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Al Adl Wal Ihssane projette de détourner à son profit la grève générale décrétée par la CDT
Publié dans Aujourd'hui le Maroc le 16 - 05 - 2008

Al Adl Wal Ihssane tente de profiter de la grève générale décrétée par la CDT afin de se positionner sur l'échiquier politique.
La grève générale observée par quatre centrales le 13 mai 2008 a été suivie à hauteur de 40%, selon les estimations officielles et à 80%, selon les dirigeants syndicalistes.
Un écart énorme sépare les deux estimations. Normal. Cela a toujours été le cas lors des grèves. Mais, il faut reconnaître que, au-delà des chiffres avancés par l'une ou l'autre partie, tout le monde a constaté que le mot d'ordre de la grève n'a pas été largement suivi et l'impact sur le fonctionnement normal de l'administration publique a été très réduit. Le 13 mai a donc été une journée comme une autre dans la vie de l'administration publique et du citoyen où des syndicats ont exercé leur droit à la grève dans le cadre de la loi, de la sérénité et dans la responsabilité la plus totale. Le message syndical est passé et le gouvernement est sensibilisé sur les différentes revendications de ses salariés.
Mais, aujourd'hui, les regards se tournent vers une nouvelle échéance. Celle du 21 mai, date que la Confédération démocratique du travail (CDT) a choisie pour faire sa propre «grève générale». Noubir Amaoui, patron de la centrale syndicale, a, lui, choisi de se démarquer par rapport aux autres représentants des salariés. Pourquoi ce choix ? Et pourquoi maintenant ? Pour les dirigeants de la centrale syndicale, il s'agit d'une décision normale. La CDT, pour eux, a le droit d'exercer son droit à décréter une grève au moment qu'elle juge opportun. Une manière d'éluder la question et d'éviter de donner les vraies raisons qui ont poussé M. Amaoui et ses compagnons à adopter une telle décision.
En fait, si l'annonce de la décision de décréter une grève générale avait été faite dans une conjoncture ordinaire, toutes les analyses auraient coïncidé sur la normalité de la démarche. Or, ni le contexte général ni la démarche utilisée ne permettent une lecture ordinaire de la décision.
D'abord, parce qu'elle intervient à un moment où la situation socio-économique nationale – à l'instar de tous les pays du monde – fait face à la flambée des prix du pétrole et des produits de première nécessité. Une situation qui a provoqué une baisse considérable du pouvoir d'achat. Une situation à laquelle le gouvernement a répondu par une batterie de mesures visant à améliorer la situation des salariés tant du secteur public que privé. Des mesures qui restent, certes, en deçà des besoins réels des ménages, mais qui constituent, selon le gouvernement, le maximum de ce qui pouvait être fait. Il faut dire que «l'effort budgétaire» fait par le gouvernement a atteint 16 milliards de dirhams. Un chiffre record. Qu'est-ce qui fait alors que la CDT continue à chercher l'escalade dans la tension sociale en décrétant une grève générale le 21 mai et en usant de tous les moyens nécessaires pour chauffer le climat avant le jour «J». Car il faut signaler que les syndicats ayant appelé à la grève du 13 mai, avaient quand même fait preuve de modération et d'esprit de responsabilité en évitant de surchauffer l'ambiance. Ce qui n'est pas le cas de la centrale de Noubir Amaoui. L'appel à la grève a été précédé par un acte significatif puisqu'il comporte des messages plus politiques que syndicaux : la démission des neuf membres de la CDT à la Chambre des conseillers, le 19 avril dernier, alors que le dialogue social entre le gouvernement et l'ensemble des centrales syndicales était toujours en cours. La raison invoquée est d'ordre purement politique : l'institution en question ne servirait à rien et continuer à y travailler ne revêt aucun intérêt pour la classe ouvrière. Une position qui ne relève pas de l'ordre syndical mais qui rappelle plutôt des revendications d'ordre institutionnel, donc constitutionnel. On sort donc du cadre syndical. Mais, la manœuvre a une autre portée. Elle vise à permettre à la CDT de se repositionner sur l'échiquier «politique». Être porteur de revendications d'ordre salarial dans un paysage syndical marqué par la diversité ne permet pas à une centrale de se positionner comme interlocuteur principal et incontournable du gouvernement. Profiter de la situation embarrassante dans laquelle se trouve actuellement l'Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM) qui ne peut pas faire de l'opposition au parti de l'Istiqlal dont elle constitue un prolongement syndical, pour renforcer sa position semble être l'objectif immédiat de la CDT.
La CDT s'érige ainsi en opposant au système outrepassant son rôle de centrale syndicale en profitant de l'absence d'une opposition parlementaire effective et visible. Mais, pour ce faire, la base ouvrière, à elle seule, ne suffit pas. Il faut un prolongement politique et même idéologique. Ayant rompu avec l'USFP, en 2002, et ayant été abandonné par la majorité des figures politiques historiques de la gauche socialiste après le divorce avec le CNI, Noubir Amaoui se devait de chercher un autre appui politique. Les islamistes d'Al Adl Wal Ihssane saisissent l'occasion et font leur entrée en jeu.
Ces derniers, après avoir épuisé toutes les voies possibles pour s'imposer en tant qu'acteur politique pouvant obliger l'Etat à accepter leur mouvement en tant qu'interlocuteur politique, ont fini par trouver une brèche : la voie du syndicalisme. Ayant été fragilisés par les différents échecs politiques qu'ils ont essuyés suite à des erreurs stratégiques et des actions improvisées et hasardeuses comme le plan foireux du «rêve du cheikh» annonçant la «grande Kawma (soulèvement)» pour 2006, les dirigeants d'Al Adl Wal Ihssane – notamment l'aile dirigée par le chef du cercle politique Abdelouahed Moutawakil – veut sonder la voie du syndicalisme. L'opportunité que leur offre la CDT est une «bénédiction» à laquelle ils ne s'attendaient même pas. Même si cela fait plusieurs années qu'ils ont infiltré les rangs de la centrale syndicale où ils sont très présents. Une présence que les dirigeants historiques de la CDT ont fermé l'œil pour des raisons stratégiques.
Aussi, dès que le leader de la CDT avait-t-il annoncé le retrait de ses conseillers de la deuxième Chambre du Parlement, puis la fixation de la date du 21 mai pour l'organisation d'une grève générale, la coupole dirigeante d'Al Adl Wal Ihssane s'est précipitée de passer un mot d'ordre à ses adeptes pour qu'ils s'associent à l'appel de la CDT. Le retrait du Parlement étant interprété et vendu aux militants du mouvement islamiste comme un rejet des institutions démocratiques, la tâche a été rendue facile puisque la CDT semble ainsi rejoindre la position politique d'Al Adl Wal Ihssane qui ne reconnaît pas la légitimité des institutions du système démocratique marocain. Le mot d'ordre de soutien de la grève est passé par les canaux habituels de communication installés par Al Adl Wal Ihssane. Une sorte de communication pyramidale comme dans toutes les organisations clandestines où l'écrit cède la place à l'oral et la transparence s'efface au profit du cryptage. Mais, pour éviter tout amalgame, un message subliminal est envoyé par le porte-parole de la mouvance, Fathallah Arsalane. «Nous n'avons pas émis d'appel particulier dans ce sens, mais Al Adl Wal Ihssane laisse à ses militants, qui sont affiliés à des syndicats, le plein droit de participer (à la grève)», a dit Fathallah Arsalane dans des déclarations à la presse. Une déclaration qui rappelle la position du Mouvement de Abdessalam Yassine lors des élections législatives de 2002 où un message pareil avait servi à pousser les adeptes de la Jamaâ à voter pour le PJD. Mais, M. Arsalane ira encore plus loin dans ces messages envoyé à travers la presse. «La grève du 21 mai aura un impact très fort si elle est suivie par la majorité de la classe ouvrière marocaine et servira ainsi, certainement, de message comme ce qui s'est passé le 7 septembre dernier», a-t-il indiqué.
Al Adl Wal Ihssane veut absolument marquer de son empreinte la grève générale du 21 mai. Tout semble confirmer cette thèse. Un jeu dangereux et pour Al Adl et pour la CDT elle-même, estime un observateur. Ce dernier rappelle que la mouvance intégriste a toujours cherché le moyen d'exploiter les revendications sociales après avoir exploité jusqu'à l'épuisement l'affaire palestinienne, l'invasion de l'Irak, le statut de la femme. Tout cela sans parvenir à la «Grande mobilisation» (Kawma) dont rêvent son cheikh et ses adeptes les plus proches depuis plusieurs décennies. Ce n'est pas la première fois que la mouvance exploite la question des revendications sociales. Les mouvements dits des «coordinations contre la cherté de la vie» plus connus sous leur dénomination en arabe, Tansikiyat, lancés par des formations de gauche, l'année dernière, avaient vite été détournés par les islamistes d'Al Adl au profit de leur mouvance. Au bout de quelques manifestations, on ne voyait plus que des hommes barbus et des femmes voilées dans les sit-in organisés par les Tansikiyat.
Cette expérience a permis au cercle politique de la Jamaâ de comprendre que jouer sur la corde des revendications sociales est plus mobilisateur des foules que les questions relatives à la morale publique. C'est pour cela, qu'aujourd'hui, la grève décrétée par la CDT est une aubaine pour les islamistes de Yassine. Surtout qu'elle intervient au lendemain du retrait du Parlement décidé par la centrale syndicale. Les deux organisations se retrouvent pour la première fois dans la même situation.
Elles cherchent à se démarquer par rapport aux autres formations et à avoir un rôle important dans le nouveau paysage politique qui se dessine. Quitte à aller jusqu'à risquer de provoquer le diable à travers une grève générale qui peut facilement dégénérer ? Pour des sources informées, la CDT ne voudrait pas aller trop loin. Elle chercherait à trouver une issue politique à la question. Certains de ses cadres, cherchant à éviter de s'engager dans un processus incontrôlable, envoient des messages appelant à un arbitrage entre la centrale et le gouvernement.
En attendant, Al Adl Wal Ihssane surchauffe l'ambiance, en espérant, lui aussi, faire l'objet d'un « geste » qui pourrait permettre au cercle politique d'imposer son point de vue au sein de la mouvance et prôner la normalisation politique.


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