à se rabattre sur la spéculation immobilière pour préserver leur train de vie. Mais, pour ce faire, tout le monde a besoin de faire en sorte que la flamme politique du mouvement reste allumée.
Ce qui n'est plus certain, aujourd'hui. Le mouvement connaît, depuis 2003, une baisse continue de son influence politique. La participation du Parti de la justice et du développement (PJD) aux élections législatives de 2002 et le résultat respectable qu'il a obtenu et les attentats terroristes de Casablanca ont provoqué une réorientation des islamistes modérés vers les mouvements légalement constitués. En plus, avec l'ouverture démocratique et la démarche de l'État visant à laisser faire l'action politique islamiste tant qu'elle a lieu dans le cadre de la loi a cassé la stratégie des adeptes de Yassine. Etre un militant d'une association légale comme le Mouvement unicité et réforme (MUR) est devenu plus intéressant que d'être un activiste d'une mouvance qui refuse de basculer dans la légalité car elle offre moins de perspectives. Et la nature du militant veut qu'il sente, avec le temps, une évolution à la fois du mouvement et de son parcours personnel. Al Adl Wal Ihssane n'offre plus cette possibilité car évoluer chez-lui, c'est évoluer dans la clandestinité et la non-transparence. Les militants se font donc de plus en plus rares. Une situation alarmante à laquelle Nadia Yassine, mauvaise stratège qu'elle est, a tenté de remédier à travers l'ouverture de deux fronts : l'un avec l'Etat et l'autre avec le PJD lui-même. Dans le premier, elle a perdu la bataille à cause de l'adoption par les autorités d'une attitude sereine marquée par l'application de la loi et le respect des procédures dans le traitement des affaires liées à la Jamaâ. Sur le deuxième front, ses récentes déclarations à la BBC où elle a accusé le PJD d'être aux ordres du ministère de l'Intérieur ont suscité la colère de la direction de ce parti. Une réaction de Mohamed Yatim publiée dans le quotidien Attajdid a totalement ridiculisé la thèse de la fille du Cheikh. Son objectif de créer une tension entre son mouvement et le PJD est en fait à double tranchant : elle espère salir l'image du parti légal dans la sphère islamiste, mais elle cherche surtout à casser la dynamique de rapprochement qui existe entre le clan du Cercle politique de sa mouvance avec le parti de Saâd Eddine El Othmani. Un rapprochement qui menace les intérêts de la famille qui, elle, se plaît dans la situation de clandestinité.
Mais, au-delà de la nouvelle tendance des militants islamistes qui cherchent à travailler dans la transparence et dans la légalité, le Mouvement de Abdessalam Yassine souffre d'un grave problème d'identité. Avec la création de trois clans, l'identité de la Jamaâ s'est, elle-même, scindée en deux parties : l'identité politique et l'identité spirituelle. La disparition du Cheikh provoquerait certainement une scission au sein du Mouvement. Le Cercle politique cherche à trouver un terrain d'entente avec l'Etat pour passer à la légalité que ce soit à travers une sorte de pacte avec le PJD ou en faisant cavalier seul. Le Conseil de l'orientation, de son côté, considère que sa survie dépend de la continuité de l'hégémonie du discours spirituel sur le politique au sein du Mouvement. L'avenir de Mohamed Abbadi et de son allié Mohamed Barchi en tant que dirigeants du Mouvement sera compromis si l'association bascule dans la pratique de la politique dans la légalité.
Le modèle intégriste adopté par Al Adl Wal Ihssane semble être, aujourd'hui, obsolète. Continuer à travailler dans la clandestinité est une manière de préserver les intérêts de certains clans aux dépens des autres. Essoufflés par les guéguerres internes, la plupart des cadres et militants du Mouvement ne semblent plus avoir la force de continuer. La disparition de Cheikh Yassine signera-t-elle le début de l'effondrement du Mouvement ? Plusieurs spécialistes estiment qu'il en sera ainsi.


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