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Daech, après Al Qaïda: La seconde vague djihadiste
Par le Pr. Mustapha SEHIMI
Publié dans L'Economiste le 30 - 09 - 2014

Bien des ambiguïtés marquent l'alliance de circonstance mise sur pied sous la houlette du président Obama pour combattre l'Etat islamique (EI). Il a fallu attendre les premières frappes américaines en Syrie, le 23 septembre, pour identifier publiquement les «nations partenaires». Ce sont l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn – membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) – et la Jordanie; cinq monarchies avec un statut d'allié traditionnel de Washington au Proche-Orient. Reste cependant à lever des préventions, voire même des hypothèques. En interne, dans chacun de ces pays, les résistances ne manquent pas ne serait-ce que parce qu'une partie de leur population, fortement hostile à l'Iran, n'est pas réfractaire aux menées de l'EI sunnite contre le pouvoir chiite en Irak.
En se ralliant à l'attaque américaine, ces pays ont eu au moins une double préoccupation: apporter leur appui pour continuer à bénéficier du soutien d'Obama alors que reprennent les négociations sur le nucléaire iranien; réprimer et délégitimer toute contestation en interne. A cet égard, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis viennent de classer comme «terroristes» des organisations djihadistes – comme EI et Front Al-Nosra – ainsi que les Frères musulmans. Il faut ajouter que Riyad et Abou Dhabi escomptent aussi un durcissement du président américain envers le régime de Bachar Al Assad. Quant à la Jordanie, sa position tient à plusieurs facteurs: celui de l'endiguement de la poussée djihadiste sur son territoire; et celui de la sécurité du régime fortement exposé par ailleurs par l'impasse du conflit israélo-palestinien.
Pour les Etats-Unis et ses alliés, c'est un engagement dans un conflit de type asymétrique qui n'est pas de type conventionnel – «normal», pourrait-on dire – mais à haute nature et teneur idéologique. Leurs partenaires régionaux restent donc incertains et conditionnels par bien des aspects. Leurs actes recouperont-ils vraiment les buts poursuivis par Washington? La position de la Turquie ne pousse pas vraiment dans ce sens: tant s'en faut. Membre de l'Otan, elle met surtout en avant ses intérêts régionaux; sa frontière avec Damas est restée quasiment ouverte aux djihadistes tout en les utilisant contre les Kurdes de Syrie. Ankara a également soutenu les Frères musulman – comme le Qatar – et partant le Hamas alors que l'Arabie saoudite et le Koweït, eux, appuyaient les islamistes sunnites dont l'EI est aujourd'hui l'expression la plus radicale.
De nombreuses voix relèvent que les Etats-Unis et la France se sont fourvoyés dans leur politique de communication en proclamant qu'ils se mobilisaient contre l'EI présenté comme un «Etat». N'était-ce pas reprendre la propagande de cette organisation se proclamant comme une alternative mondiale à l'Occident ? Il semble bien en effet que l'EI, avatar d'Al Qaïda, a tiré les leçons de l'échec de l'organisation de Ben Laden depuis treize ans. Celle-ci s'est déterritorialisée, sous des mouvements régionaux, mais elle était restée globalisée dans son action, son recrutement et sa communication. Son échec est patent et elle n'a pas pu faire mieux que le 11 septembre. L'EI, lui, veut lui aussi réserver une dimension internationale mais sur une base de reterritorialisation de la violence et du combat. D'où, dans cette même ligne, la création du «califat islamique».
Il reste à articuler son combat sur ou autour d'une population locale ayant des intérêts propres. Par suite de la destruction de l'Etat sunnite irakien en 2003, ce sont de nouveaux espaces qui se sont ouverts dans la région. C'est ainsi que Daech (acronyme arabe de l'Etat islamique) a mis à profit cette situation en bénéficiant des résultats de la politique de Washington à Bagdad: division des Irakiens selon leurs origines, séparation des communautés, politisation des identités et marginalisation des sunnites. Tout cela a été accentué par la politique de répression et de marginalisation de l'ex-Premier ministre chiite, Nouri Al-Maliki. L'émergence de Daech s'est faite sur la base de tous ces paramètres incubateurs et ce en se réclamant d'un sunnisme rigoriste mis en avant comme étant le seul islam véritable.
L'EI classe et hiérarchise ses adversaires comme suit: les chiites d'abord dénoncés comme étant les pires, «renégats» et «parasites» de l'islam; puis les «mécréants – comme les yazidis – adeptes d'un culte monothéiste d'origine persane; enfin, les gens du Livre – les chrétiens dans cette région – frappés par de nombreuses exactions, mais pas de massacres.
Le basculement des sunnites vers 1'EI appelle des précisions. Dans une première phase, après l'intervention américaine en Irak, en 2003, prévalait pratiquement jusqu'en 2005 l'attentisme. Dans la seconde (2005-2007), les sunnites se divisent et une partie d'entre eux s'engage dans une insurrection armée. Enfin, après le départ américain en 2011, Nouri Al-Maliki accentue la marginalisation et l'éviction des sunnites. L'armée irakienne est alors perçue comme une armée d'occupation. Ce qui profite à Daech. Autre facteur lié à la guerre en Syrie: la réactivation des conflits confessionnels en Irak. Pourquoi? Parce que s'est créé un continuum entre ces deux Etats où les sunnites étaient réprimés et mal traités. La débandade de l'armée irakienne a fait le reste surtout qu'elle se trouvait dans un environnement hostile. Sous-équpée, mal entraînée, sans capacité d'initiative ni opérationnelle, elle était de surcroît gangrenée par la corruption – avant la chute de Mossoul, un grade de général était acheté à 300.000 dollars, un investissement amorti en trois mois par suite des détournements et des rapines... En face, Daech se distinguait comme étant une troupe déterminée, bénéficiant ici et là d'un réseau local dense mais aussi de l'adhésion d'officiers aguerris de l'ancienne Garde républicaine de Saddam Hussein.
Daech a trouvé le gros de son armement sur le champ de bataille syrien ainsi qu'en Irak où quantité d'armes ont été abandonnées. Il a su également s'adapter à la guerre moderne, jouer de la communication et des réseaux sociaux. On cite à cet égard les messages reçus par les officiers irakiens à Mossoul, avant la prise de la ville, sur leur téléphone portable: «Fuyez car vous allez perdre la ville et votre vie». Quant au financement, les sources ne manquent pas: loin s'en faut. Le «casse» de la banque centrale de Mossoul a rapporté 923 millions de dollars; des aides au moins indirectes ont été apportées par les monarchies du Golfe pour aider et armer les adversaires djihadistes de Bachar Al-Assad pour contrer «l'arc chiite Iran-Irak-Syrie»; de riches dignitaires et commerçants y ont également contribué. Tous ces financements se sont globalement taris du fait que les Etats du Golfe mesurent la menace que constitue aussi Daech pour eux. Une autre source est liée «l'impôt du djihad» s'apparentant souvent à un racket. Mais depuis 2013, la première ressource de financement est le pétrole, pour moitié en Syrie et pour l'autre en Irak. La production quotidienne est de 80.000 à 100.000 barils, vendus entre 20 et 50 dollars, en Syrie mais surtout en Turquie par le truchement de sociétés-écrans.
Daech n'est pas un Etat au sens classique et juridique du terme. C'est un pouvoir pyramidal mais nomade, sur un espace mal défini. Il se distingue par sa centralisation mais assortie d'une réelle délégation des décisions militaires sur le terrain sauf pour ce qui est de théâtres d'opérations décisives (Tikrit, Mossoul,...). Quand un nouveau territoire est occupé, une wilaya y est instaurée avec à sa tête un émir, une administration locale et une police. Mais Daech pourra-t-il tenir un vaste espace peuplé de 7 millions d'habitants? Rien n'est moins sûr.
L'Etat islamique est un mythe. Et une aporie. L'on est en présence d'un califat autoproclamé par Abou Bakr Al-Baghdadi, aventurier obnubilé par la conquête. Il ne produit pas, il n'administre pas non plus: il pille et il exploite. La contradiction est forte entre le projet global et son assise sur le terrain. Daech tient des villes mais pas un pays; il est essentiellement constitué d'isolats surtout le long de la vallée de l'Euphrate. Pour résumer, c'est un acteur non étatique mais qui a des moyens d'Etat: une armée, une police, des revenus autour de deux milliards de dollars avec des recettes pétrolières d'un million de dollars par jour. Il a des ressources dans la mesure où il contrôle la vallée de l'Euphrate, l'accès au pétrole et l'impôt. Daech se distingue par un autre trait: il attaque par des moyens conventionnels et il se défend par des techniques de guérilla. Son but était la prise de Bagdad – c'est un échec. Les buts de guerre des Etats-Unis, de la France et de la quarantaine de pays formant la coalition sont de divers ordres pour neutraliser et éliminer Daech: empêcher Bagdad de tomber; permettre à l'armée irakienne chiite et aux Kurdes de reconquérir les territoires perdus; accorder aux quatre provinces sunnites du Nord leur autonomie; enfin réduire le foyer de recrutement de combattants étrangers.
Daech constitue, après Al Qaïda, la seconde vague djihadiste, mais avec cette fois un projet territorial transfrontalier. Il s'agit là d'un projet politique, d'une guerre politique, avec l'instrumentalisation de la religion. Un tel danger justifie pleinement une intervention militaire. Et après? Que faire pour donner la légitimité à l'Etat – en Irak, en Syrie ou ailleurs – aux yeux des exclus, créant désespoir et frustration. Ce qui est en cause, c'est la dynamique de recomposition sociale et politique autour de l'Etat qui ne doit plus être alimentée par les prédations économiques et la privatisation de la représentation institutionnelle. C'est un «autre» système politique à fonder sur la base d'un nouveau pacte social fondé sur le partage du pouvoir entre les communautés religieuses et/ou identitaires. N'est-ce pas la seule issue pour conjurer le spectre de la guerre civile, du génocide ou de la partition territoriale?
Musulmans: Tous coupables alors?
Le procès paraît continuer: les musulmans doivent donner des gages tant il est vrai qu'ils sont perçus comme étant une communauté frappée par la suspicion. Ils doivent s'exprimer haut et fort pour condamner l'acte barbare de la décapitation horrible et barbare d'Hervé Gourdel en Kabylie. Pourtant, des signes forts et des actes tout aussi fermes ont été donnés dans ce sens: l'appel de Paris, le 9 septembre, en solidarité avec les chrétiens d'Orient; le 27 août, la condamnation par l'Union mondiale des oulémas des actes «criminels» de l'EI en Syrie et en Irak; ou encore l'appel des musulmans de France en date du 25 septembre pour exprimer leur émotion après l'assassinat de l'alpiniste français – sans oublier la manifestation à la mosquée de Paris et dans de nombreuses villes de l'Hexagone vendredi dernier.
Or, tout paraît de nouveau se passer comme si cela ne suffisait pas. Alors qu'il n'est ni responsable ni solidaire de tels crimes commis par des barbares, chaque musulman reste frappé par l'enclos d'une assignation identitaire et religieuse.
Un site anglais, Active Change Foundation, baptisé notinmyname (pas en mon nom) vient de réagir pour dénoncer les crimes de l'Etat islamique. Il a créé un buzz sur la Toile. Il rejette et démonte l'amalgame fait insidieusement entre l'EI et les musulmans. C'est que le musulman en tant que personne est pratiquement nié: seule sa communauté religieuse est alors prise en compte comme un collectif organique unique, responsable et coupable. Une équation idéologique qui ravive le choc des civilisations avec son pendant: la guerre des religions.


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