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LA SAVEUR DES MENSONGES
L'ombre du poète de Mahi Binebine
Publié dans MarocHebdo le 02 - 08 - 1997

Quand on épouse la terre, ainsi que le fait le palmier, on vit à son rythme: petites attentes,
modestes ambitions, menus plaisirs, joies éphémères mais sentiment d'éternité.
En revanche, quand on épouse l'air...
Mahi Binebine
Notre offre estivale de bonnes feuilles continue dans ce numéro avec de &laqno;délicieux» passages de l'excellent ouvrage de Mahi Binebine. Si ce n'est l'espace, on aurait pu le publier dans son intégralité. Tellement il vaut la chandelle. Les premiers chapitres que nous publions dans ce numéro donneront, à coup sûr, l'envie aux mordus de bonne lecture de dévorer ce livre.
Sur le mont des Esclaves, nous nous sentions grands, Yamou et moi. A nos pieds, au sein des remparts bordés de hauts palmiers, dans le creux des terrasses bariolées de linge, la ville fourmillait. En silence. La sensation de grandeur nous prenait dès que nous passions la muraille, le vendredi, après la prière. Les puisards du terrain vague attenant nous intriguaient; nous y jetions pierres et injures, crachats et frissons. Une fois Satan lapidé, nous poursuivions, victorieux, notre chemin vers l'oliveraie du pacha.
Que de fois avons-nous arpenté ces sentiers! Yamou était toujours à la traîne, s'émerveillant pour des riens: un caillou blanc poli, un rameau brisé, une marguerite solitaire piégée dans un roncier, suffisaient à l'émouvoir, il s'empressait de délivrer la fleur, la replantait près de ses semblables. Avec des lanières en raphia, il pansait la branche cassée, la fortifiant d'une tige comme le faisait son père pour soigner les entorses. Quant aux &laqno;pierres précieuses», il les glissait dans sa poche, augmentant ainsi son musée minéral.
Insouciants, nous errions entre les oliviers, Yamou et moi. Le ruisseau nous conduisait à la bâtisse du gardien, près d'un étang qu'irisait le vol des libellules. L'eau y était claire. Elle reflétait le ciel, les joncs et les roseaux, on y voyait parfois quelques rainettes gonflées comme des ballons, au milieu d'une infinité de rides concentriques. Il nous arrivait de jouer à nous asperger d'eau. Le rire aigu de Yamou effrayait les oiseaux. Nous aimions les voir jaillir des arbres et pleuvoir ailleurs. Le hasard d'une ornière nous emportait, alors nous courions, joyeux, vers le mont des Esclaves. Tout là-haut, nous étions libres, Yamou et moi. Libres comme ces bataillons d'esclaves fuyant leurs maîtres, qui s'y étaient réfugiés autrefois. Couchés sur le dos, nos visages tournés vers le ciel, nous rêvions, en attendant que le soleil nous aveugle.
Curiosité
Les nuages prenaient du volume, leurs ailes se gonflaient et nous les enfourchions. Nous survolions la ville agitée, la grand-place bordée de ruelles, les drapeaux flemmards au faîte des minarets. Nous survolions le langage convenu, les bonnes manières, les interdits.
Un jour, je m'en souviens comme d'hier, Yamou me dit:
-Les palmiers sont des petits curieux.
Moi, je le regardais. J'aimais regarder Yamou.
- Vois comme ils s'étirent en penchant leurs cous sur les murailles; çà, c'est de la curiosité.
- De la curiosité, mais de quoi, grand Dieu?
- De ce qui se passe ailleurs.
Je parcourus des yeux le paysage, les troupeaux de moutons errant sur la plaine, les silhouettes des bergers accroupis sous des gommiers rabougris, le cimetière désolé où reposait mon père, les chaumières en pisé qui sommeillaient au loin. Je ne trouvai rien d'exaltant à tout cela. Cependant, je me gardai de décevoir Yamou.
- Et les plus jeunes d'entre eux, ceux qui ne sont pas encore hauts, comment s'arrangent-ils?
- Ils n'ont qu'à attendre un peu, répondit Yamou; leur tour viendra plus vite qu'ils ne le pensent, et ils pourront, eux aussi, contempler la magie qui nous entoure.
- C'est dur, la patience!
- Leur plaisir n'en sera que plus grand, affirma Yamou. Mais rassure-toi, ils comptent sur les piafs pour leur donner des nouvelles du monde. Ils sont bavards, les piafs.
Modestes ambitions
J'ouvris des yeux tout ronds sur mon ami.
- Dès l'aube, expliqua-t-il, les moineaux leur chuchotent au creux des palmes l'ensemble des merveilles..., et des misères aussi, que cachent les remparts.
- Moi, j'aimerais mieux être l'oiseau.
- C'est un point de vue, dit Yamou, qui n'a pas que des avantages. L'arbre vit plus longtemps.
- L'oiseau plus intensément, rétorquai-je, heureux de ma trouvaille.
- Question de mariage, sourit Yamou.
- Comment ça?
- Quand on épouse la terre, ainsi que le fait le palmier, on vit à son rythme: petites attentes, modestes ambitions, menus plaisirs, joies éphémères mais sentiment d'éternité. En revanche, quand on épouse l'air...
- Alors, la rose comment expliques-tu sa courte vie?
- Il s'agit là de beauté, dit Yamou.
- Oui... Mais encore?
- Deux sortes de beauté existent dans la nature : la brute, qui est celle du palmier, simple, dépouillée, dépourvue d'artifice. Une beauté qui se suffit à elle-même, donc durable. Et puis il y a l'autre, provocante, fragile, contenue tout entière dans sa fugacité. Une telle splendeur se consume en sa magnificence. Voilà pourquoi elle ne dure pas longtemps.
Imposteurs
Yamou avait réponse à tout. Et s'il usait parfois d'arguments cornus, je prenais plaisir à me laisser convaincre. Et j'en redemandais.
- Si, comme tu le prétends, l'oiseau et le palmier communiquent, quel est donc leur langage?
- Un bruissement de feuilles, répondit Yamou, un pépiement... Mais les humains n'en savent rien.
- Tu le comprends, toi, ce langage?
Il réfléchit un court instant puis il dit:
- Oui, parce que je suis poète.
- Les poètes ne sont-ils pas des humains?
- Non, ils n'en ont que l'apparence, la carcasse, si j'ose dire.
- A quoi les reconnaît-on alors?
- A leur façon de mentir, lança-t-il les yeux rieurs.
- Qu'est-ce que tu racontes?
- Les poètes sont des imposteurs, dit-il calmement.
Mon éclat de rire fâcha Yamou.
- Des charlatans de la pire espèce ! coupa-t-il. Le mensonge du poète est des plus insidieux, il glisse sur les esprits comme un voile, une étoffe d'illusions, soyeuse, ourlée cependant d'une certaine authenticité...
- Dans ce cas, il n'y a pas moyen de les démasquer?
- Si, à leur façon de sangloter.
- Je ne t'ai jamais vu pleurer...
- Les larmes du poète sont imperceptibles.
-Comment çà?
- Leurs sanglots prennent différentes teintes, comme les caméléons; ils s'insinuent dans un éclat de rire, dans la caresse d'un regard, dans la douceur d'une étreinte... Et ils deviennent invisibles.
- Encore une sournoiserie!
- En quelque sorte, tempéra Yamou en posant sa main sur mon épaule. Le poète est à la fois l'arbre et l'oiseau.
- Impossible, m'écriai-je, la durée de vie de ces deux êtres n'est pas la même.
- Le poète est immortel, dit Yamou, puis, à mi-voix: il est l'arbre, car il est irrémédiablement attaché à la terre; il est l'oiseau puisque sa tête est hantée par une cohue de fantômes aériens fous à lier.
Rêverie
Puis il se tut. Sa main tachée de son tomba sur mon genou. Il sembla ne pas s'en apercevoir. Je m'amusais à arracher des touffes d'herbe en pensant aux fantômes. La terre était rouge. Les anciens prétendent que c'est dû au sang qui y coula naguère - celui des esclaves rattrapés par leurs maîtres. Quelle idée que de se réfugier sur un mont presque nu! Comme si la liberté se trouvait dans le ciel. Par moments, je me raclais ostensiblement la gorge, craignant que mon silence ne vienne troubler celui de Yamou. Il ne fallait pas interrompre sa rêverie.
- L'âme du poète, dit-il subtilement, est un dépotoir.
- Plutôt que de chanter, il devrait crier comme une hyène!
- Il est imposteur jusqu'au bout des ongles.
J'acquiesçai au sourire de Yamou.
- Dans cette âme-dépotoir, reprit-il, se déverse la misère du monde. Elle s'y broie, se mêle au sang du poète; elle sillonne son corps, séjourne dans ses entrailles qu'elle noue et dénoue, bouillonne, afflue par d'innombrables canaux de sensibilité, puis elle s'évapore en mots caverneux: ces fumerolles que, d'ordinaire, nous appelons poèmes.
- Comment te croire, puisque tu es toi-même poète!
- Le tout est de m'écouter, dit Yamou.
- Voilà qui n'est pas raisonnable.
- Je n'ai jamais prétendu que le poète était raisonnable.
- Il est fou, alors ?
- Pas tout à fait. Le poète est un intermédiaire entre l'homme raisonnable et le fou.
Eloquence
Le regard de Yamou redevint vague, m'effaçant du paysage, effaçant le paysage lui-même.
- La raison, poursuivit-il, cet écran qui protège notre esprit, fait défaut chez les fous : entre dans leur âme le premier lutin venu. Chez les poètes, cette cloison existe, mais c'est un labyrinthe; si bien que les intrus, de peur de s'y perdre, préfèrent négocier avec l'occupant, opérer avec sa bénédiction. Tout en se gardant de laisser, après leur passage, l'imagination sens dessus dessous, comme ils le font chez les fous.
Yamou prit conscience de l'enflure de ses propos, nota que mon attention s'en détachait, alors il enchaîna, comme il savait le faire, sur un vieux poème arabe. Il y était question de deux voyageurs. Le premier était un illustre poète du non d'Abou Zaid Essarouji, un homme d'âge mûr qui, sans jamais dévoiler son identité, parcourait le pays, déclamant çà et là des vers, selon l'humeur et la situation.
Le second était un grand érudit, fasciné par le génie d'Abou Zaïd, et dont le plaisir extrême consistait à reconnaître celui-ci entre mille autres poètes, sous ses déguisements les plus irréguliers. Ainsi évoluaient les deux personnages, chacun de son côté, au hasard des tribus de l'antique arabie.
Un matin, sur la grande-place d'un village, l'érudit vit des gens réunis autour d'un mendiant bancal dont la voix lui sembla familière. Minute après minute, la foule s'épaississait, attirant jeunes et vieux, citadins et bédouins, badauds et mercantis; tous paraissaient hypnotisés par l'éloquence de l'étranger.
Finesse et félicité
Poussé par la curiosité, l'érudit se joignit à eux, et dressa l'oreille. D'un ton sobre et mesuré, le mendiant racontait la ruine d'un notable malmené par le sort, la chute d'une noble famille dans les affres de l'indigence, les humiliations journalières de cet être, qui, jadis, marchait la tête haute parmi les hommes, acculé aujourd'hui à troquer son honneur contre une miche de pain, un sourire, un semblant de compassion...
Malgré certaines défaillances de sa voix, les intonations de l'infortuné gardaient leur dignité, comme son allure, ce raffinement propre aux maîtres déchus. Cela n'échappa pas à la foule émue. A la fin du discours, il ôta sa coiffe, la déposa à terre. Les hommes se courbèrent et, spontanément, l'emplirent de monnaie. &laqno;Ce comédien ne peut être qu'Abou Zaïd, pensa l'érudit, son langage est simple mais relevé, ses images trop précieuses pour être contenues dans la citrouille d'un va-nu-pieds».
Pour en avoir le cur net, il s'avança vers l'homme, le salua, le tint par le bras comme on tient un vieil ami, le mena hors de l'assemblée. Le mendiant se laissa entraîner en claudiquant. L'érudit sortit alors de sa bourse un dinar et dit:
- Si tes mots parviennent à louer ma pièce d'or, elle est à toi. Le mendiant prit le dinar, le glissa dans sa bouche, s'assura qu'il n'était pas faux et, sans la moindre hésitation, s'adressa à la pièce dans les termes suivants:
- Combien d'hommes de pouvoir, grâce à toi, dans les cimes se sont maintenus? Toi qui fais la grandeur des empereurs et des rois, toi, mon doux soleil, toi dont la lumière pénètre les soupiraux de nos âmes et éclaire nos esprits, tu n'es que pureté, finesse et félicité. Que de victoires as-tu remportées sur l'adversité! Que de triomphes! Continue, mon doux soleil, à guerroyer contre la misère; chasse-la donc de nos humbles destinées, mais loin de nous. Qu'elle ne revienne plus assombrir nos jours, blanchir nos nuits. Toi qui as inventé la noblesse, la réussite et la célébrité, je jure par le Très Haut qui a créé ton essence, n'eût été ma foi infinie, c'est toi que j'aurais adoré...
- Le dinar t'appartient, coupa l'érudit, je te le donne sans regret.
Bas-fonds
Le mendiant baisa la pièce, la fourra dans sa poche, remercia l'homme et Dieu, et s'apprêta à partir.
- Attends, dit le lettré dont les doutes sur l'identité du mendiant se dissipaient, j'ai une autre proposition à te faire.
Il lui tendit une deuxième pièce d'or.
- Si tu parviens maintenant à dénigrer celle-ci, elle sera à toi.
Le mendiant mordit le nouveau dinar, le joignit à son jumeau et s'élança incontinent:
- Ce sont tes deux faces d'hypocrite qui traînent les petites gens dans la boue. Je les vois, tes longs tentacules, je les vois errer dans les bas-fonds de la mistoufle, activant, devant Dieu et ses anges, la main frêle du chapardeur famélique, je les vois fouailler les corps adolescents dans les lupanars pouilleux de la ville, je les vois, ces tentacules immondes, je les vois tisser entre les hommes haine et mépris, convoitise et jalousie. Toi qui corromps les esprits et les sens, toi qui n'es que sang et souillure, décadence et tyrannie, si je ne craignais offenser le diable, c'eût été à lui que je t'aurais comparé...
- Tu es bien Abou Zaïd ! s'écria l'érudit.
Le mendiant ne répondit pas. Il se contenta de sourire, tourna le dos au lettré et s'en alla. Il ne boitait plus.
Mort bête
J'aimais les histoires de Yamou, la saveur des mensonges qui les étayaient. J'aimais sa façon de me les raconter, sa voix traînante, ses silences prémédités, ses soupirs profonds.
A ma naissance, mon père, un chauve de taille imposante, mourut en tombant d'un mulet. Une mort bête pour un maçon qui avait passé la moitié de sa vie perché sur les toits, de passerelle en plate-forme, déjouant les innombrables pièges de la gravité. Il revenait du souk ce mercredi d'été, chargé des courses de la semaine - dont un agneau qu'il comptait immoler le jour même devant la porte de notre maison.
Père tenait à célébrer en fanfare l'heureux événement. Et dans le sang, comme il se devait. La veille, Mère s'était levée au beau milieu de la nuit et, pour ne déranger personne, m'avait enfanté dans la cuisine. Cela avait dû se passer très vite et probablement sans souffrance. C'était son neuvième accouchement.
Ensuite, elle m'avait soigneusement lavé, langé, puis s'était empressée de mettre l'arrière-faix dans un sac en crin, à l'abri des chats; après quoi elle avait regagné son lit à pas de loup, sans que l'intensité des ronflements de son homme ait diminué d'un poil. Père avait été ravi de me trouver le lendemain, tout propre, tout neuf, blotti contre les seins de ma mère.
Telle une enfant effrayée d'étouffer son poupard en dormant, Mère n'avait guère fermé l'il de la nuit - il faut dire qu'après cinq filles, j'étais son premier garçon vivant. Toute la fierté du monde se trouvait concentrée dans son regard quand, à l'aube, elle fixa le maçon à moitié endormi et, d'une voix à peine audible, lui annonça : &laqno;Le voilà, ton bonhomme». Père eut un soubresaut qui acheva de le ranimer, il s'approcha de moi, se frotta les yeux, me dévisagea. &laqno;Un mâle, dis-tu? - Oui, acquiesça ma mère; un vrai de vrai.»
Puis, le sourire triomphant, elle lui proposa de me porter. Il hésita un moment, arguant que j'étais trop fragile, qu'il n'avait pas l'habitude et que, mon Dieu, ça pouvait être dangereux pour le bébé, mais il succomba à la tentation; ainsi, un instant durant, un de ces instants bénis que le ciel nous accorde avec lésine, je devins un immense phallus emmailloté dans les bras vacillants de mon père.
Désormais, il disposait de quoi clouer le bec à tous ceux, parmi ses amis, qui le raillaient sur la qualité, la puissance de ses semences. &laqno;Seuls les mâles engendrent les mâles», s'entendait-il répéter à longueur de soir au café. Devant ceux-là, il pourrait maintenant brandir mon crâne bossué et glabre, preuve irréfutable de sa vigueur. Il pourrait sillonner la ville, chantant à tue-tête, son éternité dans les bras.
Sandales tout-terrain
Cette perspective le rendait comme fou. Mère le voyait à sa drôle de contenance, à ses soliloques confus et, pour la première fois, à la tendresse qui perlait dans ses yeux. Elle souriait. Père se leva avec entrain et gaieté, me promena aux quatre coins de la maison, ouvrit portes et fenêtres, me présenta la lumière de l'aube, molle et timide, au chant naissant des oiseaux et à la brise que la fournaise s'apprêtait à étouffer.
Ensuite, il monta sonner la diane dans la pièce exiguë où couchaient mes surs, à même le tapis, serrées comme des sardines. &laqno;Levez-vous, fainéantes, c'est fête aujourd'hui! Allons, qu'on prépare des galettes au miel... Et que ça saute! Sortez la théière des grands jours, le plateau d'argent, parfumez-vous! Qu'on brûle alun et benjoin... Les voisins ne vont pas tarder à débarquer». Surprises et confuses de voir Père, d'ordinaire si sombre, dans un tel enthousiasme, mes surs se couvrirent jusqu'au menton, évitant tout commentaire.
Lui qui n'avait jamais franchi le seuil de leur chambre, les avait enjambées une à une, se dirigeant vers l'aînée: &laqno;Il faut ménager ta mère, elle est bien fatiguée, tu sais. Regarde, regarde le beau mâle qu'elle nous a donné. Il va falloir que tu en prennes soin, tu es une femme à présent.» Ne sachant pas encore faire de youyou, l'adolescente lança des cris si perçants qu'elle ameuta le voisinage.
En effet, on ne tarda pas à frapper à la porte, et, plus rapide que le vent, la nouvelle gagna la place publique. Notre bonheur nous amena le matin même un flot de parents et amis et des pains de sucre à n'en plus finir. L'épicier berbère auquel ma mère revendait le sucre à moindre prix était aux anges. Chaussé de sandales tout-terrain, vêtu d'un bleu de chauffe, son fils ne cessait d'arpenter la ruelle, le crayon à l'oreille, le carnet sur le cur, traînant sa baladeuse pleine à craquer.
Nul ne savait que, quelques heures plus tard, la fête se changerait en deuil. En chutant du mulet, rapporta un voisin, Père préféra épargner l'agneau qu'il étreignait sur sa poitrine, se hasardant à amortir le choc de ses épaules de maçon. Et voilà que, profitant de l'aubaine, l'ange de la mort, dont le hasard avait voulu qu'il se trouvât dans les parages, glissa furtivement une pierre aiguë sous la nuque de mon père, s'empara de son âme toute frétillante, la joignit à celles déjà détenues dans l'obscurité de sa carnassière, et, d'un battement d'aile, se fondit dans le ciel. A son tour amoché, l'agneau fut sauvé de justesse par un Bédouin zélé; avant même de s'enquérir de mon père, le cul-terreux retroussa ses manches, dégaina son kandjar, balbutia en urgence la prière d'usage puis égorgea la bête; l'agneau fut ainsi sauvé pour la consommation.
Silence funèbre
Des oreilles de mon père, encore pantelant, ruisselait du sang à travers les sillons ravinés auparavant par la pisse d'un inconnu; amassant la poussière, le filet grossissait, contournait un pavé, se mêlant à la mare vermeille dans laquelle se convulsait l'animal. Homme et bête s'immobilisèrent presque simultanément. Leurs râles confondus s'atténuèrent.
Et puis... Plus rien, sinon le silence consterné des badauds, lourd, écrasant, un silence funèbre ponctué de soupirs coraniques, de vagues aboiements de chiens errant sous la canicule. Ma venue au monde fut donc endeuillée par ce double sacrifice que les gens, avec plus ou moins de retenue, interprétèrent comme le signe d'une malédiction divine.
Certains, moins scrupuleux, affirmèrent d'emblée que je portais la guigne, et, partant, jugèrent prudent d'éviter tout rapport avec moi. Mais lorsque, la semaine suivante, les criquets s'abattirent sur la récolte, je fus définitivement et unanimement décrété responsable du désastre. Je devenais alors, avant même que de quitter le berceau, le ferment de toutes les calamités de la cité.
Une année sans pluie, et les regards se tournaient du côté de notre maison. Si mère n'avait, par instinct, sollicité la protection du pacha, notre logis aurait à coup sûr brûlé durant la nuit; ou peut-être m'aurait-on trouvé exsangue, gisant dans l'un des puits perdus à l'extérieur des remparts. En se jetant à ses pieds, un jour que la fantaisie avait pris à Son Excellence de prendre un bain de foule, Mère savait pertinemment qu'il y allait de la survie de son unique garçon; les deux gardes avaient beau essayer de dégager le pied délicat de leur maître, cinglant ma mère à grands coups de fouet, elle ne lâcha pas prise, collant son visage baigné de larmes aux babouches flambant neuves de Son Excellence, le suppliant de tout son désespoir.
Bouclier
D'un revers de main, celui-ci éloigna les gardes, se baissa lentement, caressa avec miséricorde la chevelure ébouriffée de ma mère. Jamais, de mémoire de sujet, on n'avait vu pareil spectacle: le pacha à genoux autrement que pour prier! Et son burnous blanc traînant par terre! C'était à peine croyable.
Ce geste, d'une haute portée symbolique, resta gravé dans les esprits et, des années durant, nous servit de bouclier face à l'acrimonie des gens. Ma mère, cette petite femme retenue, craintive, était parvenue, sous le nez d'une assemblée de mâles, à attendrir Son Excellence sur le triste lot de notre famille. Ainsi étais-je encore au berceau lorsque je devins officiellement pupille du pacha. Une coquette pension provenant des fonds propres du seigneur nous fut attribuée, ce qui nous facilita rondement l'existence.
Notre train de vie augmenta de façon sensible, dissipant du moins pour ce qu'on en voyait - les dernières rancurs de nos voisins immédiats. Les autres suivirent. Et la vie reprit son cours.