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Pendant le Ramadan, Essaouira retrouve toutes ses sensations
Publié dans Libération le 21 - 05 - 2019

Silence ! C'est l'heure du ftour à Essaouira. Une ville quasi déserte qui cède ses pavés et sa corniche ensorcelante, le temps du ftour, à ces touristes qui font aussi le Ramadan avec les bons plans du ftour proposés par des hôtels et maisons d'hôtes de la ville.
Voilà un nouveau langage qui s'est installé en parfaite harmonie avec l'identité ouverte et plurielle de la ville, d'une part, et sa vocation touristique, d'autre part. Ramadan n'est plus seulement ces vieilles habitudes soigneusement léguées de mère en fille, c'est aussi un marché parallèle de luxe adapté à une certaine clientèle. Voilà une société qui résiste pour préserver son identité sans pour autant tourner le dos aux bonnes opportunités de ce mois sacré.
Bons plans, activités culturelles, artistiques et sportives, et surtout une atmosphère pieuse et spirituelle.
Ramadan au mois de mai fait les affaires de tout le monde: la saison de tourisme interne, les rendez-vous culturels et artistiques qui maintiennent leur habituel agenda, avec un climat plus doux.
C'est aussi l'occasion pour se poser la fameuse et intarissable question : que reste-t-il des vieux rituels ramadanesques de Mogador ? De vieilles et bonnes habitudes propres à son identité faite de partage et de cohabitation. Un héritage qui fait l'âme et la particularité de la ville.
Ici comme ailleurs, Ramadan commence et finit par l'exercice culinaire. Car la journée est centrée sur les délices qu'offre la table du ftour. Toujours de la soupe, mais pas forcément pareille à celle préparée dans les autres villes du Royaume. Ici, la soupe fait l'originalité du ftour souiri, outre celle marocaine préparée à base de féculents, persil et tomates. Nombre de foyers souiris ont une certaine préférence pour la soupe à base de farine, de maïs et de lait, ou même celle à base de lentilles, tomates ... et lait.
A côté, il y avait le poisson. Le grand amour des Souiris pendant le ftour. Un plaisir désormais inaccessible pour la majorité à cause des prix élevés. Le poisson se fait de plus en plus rare et cher depuis plusieurs années dans une ville cotière.
« On n'a plus de choix depuis plusieurs années. Le poisson se fait très rare durant le Ramadan et les prix ne sont plus à la portée de la majorité des Souiris. C'est une bonne et vieille habitude que nous commençons à perdre pendant le Ramadan», a déploré un citoyen sortant bredouille du port.
A part les délices de la table, le ftour était aussi l'occasion de consolider les valeurs de bon voisinage et de fraternité entre voisins et familles. Echange ou partage de repas, une merveilleuse pratique à laquelle tenaient musulmans et juifs à Essaouira.
« On partageait le même repas. Nos voisins juifs venaient partager le moment du "ftour" avec nous malgré son aspect religieux», souligne une vieille dame souirie.
En 2010, j'avais rencontré madame Aicha Ben Daoued, dit-elle. Elle avait une voisine juive qui s'appelait Chère. A chaque rupture de jeûne, à chaque fête religieuse, elle frappait à sa porte, lui offrant des délices pour partager ces moments spéciaux. Ce fut aussi le cas pour le repas de la "skhina" que préparait Chère chaque vendredi soir, et en faisait goûter à sa voisine.
Ramadan à Essaouira est surtout un mois de piété. Les mosquées connaissent une grande affluence, surtout lors des prières d'Al Ichaa et "Tarawih". Tout juste après, la ville reprend vie pendant quelques heures seulement. Car la nuit se fait plus courte cette année.
Dans le passé, et juste après la prière d'Al Ichaa, des " gheyata" confirmés, maâlems hamdouchis pour la plupart, jouaient plusieurs morceaux des Snayea du Madih et du Samaa, des ksaids du Malhoun et des morceaux des fameuses "Borda" et " Hamzeya", tout le mois de Ramadan à l'exception de la Nuit du destin. Un rituel que désormais beaucoup de maâlems ont cessé de perpétuer faute de considération et de moyens.
"Les "gheyata" sont généralement des gens pauvres, ils font beaucoup d'efforts pour être à l'heure, et gratifier les habitants d'un spectacle propre à Essaouira", nous a déclaré un maâlem.
Ici , et contrairement à d'autres villes, les Souiris visitent les cimetières à la veille du 27ème jour du Ramadan. Tandis que la Nuit du destin est marquée par le rituel de la "bsissa" pratiqué et sauvegardé par certaines familles. Avant d'aller à la mosquée accomplir la prière des " Tarawih ", les femmes préparent un produit à base de sucre, d'huile d'olive, de gingembre, de lait, et d'eau de rose qu'elles répandent dans tous les coins de la maison, suivi d'une " tabkhira ". Les mamans maquillent et habillent leurs filles sans oublier de leur mettre du "hénné" et le fameux voile "tackchmchit".
Ici, quand un enfant jeûne pour la première fois, il est à l'honneur.. On lui offre un "ftour" spécial composé de sept soupes préparées par les voisins pour lui attester de l'intérêt que portent ces derniers à son courage et sa piété. Chez certaines familles, on servait le repas à l'enfant qui vient de rompre son premier jour de jeûne au bord d'un puits, comme on lui fait boire de l'eau dans la coquille de l'escargot réputé pour sa patience et sa persévérance.
Un vieux homme, tard la nuit, faisait du porte à porte, appelant les Souiris à se réveiller pour le "shour".
Ce sont là de vieilles coutumes qui ont tendance à péricliter.


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