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Burundi : une guerre civile se profile à l'horizon
Publié dans Libération le 27 - 10 - 2011

L'attentat du 18 septembre à Gatumba, au Burundi, a été le départ d'une nouvelle vague de conflits tribaux : est-ce le début d'une nouvelle guerre civile ? Les derniers développements des enquêtes de la police – apparemment très lentes et inefficaces selon la population et l'opposition politique – jettent une ombre sur l'action du gouvernement, suspecté d'avoir un rôle dans toute cette résurgence de violence.
Le pays connaît en même temps une grave crise politique et économique, causée en grande partie par la guerre civile entre Hutu et Tutsi de 1993 et 2005. Après six ans de gouvernement de transition sous le contrôle ONU, les élections du 2005 étaient remportées par le parti dénommé Conseil National pour la défense de la démocratie – Force pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD) de Pierre Nkurunziza. La paix semblait restaurée, même si demeuraient encore des factions engagées dans la lutte armée – notamment le FNL (Front National de Libération) d'Agathon Rwasa, leader actuellement en exil au Congo. La situation économique du Burundi est aujourd'hui critique. Le PIB annuel par tête est estimé à 180 dollars, environ 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté et 56,8% des enfants souffrent de malnutrition. Il n'y a pas de donnés détaillées sur le chômage et l'Indicateur de Développement Humain DH est de 0,282 (166ème pays au monde).
Sur ces bases instables, les élections communales et présidentielles de 2010 on signé le début d'une nouvelle saison de crise. La légitimation du CNDD-FDD de Nkurunziza s'est affaiblie, vu l'incapacité du parti à réactiver la croissance économique et à maintenir la paix. Le gouvernement s'est montré très répressif envers les partis d'opposition – le FNL et le ADC-Ikibiri (Alliance Démocratique pour le changement). Même si sa côte de popularité était tombée au-dessous des minimums historiques, le CNDD a remporté encore la victoire électorale avec les 2/3 des votes aux communales du 25 mai: l'opposition a immédiatement dénoncé des fraudes, mais, contre toute attente, les observateurs de l'ONU et de l'UE ont estimé que les scrutins étaient réguliers. L'opposition s'est alors faite rapidement entendre avec de nombreuses manifestations, qui ont malheureusement dégénéré en émeutes, après la découverte de preuves de fraudes. Les leaders de l'opposition ont été arrêtés.
Cependant, en même temps, le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-Moon se rendait dans le pays, poussant pour la reprise du processus électoral - mais en rendant visite seulement au président Nkurunziza sans commenter les fraudes et les arrestations. Cet acte a été considéré par les manifestants comme une sorte de légitimation par l'ONU de la prise de pouvoir…illégitime du gouvernement, envenimant ainsi indirectement les rivalités politiques.
Le FNL invitait à boycotter le processus électoral des présidentielles du 26 juin, continuant par ailleurs les manifestations, sitôt réprimées par la force par le gouvernement. Les élections ont été remportées encore par Nkurunziza et ont marqué le début d'une nouvelle période de suppression de toute opposition politique, vue comme « source d'instabilité » pour le pays. Jusqu'à l'été 2011, les oppositions continuaient leur lutte politique de manière relativement pacifique, même si l'on assistait encore à des violences de la part de groupes paramilitaires indépendants. Human Rights Watch a par exemple rapporté des meurtres d'ex-leaders du FNL en juillet, août et septembre.
Le vrai tournant est venu avec l'attentat de Gatumba du 18 septembre : au bar « Chez les amis », des hommes armés en uniforme militaire ont fermé les sorties du bâtiment et fait feu, tuant 26 personnes (39 selon des sources alternatives). Selon des sources locales, une des victimes était affiliée au parti de gouvernement. Le Président, après avoir rendu visite à la ville et déclaré trois jours de deuil, a annoncé l'institution d'une commission d'enquête sur l'affaire.
L'attentat a signé le début d'une nouvelle période d'instabilité : en l'espace d'une semaine environ, dans tous les recoins du pays on a assisté à des manifestations anti-gouvernamentales et des émeutes localisées – un possible retour à la guerre civile, selon certains analystes.
La fuite d'informations concernant l'enquête du 9 octobre a contribué au regain de tensions au sein du pays. Les autorités semblent condamner Agathon Rwasa comme organisateur de l'attentat, en collaboration avec l'ADC. Le FNL et l'ADC ont immédiatement nié ces accusations, mais le gouvernement continue à produire des preuves contre eux, même si cela est de manière discutable. Car tout n'est pas clair…
De nombreux journalistes ont en effet dénoncé les différents points obscurs de l'attentat : par exemple, la police avait mystérieusement « disparu » des environs du lieu de l'attentat juste quelques minutes avant l'attaque ; le gouvernement a interdit aux médias de parler de l'attentat ; les leaders de l'opposition ont été perquisitionnés et arrêtés sans motif. En outre, sur des motifs très fragiles, des journalistes radio ont été interrogés par la police sur leur possible participation à l'attentat. Sur ces bases, la presse et les analystes locaux suspectent fortement que le gouvernement a eu un rôle actif dans l'attaque.
A vrai dire, l'hypothèse est tentante : il n'est pas difficile voir que Nkurunziza a un intérêt à cette situation, vue ses tendances absolutistes démontrées dans les années passées. L'attaque lui donne la possibilité de « légitimer » la répression violente contre l'opposition et de renforcer son pouvoir.
Mais si cela était avéré, le Président n'aurait alors pas prévu un élément assez simple: sa stratégie de créer chaos pour imposer sa « dictature légalisée » n'aurait pas de sens, car la répression indiscriminée des libertés civiles forcera l'opposition à manifester sans cesse contre un gouvernement qui ne sait que répondre pat la force. Le résultat de ce cocktail est l'escalade de violence qui, dans un pays si instable, pourra rouvrir les portes de la guerre civile.
* Economiste de l'Université Federico II à Naples en Italie
analyste sur www.unmondelibre.org.


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