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Mamoun Salaj, l'artiste aux multiples facettes : “Brel est un chanteur inimitable, personne ne peut se hisser à son niveau”
Publié dans Libération le 31 - 10 - 2011


Chanteur, comédien, humoriste,
animateur radio, Mamoun est un artiste aux talents multiples. Rencontre avec ce virtuose
de la scène qui s'est lancé un défi majeur : faire revivre Jacques Brel en reproduisant
ses chansons un peu partout dans
le monde.
Libé : Après des études de tourisme et de littérature française, vous êtes venu à la chanson. Comment expliquez-vous ce parcours peu commun ?
Mamoun : Effectivement, j'avais commencé des études de tourisme en 1987. Mais à cette époque je chantais déjà. J'ai commencé à chanter très tôt dans les colonies de vacances. J'ai réellement découvert Jacques Brel, deux ou trois mois après sa mort. C'était grâce à un ami de longue date. Et puis j'ai commencé à chanter ses chansons. Pour chanter Brel, je suis allé au Conservatoire afin de pouvoir m'accompagner à la guitare. Mais je savais déjà chanter, puisque j'ai grandi dans une famille où l'on chante tout le temps. Eh oui ! Dans ma famille on chante Al Malhoun, Jil Jilala, Nass El Ghiwane, etc. Je ne dis pas que tout le monde a une jolie voix, mais dans ma famille on chante juste. On ne chante pas faux.
Mais revenons à ma vie d'étudiant. J'avais décroché un bac scientifique, et après une année à la Faculté d'économie, j'étais complètement désabusé. Je me suis donc orienté vers le tourisme en 1987. Deux années après, je suis parti jouer avec l'orchestre LOS Tumbarellos. Ce sont des italiens qui jouaient au Holidaying. Leur chef d'orchestre, Michel Tumbarello, avait accompagné Jacques Brel dans les années 60, quand il était venu jouer aux Arènes. Cet accordéoniste qui vient de nous quitter il y a 1 an et demi, m'avait pris dans son orchestre et j'avais commencé à chanter sur scène. Par la suite, j'ai passé deux ou trois ans en tant qu'animateur au Club Med. Parallèlement, j'enseignais les techniques d'animation dans une école privée à Casablanca. Après avoir quitté le Club Med, je me suis engagé avec la multinationale Altadis. Et je me suis dit que je devais quand même avoir une petite licence universitaire, parce que la hiérarchie là-bas n'était pas très tendre avec moi au début. On avait même voulu m'empêcher d'accompagner la troupe de Tayeb Seddiki au Canada. Fort heureusement, Allal Sinaceur, ministre de la Culture à l'époque était intervenu, et j'ai pu faire le voyage. Bref, ces gens-là étaient un peu tordus. J'ai bien fini par décrocher une licence, tout en travaillant à la Régie des tabacs de l'époque, et tout en exerçant mes activités de chanteur et d'animateur le soir. Donc la chanson est venue très tôt, mais je me suis affirmé de plus en plus vers 1989, lorsque je me suis mis au piano-bar. Je reste persuadé que le piano-bar est une très bonne école, comme cela a été le cas pour Brel et Brassens.
Vous avez consacré votre mémoire de fin d'études à Jacques Brel. Pourquoi Jacques Brel ?
Oui, mon mémoire de fin d'études s'intitulait «Le départ chez Jacques Brel ». Pour ce grand chanteur, l'immobilité est le synonyme de la mort.
Il y a deux sortes de temps
Il y a le temps qui attend
Et le temps qui espère
(L'ostendaise)
Brel, je l'ai découvert quand j'avais 15 ans. Je me posais alors beaucoup de questions, comme tous les adolescents de mon âge. Et les chansons du grand Jacques m'ont fourni les réponses nécessaires. Je peux affirmer qu'une chanson comme « J'en appelle » peut vraiment remodeler la personnalité d'un adolescent.
Quand on imite un chanteur célèbre, on ne se contente pas de reproduire ses chansons. On tend à les recréer sur scène. C'est justement là où réside votre talent, selon les connaisseurs.
Les gens disent que j'imite Brel. C'est vrai que je le chante avec beaucoup de mimique, beaucoup de théâtralité, mais on ne peut pas chanter Brel tout en restant immobile. Je chante Brassens, je chante Aznavour, je n'imite personne. Pour chanter Brel, j'ai beaucoup travaillé la mimique, comme tout comédien. Car il ne faut pas oublier que je suis l'élève du grand Tayeb Seddiki. Donc je n'imite pas Brel. Je l'interprète. Lui-même avait parfois l'impression d'être Vasco de Gama quand il chantait certaines chansons dans certains théâtres. Eh bien moi, il m'arrive d'avoir l'impression d'être Brel, dans certaines conditions sur scène. Surtout quand le public ignore tout de Brel, et que moi je chante pour lui, je lui fais découvrir pour la première fois ma passion pour ce grand artiste. J'insiste donc sur ce point, je n'imite pas Jacques Brel mais je ne peux pas le chanter immobile. On ne peut pas chanter Brel comme on chante Michel Sardou ou Julio Iglesias. Brel est un chanteur inimitable, personne ne peut se hisser à son niveau. D'ailleurs, il y a beaucoup de gens qui ont essayé de l'imiter mais vainement. On peut certes recréer ou reproduire l'atmosphère de ses chansons, mais son élan artistique reste inaccessible au commun des chanteurs.
Etes-vous l'incarnation ou plutôt la réincarnation de Jacques Brel?
J'aimerais vous avouer une chose, Brel est mon père spirituel. Il est tout pour moi. Sa vie a été un modèle pour moi. J'avais essayé de mener une vie pareille à la sienne, mais cela est singulièrement impossible. Comme lui, j'ai claqué la porte de l'usine. Comme lui, je suis parti pour réaliser mon rêve : devenir chanteur. Maintenant, je vis en chantant, je n'ai donc d'autres ressources matérielles à part mes revenus de chanteur et d'animateur radio. Bientôt, je vais renouer avec mon activité de comédien. Il y a beaucoup de metteurs en scène qui m'ont proposé des rôles dans leurs films, et je suis fin prêt à vivre l'expérience. Parce que j'estime être un bon comédien. Quand on est l'élève de Tayeb Seddiki, on ne peut pas être autrement. En plus de la comédie, de la musique, de la chanson et de l'animation radio, je me suis essayé également à l'animation télé, avec 2MA3, entre 2002 et 2004. C'est donc ma vocation d'artiste qui prend le dessus. Je ne suis pas fait pour être salarié d'une administration quelconque. Dans une administration, l'artiste reste incompris. Il est souvent entouré de tricheurs. Mais moi, je ne sais pas tricher. Mon père, qui a été officier de police, durant 36 ans, nous a légué à sa mort la somme de 6250 DH. C'était tout ce qu'il a pu épargner durant sa carrière d'officier. C'est là un bel exemple d'honnêteté et d'intégrité. Et je ne pouvais que le suivre. En somme, je ne pouvais supporter l'ambiance particulière du monde du « travail ».Alors j'ai tout flanqué en l'air. A mes risques et périls. Car j'ai une famille à nourrir. Paradoxalement, il y a certains chanteurs totalement dépourvus de talent, et qui mènent une vie fastueuse. Moi qui chante la chanson à texte, je ne peux pas aspirer à un pareil train de vie. Disons qu'au Maroc, où il y a 70% d'analphabètes, il y a un certain engouement pour la médiocrité dans ce domaine.
La Belgique et le monde entier viennent de célébrer le 33e anniversaire de la disparition de Jacques Brel. A cette occasion, vous avez animé une soirée à Bruxelles, à laquelle étaient présentes la veuve même de Brel et sa fille.
Non, elles ne sont malheureusement pas venues. Il y a eu un petit malentendu. L'e-mail qui leur a été envoyé mentionnait « Jack Brel » au lieu de Jacques Brel. Et les responsables de la Fondation Jacques Brel n'ont pas apprécié que le Monsieur qui allait chanter Brel à Bruxelles ne savait pas orthographier son nom ! Ils ont cru que c'était moi qui avais rédigé l'e-mail en question. Et c'est pour cette raison que Mme Miche Michielsen, la veuve de Jacques Brel, et Mme France Brel, sa fille n'ont pas assisté à cette soirée. Malgré tout, cette soirée, qui s'est déroulée au théâtre Léopold Senghor, à Bruxelles, a été une réussite. La radio Al Manar et la RTBF ont couvert cet événement. J'ai même été invité à me rendre à Bruxelles dans trois ou quatre mois, pour une nouvelle soirée. J'espère que la veuve et la fille du grand chanteur seront présentes cette fois-ci. Sinon je chanterai Brel comme à l'accoutumée, avec beaucoup d'amour et de passion et beaucoup de solennité aussi. Il y a un rituel très spécial que je respecte toujours quand je dois chanter Brel.
Avez-vous le trac avant de monter sur scène?
Un trac inimaginable. Et pas uniquement dans les dernières minutes mais dans les jours et semaines qui précèdent le spectacle. Je deviens tellement stressé que je n'arrive plus à dormir. Je ressens une nervosité grandissante. Je mange trop, mais parfois je ne mange pas du tout. C'est un trac terrible. J'appréhende la réaction du public. Je suis un ancien timide, si je puis m'exprimer ainsi. J'ai été très timide quand j'étais jeune garçon. Aujourd'hui, à 46 ans, je sais masquer ma timidité, grâce à mon professionnalisme, mais cette timidité n'a pas disparu pour autant.
Nous gardons tous en mémoire les sketchs de Raymond Devos que vous avez repris sur scène, à Casablanca, à Marrakech et ailleurs. Qu'est-ce qui vous fait reprendre les œuvres d'artistes belges en particulier?
Ah ! Je ne sais pas pourquoi. Le hasard a voulu que les deux artistes que j'aime le plus, en l'occurrence Jacques Brel et Raymond Devos, soient de nationalité belge. Mais c'est juste un hasard géographique. J'ai eu aussi l'honneur et le plaisir d'avoir un Belge dans mon orchestre, c'était un guitariste. Et il n'était autre que le consul général de Belgique à Casablanca. On se marrait bien pendant les répétitions. Une fois même, un individu qui était guitariste lui aussi, s'est mis à lui parler de visa. Et le consul-guitariste lui a tenu les propos suivants : « Visa.. visa…, qu'est-ce que ça veut dire visa ? C'est un mot que je ne connais pas. »
Mais c'est un homme qui a beaucoup fait pour les relations maroco-belges. Je l'ai rencontré d'ailleurs à Bruxelles, il m'a fait découvrir les meilleurs restaurants de cette ville. Et aussi les meilleurs vendeurs de pommes de terre frites. Je pense même que c'est avec lui que je reviendrai bientôt à Darkoum. C'est le nom du nouveau Centre culturel maroco-flamand, à Bruxelles. Il veut faire appel à mes talents pour chanter le grand Jacques.
Une autre facette de votre personnalité se révèle dans le monde de la radio. En effet, vous animez l'émission « Les dinosaures ne sont pas tous morts », dans laquelle, vous présentez à votre manière les célèbres chansons d'hier. Est-ce la nostalgie qui vous pousse à ce genre d'émission?
Je suis un nostalgique, je vis dans le passé. Je ne vis pas dans mon époque. Je m'habille comme dans les années 70. Je me coiffe comme dans les années 70. Je pense comme dans les années 70. Je dirais même que mon évolution s'est arrêtée dans les années 80. Je n'ai pas pu aller plus loin. Ça ne me faisait pas du tout plaisir d'aller plus loin. Je défends mes idées et ma manière de vivre à travers cette émission, qui a été refusée par 2M, par la TVM et par beaucoup de station de télévision. Parce que c'était une émission télévisuelle au début, et puis elle a été refusée par beaucoup de radios. Mais Kamal Lahlou, que je ne remercierai jamais assez, pour son flair d'homme expérimenté, a immédiatement su que cette émission allait réussir. Alors que les responsables de 2M m'avaient dit «Mamoun, ton émission est vouée à l'échec. Tu es certes un bon animateur, mais ce truc-là est vraiment nul». Quand on m'a dit ça, c'est comme si on avait tué l'un de mes enfants, parce que mon émission c'était mon bébé en quelque sorte. Mais Kamal Lahlou, lui, n'a pas hésité un seul instant quand je lui ai présenté le projet. Il a été très aimable à mon égard et il a eu énormément de respect pour moi. Et j'ai beaucoup d'affection et de respect pour lui.
On connaît votre goût pour les classiques, mais que pensez-vous de certaines variétés de musiques modernes ou urbaines, comme le rap?
Je trouve que c'est très médiocre. Je dirais même que c'est nul. Ça s'adresse à des gens qui ne comprennent rien. Je me réfère dans ce cadre, au grand Jacques qui disait :
L'avenir dépend des révolutionnaires
Mais se moque bien des petits révoltés
(La Bastille)
Ce sont donc de petits révoltés, qui croient bien faire en disant de gros mots et en proférant des insultes et des insanités. Alors que les vrais révolutionnaires sont des gens qui opèrent un changement profond des idées. Ils sont contre la médiocrité dans le domaine de la poésie ou de la chanson. Mais «les petits révoltés» dont nous parlons, sont incapables de créer leurs propres mélodies. Ils se contentent de reprendre à leur manière les mélodies des années 60 et 70. Je ne sais pas si vous avez vu le film « Idiocratie ». Il y a d'une part la démocratie et d'autre part l'idiocratie. Dans 300 ans, on sera peut-être tous des idiots, à cause de cela. Parce que les gens veulent essayer de suivre ces petits jeunes qui s'habillent comme des voyous, des quartiers noirs américains défavorisés. Parce qu'un petit noir américain ne peut pas s'acheter un pantalon, donc il enfile celui de son frère qui est plus grand et plus large que lui. Il est donc fier de le porter, et tout le monde devra faire pareil. Mais ce ne sont pas des voyous des quartiers chauds de New York qui vont m'imposer ma mode vestimentaire.
Et la chanson populaire?
J'ai découvert la chanson populaire avec le film « Kharboucha », de Hamid Zoughi. Et j'ai beaucoup aimé ce film. J'ai adoré les chansons, l'histoire et le jeu des acteurs. Mais je sais qu'actuellement, on ne chante plus comme ça. Par exemple, le samedi soir, sur nos deux chaînes de télévision, Il y a de ces petits artistes, qui chantent sur les terrasses, pour les fêtes de mariage, et qui reprennent toujours les mêmes conneries, « Lala laaroussa ya lala». Mais ca, ce n'est pas de la poésie. Alors qu'on ne vienne pas me dire, que c'est la chanson marocaine. Pour moi, c'est de la connerie. Alors si maintenant ces gens-là veulent juste pourrir le goût des Marocains, on peut dire qu'ils ont réussi. Demandons-nous depuis combien d'années, on n'a pas vu à la télévision une chanson de Mohamed El Hiyani, d'Ismail Ahmed, de Maâti Belkaassem, ou de Mohamed Fouith. Pourquoi ne voit-on plus El Haraz, où il y a Boujmiî et Batma ? Pourquoi veut-on nous imposer quelque chose d'insipide et de commercial?
Quelle est votre chanson préférée parmi le répertoire de Brel?
J'aime toutes ses chansons, mais il y a certaines que je préfère bien évidemment. Par exemple, la chanson intitulée «Sans exigence», et qui vient de sortir en 2003, 25 ans après la mort de Jacques Brel. Et c'est vraiment une belle chanson.


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