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Les partis politiques demandent la dépénalisation du cannabis
Publié dans MarocHebdo le 14 - 07 - 2015

Appelons-le Mohand, un prénom très commun dans la région du Rif, dans le Nord du Maroc. Mohand a sans doute depuis plusieurs décennies passé l'âge de la retraite, de 60 ans au Maroc. A sa naissance, il n'y avait pas encore d'état civil.
Après une vie de labeur, Mohand décide qu'il est temps de faire le Hajj, cinquième et dernier pilier de l'islam. Il rassemble le peu d'énergie qu'il lui reste ainsi que de maigres économies épargnées de longues années durant et s'inscrit dans une agence de voyage. Ses enfants, une bonne dizaine installés pour la plupart en ville, passent également à la caisse.
En septembre 2014, il s'apprête à prendre son envol. Mais sur le point d'embarquer, des éléments de la police judiciaire l'interpellent. Stupeur, tant chez les policiers que chez le brave Mohand. Ce dernier était, et sans même qu'il n'en ait jamais eu connaissance, recherché. Il doit, au soir de sa vie, renoncer au besoin qu'il avait ressenti de répondre à l'appel de Dieu et de son prophète.
Mais qu'a donc fait Mohand? Mohand est cultivateur. Mais pas de n'importe quelle culture. Aussi loin qu'il s'en souvienne, il a toujours planté du cannabis. Comme son père. Comme son grand-père. Depuis la nuit des temps, depuis, paraît-il, qu'Adam a foulé la Terre, le Rif cultiverait du cannabis. D'antiques chroniques, aussi vieilles que Mazigh, l'ancêtre des populations d'Afrique du Nord, l'attesteraient. De toute sa misérable vie, Mohand n'a jamais fumé de kif. Le cannabis, il en cultive pour vivre. Pour survivre, plutôt. La terre, dans le Rif, ne produit rien d'autre. L'olivier, essayé quelques années auparavant, n'a rien donné. Pas assez de quoi manger. Mais rien n'y fait.
Barons de la drogue
Mohand écope de six mois de prison. Des Mohand, le Rif en compte sans doute des dizaines de milliers. Quatre-vingt mille cultivateurs seraient concernés, d'après Nourdin Moudiane, président du groupe istiqlalien de l'unité et de l'égalitarisme, groupe parlementaire du Parti de l'Istiqlal (PI) à la chambre des représentants, chambre basse du parlement. «Le Rif est en liberté provisoire», résume-t-il.
M. Moudiane fait partie des premiers hommes politiques nationaux à ouvertement demander la dépénalisation de la culture du cannabis. En 1998, il adresse une demande au ministre de l'Intérieur de l'époque, Driss Basri. «Basri m'avait ri au nez», se souvient-il. M. Moudiane est originaire de la même région que les cultivateurs. C'est dans la commune rurale de Beni Ammart, non loin de la ville de Targuist, qu'il a vu le jour. Depuis 2012, il représente pour la quatrième fois consécutive la province d'Al-Hoceïma au parlement. «Contrairement à ce que l'on croit, les cultivateurs ne gagnent qu'une misère», nous assure-t-il. Il explique: «Je connais personnellement des cas de familles de cultivateurs qui ne subsistent qu'avec 20.000 à 30.000 dirhams par an. Imaginez-vous? 30.000 dirhams? Ce serait impensable dans une autre région».
Dans la région d'Al-Hoceïma notamment, les exploitations «familiales» de certains cultivateurs ne dépasseraient pas «quelques mètres carré». «Les grands barons de la drogue se sucrent pleinement sur le dos des cultivateurs», regrette M. Moudiane.
Cultures illégales
Fin 2013, le PI avait déposé à la chambre des représentants une proposition de loi relative à la culture, la fabrication et la commercialisation de la plante du kif. Quelques mois plus tard, mi-2014, il avait demandé, dans une deuxième proposition de loi, l'amnistie générale des personnes condamnées et poursuivies dans les crimes de culture de kif. Mais les deux textes sont restés lettre morte.
Pas plus que le mémorandum adressé par le groupe parlementaire du PI au ministre de l'Intérieur, Mohamed Hassad, dans la foulée de son passage le 30 juin 2015 à la chambre des conseillers, chambre haute du parlement, demandant l'amnistie des cultivateurs. M. Hassad avait affirmé, en réponse à une question du conseiller PAM (Parti authenticité et modernité) Larbi Mharchi, que la «culture du kif et sa commercialisation sont illégales» et qu'«elles le resteront».
Pour sa part, le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, s'adressant aux députés mardi 7 juillet 2015, a rappelé que la culture du cannabis ne faisait pas d'après lui partie de la «politique de l'Etat». Il a toutefois révélé que les cultivateurs actifs depuis quatre ans et plus ne font plus l'objet de poursuites judiciaires.
«Le débat doit se poser en termes économiques, car c'est d'un débat économique qu'il s'agit», croit savoir M. Moudiane. «Je trouve l'attitude de l'Union européenne (UE) d'un cynisme sans pareil. D'une part, elle cultive du cannabis, en France, aux Pays-Bas et je ne sais où encore. Les Pays-Bas permettent même d'en vendre dans des cafés. Mais à nous Marocains, chez nous où la culture du cannabis est plus que millénaire, on nous l'interdit. C'est une position hypocrite, à mon sens. On peut interdire l'usage récréatif, bien que celui-ci ait, pour information, été toléré jusqu'en 1974, tout en produisant du cannabis à des fins plus «légales», en l'état».
Ce combat, c'est celui de la Coalition marocaine pour l'usage médical et industriel du kif. Son coordinateur, Chakib Alkhayari, nous explique que d'après lui, ce n'est qu'«une question de temps» avant que la culture du cannabis ne soit légalisée. «C'est l'Etat qui veut la légalisation», nous affirme-t-il. Il cite l'expérimentation en 2010, par le Laboratoire de recherches et d'analyses techniques et scientifiques (LARATES), dépendant de la gendarmerie royale, et l'Institut national de recherches agronomiques (INRA), de la culture de chanvre industriel à fibres au Maroc.
Contrôle des stupéfiants
L'expérimentation avait été réalisée dans quatre régions du pays et avait concerné trois variétés de chanvre à fibre autorisées en Europe. «C'était clairement dans la perspective de la légalisation», nous explique M. Alkhayari. Pour lui, MM. Hassad et Benkirane chercheraient «à faire montre de leur neutralité». Aux Etats-Unis, quatre Etats, dont le dernier en date l'Oregon en juillet 2014, ont légalisé l'usage non seulement médical et industriel mais également récréatif du cannabis.
Au niveau international, l'Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), un organe de l'Organisation des Nations unies (ONU), a assoupli ses positions. «L'OICS encourage désormais l'usage médical du cannabis tant que cela respecte les termes des conventions de l'ONU, notamment la convention unique des stupéfiants de 1961», d'après M. Alkhayari. «La légalisation permettra au cultivateur et sa famille de sortir du cercle de la commercialisation illégale du cannabis», nous affirme-t-il.


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