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La grande peur
Publié dans MarocHebdo le 07 - 05 - 2014


La Communauté juive marocaine après l'assassinat
de deux de ses membres
La grande peur
La communauté juive du Maroc est encore sous le choc des actes criminels
commis contre deux de ses membres. En fait, si les juifs marocains étaient
particulièrement visés, c'est toute la collectivité nationale qui est concernée.
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• Serge Berdugo lors de la cérémonie funéraire à la mémoire de Albert Rebibo.
Deux assassinats de suite à moins de quarante-huit heures d'intervalle. Les victimes, deux Marocains de confession juive. Le contexte, le 16 mai 2003, dont le traumatisme est encore présent dans tous les esprits. Et le 11 septembre anti-américain en 2001 qui, en détruisant deux gratte-ciel avec près de quatre mille innocents ensevelis, a fait vaciller la planète sur ses fondations convenues entre les nations.
• André Azoulay, Conseiller de S.M le Roi.
En baissant le rideau de son échoppe au marché aux puces d'El Korea, à Casablanca, Albert Rebibo était loin de penser qu'il pouvait servir de cible pour des motifs qui sont à des années lumières de sa très modeste existence.
En se rendant à la synagogue de la médina de Meknès, Elie Afriat accomplissait un shabbat plusieurs fois millénaire, comme tout juif imprégné de la première religion révélée. Pour le premier, c'était un jeudi comme les autres; pour le deuxième, également, ce samedi-là n'avait rien de particulier. Ni pour l'un, ni pour l'autre, il n'y avait de proximité entre El Korea de Casablanca, la medina de Meknès et Manhattan, de l'autre côté de l'Atlantique. Et s'il pouvait y avoir un prolongement absurde des attentats du 16 mai, nos deux compatriotes ne pouvaient pas imaginer que cela pouvait tomber sur eux, deux Marocains très normalement constitués dans leur différence confessionnelle.
Démons
Bien sûr que nos limiers sécuritaires ont fouiné dans les tréfonds de la vie privée et publique des deux victimes. Ils ont fait leur travail de professionnels. Il en est sorti que Albert Rebibo et Elie Afriat avaient des préoccupations et des occupations qui n'avaient rien de bien particulier ou d'exceptionnel.
On a parlé de chèques anti-datés et de clients non-solvables de Rebibo ; des pratiques usurières et même de gris-gris pour Afriat; mais ces pistes, aussi vraies soient-elles, ont été perçues comme des détails collatéraux.
Y compris l'arrestation d'un juif marocain qui serait en litige commercial avec Rebibo. Ainsi que la personnalité controversée de Afriat, plus précisément son penchant pour la magie noire, qui lui a valu quelques inimitiés menaçantes.
Si la preuve était faite qu'il s'agit de deux crimes crapuleux, c'est le sentiment de pitié pour le sort des deux victimes qui prévaudrait; et la justice passera. Mais l'environnement de ces deux homicides quasi-concomitants est trop particulier pour ne pas penser à un acte terroriste de type intégriste, dans le prolongement du 16 mai marocain tout en faisant écho au 11 septembre américain.
• Gad El Maleh.
On n'attendra pas les historiens et leur délai cinquantenaire de prescription des faits, pour faire la part du fait divers crapuleux et du méfait foncièrement raciste. Dieu reconnaîtra les siens, c'est certain ; mais dans toutes les têtes, ici-bas, la chose est entendue. Pour l'assassinat de Rebibo, la chose est entendue.
Compassion
Le crime a été officiellement imputé à une cellule de la Salafia Jihadia. Pas plus tard que mercredi 18 septembre 2003, une douzaine d'islamistes ont été arrêtés, dont un ex-gendarme et un ex-policier. La piste islamiste est donc bel et bien confirmée.
Pour Afriat, le doute persiste, malgré l'interpellation de trois suspects. Mais une chose est sûre, malgré le ratissage des service de sécurité, les démons obscurantistes et meurtriers du 16 mai ne sont pas exorcisés. On n'est donc pas sorti de l'auberge diabolique du terrorisme intégriste. Qu'on se le dise et que l'on s'en prémunisse par des mesures d'immunisation en profondeur, pas par des parades d'esquive sur le moment.
La communauté juive du Maroc, elle, est parfaitement consciente de la gravité et de la portée des actes criminels commis contre deux de ses membres.
En fait, si les juifs marocains étaient particulièrement visés, c'est toute la collectivité nationale, sur l'étendue de sa diversité sociale et de ses tendances politiques, qui était concernée. La lettre de compassion et d'indignation adressée par S.M Mohammed VI à Serge Berdugo, président de la communauté juive du Maroc, confirme, s'il en était besoin, que les juifs marocains sont des citoyens à part entière, qu'il en a toujours été ainsi, au plus fort de la vague d'antisémitisme qui a embrasé l'Europe avant et pendant la seconde guerre mondiale ; et que rien ne peut altérer cette continuité historique faite de coexistence tolérante et intelligente.
D'ailleurs, les manifestations organisées, aussi bien à Casablanca qu'à Meknès, ont rassemblé des Marocains des deux religions, musulmane et hébraïque. On a ainsi vu d'éminentes personnalités juives marocaines, tel Simon Levy et Sion Assidon, côte à côte, en parfaite communion avec des représentants de la classe politique et de la société civile, tels Abderrahim Harouchi ou Mouhcine Ayouche; pour ne citer que ceux-là.
D'ailleurs, Simon Levy, militant progressiste depuis plus d'un demi-siècle, a eu cette réaction qui résume à la fois la fatuité du crime et sa tragédie humaine : «Nous sommes présents dans ce pays, qui est aussi le nôtre, depuis deux mille ans et nous comptons y rester pour les deux prochains millénaires ».
Une manière de dire que le judaïsme marocain s'inscrit dans un continuum culturel qui participe de l'identité de ce pays. Il ne pouvait pas dire plus vrai, «le vieux» Levy.
Dans tous les segments d'un quotidien fondateur d'une spécificité culturelle, l'élément judéo-marocain est présent. Dans l'art culinaire, dans la musique populaire, dans les transactions commerciales de petits pécules et de grandes sommes, dans le voisinage de grande intimité de palier et de mariages mixtes. Ce sont toutes ces composantes d'une longue tradition de cohabitation humainement et culturellement enrichissantes qui font du Maroc un modèle du genre, presque un cas à part.
Patrimoine
Dans le même ordre d'idées, il convient de préciser que le Mellah n'est pas le même au Maroc qu'ailleurs. Ici, ce sont les Juifs eux-mêmes qui ont décidé de s'y retirer, sans contrainte aucune. Illustration du mécanisme de la différenciation culturelle, crainte d'assimilation, ou simple précaution de sécurité. Toujours est-il que le Mellah n'a pas été, pour autant, un ghetto.
Les relations quotidiennes avec la société musulmane y ont prospéré. Des relations de voisinage au plus haut degré d'intimité. Echange de visites et de cadeaux, surtout alimentaires, lors des fêtes, mais aussi allaitement de bébés juifs par des marraines marocaines et vice versa.
Au niveau des relations des Juifs entre eux, le Mellah était un formidable espace social, où riches et pauvres vivaient côte à côte, non parce que le lieu imposait une certaine promiscuité de classe, mais parce que l'argent n'était pas survalorisé. Un temps, soupirent les Juifs actuels, où même les rabbins n'étaient pas riches.
Les natifs des années quarante et cinquante ont en mémoire les mélodies, à connotation Gharnati, de Sami Lahlali, d'Albert Souissa, de Sami El Maghribi, de Zahra Alfassia, ou, un peu plus tard, de Raimonde Albidaouia.
Les restaurants et les échoppes de sandwich juifs étaient les plus prisés. Et lorsque Serge Berdugo a été nommé, en 1996-97, ministre du tourisme par feu Hassan II, on s'est rappelé qu'un autre juif marocain, M. Benzakine, avait fait partie, en tant que ministre de la Poste, du premier gouvernement du Maroc indépendant, sous la présidence de Si M'barek Bekkaï. Faut-il rappeler que des juifs marocains ont activement participé, et à des degrés divers, au mouvement national contre la colonisation. Ils ont pour noms Germain et Albert Ayach, Abraham Serfaty, Felix Nataf, Joe Ohana, Benaroch, Meyer Toledano, et bien sûr Benzakine, entre autres.
Au niveau de l'actualité politique et artistique, il suffit de citer deux noms, symboliquement et effectivement représentatifs de cette complicité affective indissociable: André Azoulay, conseiller de S.M le Roi, et son engagement permanent pour la dynamisation économique et le rayonnement culturel du pays. Et Gad El Maleh, l'humoriste qui a donné à la sensibilité judéo-marocaine une dimension universelle. Tous ces jalons d'une historicité ininterrompue, constituent un patrimoine commun que l'on regroupe sous le signe de la culture judéo-marocaine.
Ce qui chagrine, malheureusement, c'est que la communauté juive du Maroc a fait peau de chagrin. Elle comptait huit mille âmes en 1994; elle ne fait plus qu'un peu plus de trois mille actuellement. Par ailleurs, les Juifs d'origine marocaine forment une diaspora de plus d'un million d'immigrés parfaitement intégrés, à travers le monde; plus une très forte minorité israélienne de près de huit cent mille âmes.
Trois questions se posent à ce propos. Un: Pourquoi sont-ils partis, les Juifs marocains, alors que rien ne les obligeait à partir, ni ostracisme, ni ségrégation? Question d'autant plus troublante qu'après l'indépendance du Maroc, la situation matérielle des juifs connaîtra une amélioration réelle et bien visible.
Leur évolution dans l'espace urbain de Casablanca, par exemple démontre cette ascension sociale. Ils quitteront le Mellah de l'ancienne Medina, pour peupler les anciens quartiers européens.
Ils abandonneront progressivement les petits métiers pas très valorisants pour occuper les postes laissés vacants par les Français, dans les secteurs privé et public. Deux: Que sont-ils devenus, socialement et politiquement en Israël? Cette question-là est douloureuse aussi bien pour les juifs de «l'exode», que pour les musulmans marocains. Trois: qu'en est-il du fameux lobby juif-marocain, des deux côtés de l'Atlantique ? Là, il y a eu des projections exagérées, qu'il a fallu ramener à des proportions plus réalistes.
Quadrillage
Lors d'une enquête réalisée, dans les années 70, par Fany Mergui, journaliste-sociologue, auprès des juifs marocains en France, un interviewé répond: «Avant, je pensais que les Juifs étaient partis en Israël par choix. Aujourd'hui, je pense qu'il y a eu embrigadement». Effectivement, entre la fin des années cinquante et le début des années soixante, l'Agence juive internationale a quadrillé le pays, jusqu'aux plus profonds des villages du Sud Marocain, pour convaincre les juifs à entreprendre le grand voyage.
Ceux de ma génération ont encore en mémoire ces longues files de juifs sur tout le boulevard qui longe le siège de la Préfecture de Casablanca. Quand on leur demandait pourquoi et où ils partaient; ils répondaient qu'ils allaient chercher du travail et de meilleurs conditions de vie… au Canada.
Les bateaux affrétés par l'Agence juive n'étaient pas toujours en état de naviguer. D'où le naufrage dramatique de l'Egoz, le 11 janvier 1961, une date qui sera décrétée «jour du souvenir», en 1980, par l'Etat d'Israël. Quant à l'accueil en «terre promise», il n'a pas été des plus chaleureux. Les Juifs du Maroc seront perçus comme une communauté problématique, moyenâgeuse, sans qualification, ignorante des techniques modernes. Un corps étranger, parasitaire, misérable.
Non seulement leur différence culturelle ne sera pas reconnue, mais elle deviendra source de mépris et prétexte à la relégation dans une citoyenneté de seconde zone. Curieuse attitude d'une société qui se veut démocratique tout en refusant le pluralisme culturel. «Au Maroc nous étions juifs tout court, en Israël nous sommes devenus des Juifs marocains», dira un immigré, regrettant d'avoir fait le voyage.
Pour un Juif pieux, la «terre promise» était non seulement la préparation à l'entrée au Paradis, mais le pays où tous les problèmes matériels et sociaux seraient résolus. Désillusion et traumatisme au contact d'une société où le système de valeurs est commandé par la réussite matérielle. Une concurrence sans pitié, un mode de vie uniforme. Le nivellement planifié.
La deuxième génération née sur place, ne sera pas mieux lotie. Elle fournira les bataillons des déclassés sociaux et ceux… de Tsahal. L'armée, comme ultime alternative quand aucune autre n'est possible, c'est connu. De même qu'elle grossira les rangs de la droite et de l'extrême droite israéliennes, particulièrement le Likoud de Menahim Beguine, Itshak Shamir, Benyamine Natayahou et Ariel Sharon. Une identification politique qui fera très mal, ici, au Maroc, y compris chez les compatriotes juifs. Il semble que la troisième génération soit en train d'échapper à cette forme déguisée de haine de soi, à travers la haine déclarée de l'autre. En l'occurrence le «juif arabe» d'en face. La revendication d'une place au soleil, passera par celle de la dignité, c'est à dire la reconnaissance du droit à transmettre une tradition reçue.
Rupture
En 1994, le rassemblement Mondial du judaïsme marocain, tenu à Marrakech, avait précisé dans sa déclaration finale que «les Juifs marocains sont, plus que jamais, mobilisés pour essayer de trouver toutes les voies qui permettent l'aboutissement d'un processus de paix entre les Israéliens et les Palestiniens; sans oublier le côté religieux entre l'Islam et le Judaïsme» . On était encore dans l'ambiance optimiste des accords d'Oslo, du 13 septembre 1993.
Une tentative de dépassement acceptable par tous que Itzhak Rabin paiera de sa vie et de la main des intégristes juifs, aujourd'hui alliés d'Ariel Sharon. Cette profession de foi ne s'est donc pas réalisée depuis, loin s'en faut.
Aujourd'hui, on parle plutôt de liquidation physique de Yasser Arafat. Une régression dont seuls les vais faucons et les fausses colombes de Tel Aviv portent la responsabilité. Sans oublier le ministre israélien des Affaires étrangères, Silvan Shalom, qui est venu, récemment, vendre son numéro de charme vicié au Maroc.
Pour ce qui est du poids du lobby juif marocain, dans sa diaspora euro-américaine, le tapage médiatique qu'on lui fait et le crédit politique qu'on lui prête, sont pour le moins inversement proportionnels à son influence réelle.
Malgré tout l'intérêt que l'on porte à la communauté judéo-marocaine de la diaspora, il semble que s'il y a eu continuité identitaire pour ceux qui ont fait le choix de vivre au Maroc, il y a eu, par contre, rupture pour ceux qui ont opté pour l'émigration à l'étranger. Rupture souvent très nette pour les Juifs marocains de l'exode vers Israël. Ces vicissitudes historiques, aussi, sont communes. Si tant est que le drame du peuple palestinien est également une cause marocaine.
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