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La chimère des espaces verts : Casablanca à l'agonie
Publié dans Libération le 11 - 07 - 2020

De tout temps, la nature a été étroitement liée à la vie des Marocains, au sein d'une nation longtemps connue pour ses traditions ancestrales en matière d'art des jardins et de paysage. Aujourd'hui, cette ère est tristement révolue. Ensevelies par les graines du sablier, ces traditions peuvent encore renaître de leurs cendres. Mais faute d'implication et de volonté politique, elles ne font que s'enfoncer un peu plus chaque année dans les méandres du passé. Certes, les travaux d'aménagement et de valorisation de vastes espaces urbains et de parcs naturels, d'une superficie globale de 260 hectares, ont permis aux habitants de Rabat de jouir d'une ceinture verte de 1063 ha, le double de la moyenne mondiale en termes d'espaces verts pour chaque individu qui est de l'ordre de 10 m2 par personne (OMS), mais à Fès (4m2), à Marrakech (8m2), ouà Casablanca, on est encore très loin du compte.« A Casablanca,il n'y a quasiment pas d'espace vert. Je crois que c'est de l'ordre d'un mètre carré par habitant, ce qui est dérisoire », nous expliquait, il y a quelque temps, Akram El Harraqui, président de l'Association des architectes paysagistes lors d'une conférence de presse placée sous le thème « Architectes et architectes paysagistes déclarent l'urgence climatique ».
0,35 m2 par personne d'espaces verts à Casablanca
Dans le meilleur des cas, les espaces verts à Casablanca sont abandonnés à leur sort,très peu entretenus et mêmesaccagés par les visiteurs qui s'en servent le plus souvent comme poubelles à ciel ouvert. Dans le pire, ils confinent au mirage.A vrai dire, la capitale économique ne disposeraitque de 410 hectares de verdure, soit 0,35 m2 par personne. Le tout étant marqué par un déséquilibre.Les quartiers huppés étant bien évidemment les mieux lotis. Sice constat n'est pas une spécificité marocaine, le Royaume a quand même une particularité quasi-bipolaire : d'un côté, il s'échine à organiser des évènements internationaux en rapport avec la biodiversité et le climat, et de l'autre, il ne prend même pas la peine d'appliquer ce qu'il défend à l'échelle planétaire sur ses propres terres, faisant passer ses engagements internationaux aux rangs d'effet d'annonce sans âme et sans continuité en terme d'aménagement du territoire. Pourtant, il a tout à y gagner. Et pas uniquement d'un point de vue esthétique ou encore ludique avec les nombreuses activités en plein air dont raffolent les citoyens.
L'aménagement du territoire peut contribuer à la lutte contre le changement climatique. C'est un fait avéré. En effet, en plus d'être un creuset de biodiversité, une part très importante des émissions de gaz à effet de serre issues des villes et leurs infernales activités est absorbée par les espaces verts et notamment les arbres. Ils contribuent de fait au maintien d'un stock important de carbone. A cause ou grâce au confinement dû au nouveau coronavirus, les habitants des métropoles mondiales et marocaines en particulier, ont tous, de manière unanime, ressenti l'amélioration de la qualité de l'air qu'ils respirent. Mais de toute évidence, les pouvoirs publics détournent les yeux sur le sujet.
Les professionnels de l'aménagement à la rescousse
Azdine Nekmouche, et Akram El Harraqui, respectivement présidents du CNOA et de l'AAPM, ont lancé un appel du pied non dissimulé au gouvernement comme l'assure le premier nommé : « Il faudrait que les gouvernants fassent appel à l'expertise des professionnels de l'aménagement afin de trouver ensemble le chemin pour que les agglomérations puissent éviter les dangers qui les guettent ». Des dangers dont on peut citer la montée des eaux, résultat de la fonte de la calotte glacière, elle-même conséquence du réchauffement climatique planétaire à cause du CO2 rejeté dans l'air par une industrie polluante et la déforestation. Un cercle vicieux dont le Maroc n'est clairement pas le premier coupable contrairement aux puissances mondiales, mais quitte à s'engager pour la cause climatique, autant donner l'exemple, surtout que « les grandes métropoles marocaines se trouvent sur les littoraux. En partant de ce principe, des villes comme Essaouira pourraient être rayées de la carte car elles se trouvent à un mètre en dessous du niveau de la mer. Donc, à l'aune de la montée des eaux et du stress hydrique, le projet immobilier sur le bord de mer, mais encore le verdissement bâclé qui consomme de l'eau potable, sont des pratiques à bannir car elles vont à l'encontre de la situation d'urgence climatique dans laquelle nous nous trouvons ».
Dès lors, les nombreux projets immobiliers dont l'argument de vente privilégié réside dans le fameux pied dans l'eau, prennent la forme de tristes prémonitions. « Cette évolution doit passer par les aménageurs. Je ne dis pas qu'il faut avoir la mainmise sur tout, mais en plus des architectes et architectes paysagistes, les ingénieurs civils, les urbanistes et les architectes d'intérieur font partie d'une famille capable d'aménager des espaces de vie pour les citoyens de notre pays et pourraient, comme dans les nations développées, avoir un impact plus rapide sur les pratiques à bannir », nous a expliqué Akram El Harraqui.
Absence de volonté politique
D'autant que les exemples ne manquent pas. Outre-Atlantique, un éditorial du New York Times, datant de 2008, évoquait l'adoption par l'Etat de Californie d'une loi d'urbanisme visant à contenir l'extension spatiale des agglomérations et donc par ricochet la préservation des espaces verts de l'Etat. En France, la législation sur le sujet a évolué en mettant en œuvre un Grenelle de l'environnement, qui s'est greffé au Code de l'urbanisme, avec pour objectif de réduire les émissions de gaz à effet de serre, la consommation d'énergie et faire des économiessur les ressources fossiles, tout en plaidant pour encore plus d'espaces verts. Des changements impulsés par les collectivités publiques, et notamment leurs prévisions et décisions concernant l'utilisation de l'espace.Au Maroc, le sujet est loin d'être pris au sérieux. Le risque étant que le pays finisse par êtrerattrapé par le sens de l'histoire, à savoir encaisser de plein fouet les affres de la pollution et les effets du réchauffement climatique. A moins d'inverser la tendance, mais pour l'instant, cela prend du temps. Il a par exemple fallu attendre sept longues années à Casablanca pour voir pousser de terre 410 petits mètres carrés d'espace vert.


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