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Fatéma Oufkir auteur du livre "Les jardins du roi. Oufkir, Hassan II et nous". Retour
Publié dans MarocHebdo le 10 - 03 - 2000

Fatéma Oufkir auteur du livre "Les jardins du roi. Oufkir, Hassan II et nous".
AU-DELÀ DES REGRETS
Fatéma Oufkir a droit à la parole. Elle ne s'est pas fait prier pour s'exprimer, oralement et par écrit. Ainsi que ses enfants. Où se termine son histoire familiale personnelle ? Où commence celle du pays ? Mme Oufkir confond les deux. Elle passe allégrement de l'une à l'autre, comme si elle se promenait dans un jardin privatif. Pourtant, elle a été trop bien placée pour ignorer que ce qui sépare et ce qui relie les deux, ce n'est pas un fil d'Ariane. Mais un pont levis qui conduit à tous les drames, tous les malheurs que le peuple marocain a connus, du temps où son triste mari sévissait. Avec d'autres, dit-elle, pour lui, à titre posthume. Ce sont plutôt les autres qui étaient avec lui. L'histoire est têtue envers et malgré tous les révisionnismes.
Propos recueillis par Emmanuelle de Boysson
Fatéma Oufkir
· Maroc Hebdo International : Pourquoi avez-vous écrit ce livre?
- Fatéma Oufkir: Je me suis dit qu'il pourrait m'aider à réveiller mes souvenirs, comme une thérapie. C'est aussi pour témoigner, dire qui était Oufkir.
On a voulu lui faire porter la responsabilité de tous les maux du Maroc alors qu'il est mort depuis vingt-huit ans. Je ne cherche pas à le réhabiliter, l'histoire restituera la vérité. J'ai aussi voulu raconter cette période du Maroc que les jeunes générations n'ont pas connue: le combat des partis politiques pour l'Indépendance.
· Pouvez-vous nous parler de votre enfance?
- Mon enfance a été à la fois pénible et originale. J'ai souffert de la mort de ma mère, j'avais quatre ans. J'ai accepté mon destin très petite. Je ne me suis jamais révoltée contre ce qui m'arrivait mais il y avait toujours en moi le désir de relever des défis.
Elevée chez les Franciscaines syriennes, j'étais souvent malade et je restais dans le dortoir à regarder les fleurs en face de moi. J'étais sensible à la beauté de la nature. A l'époque, les couchers du soleil avaient un prix, les levers du soleil un autre prix... Les gens n'avaient pas la télé, ils vivaient selon les rythmes des saisons.
· Vous êtes d'origine berbère ?
- Oui, mais je me considère avant tout marocaine, les traditions et habitudes marocaines sont belles partout. La femme marocaine reste attachée à ses traditions.
· Votre père s'est remarié ?
- Sept ans après la mort de ma mère et pendant ces années, je ne l'ai presque pas vu.
Je me suis considérée comme une orpheline. La soeur de feu SM le Roi Mohammed V était ma tutrice.
Mohamed Oufkir
· Vous avez rencontré Mohamed V très jeune?
- Oui, c'était un homme très intègre, très religieux. Il croyait en Dieu sans artifices, sans démonstrations. J'avais pour lui un sentiment de respect et d'amour. Il était toujours très proche des gens. Il avait un grand charisme. Sa simplicité me subjuguait. Il se mettait toujours à la place des autres.
· Comment s'est passée votre rencontre avec Oufkir ?
- J'avais quinze ans, je voulais me marier pour être libre. J'étais plutôt rebelle. La vie m'avait pris ma mère, mon frère... Oufkir est arrivé un soir de ramadan à la maison, il avait l'air bizarre. Dès qu'il m'a vue, il a décidé de m'épouser. C'était le premier homme de ma vie, il était affectueux, courageux, intègre.
· Ses défauts ?
- Il était jaloux, inconstant et capable d'entrer dans des mutismes sans raisons.
· Vous avez vécu une passion avec un autre homme?
- Oui, avec un homme de mon âge. Les hommes n'osaient m'approcher connaissant la jalousie d'Oufkir, ce garçon m'a rendue à ma jeunesse. J'avais vingt-sept ans, cette passion a duré trois ans, j'ai été jusqu'au divorce.
Oufkir s'est interposé. Il a dit à mon amant : tu choisis entre elle ou l'armée. Il a démissionné de l'armée, nous étions prêts à nous marier. J'ai demandé à SM Hassan II d'intervenir le jour où on a kidnappé ce jeune homme. Avec SM Hassan II, nous étions très amis.
· Vous écrivez qu'à l'époque où votre mari était au pouvoir, des rumeurs diffamatoires se sont propagées contre lui ?
- Dans le contexte de l'Afrique et du monde de l'époque, beaucoup de pays étaient sous régimes militaires: l'Egypte, la Libye, l'Algérie... Un militaire au pouvoir suscitait la méfiance.
· La séparation avec Malika, votre fille a dû être difficile.
- Terrible, on s'entendait tellement bien, je l'avais eue à dix-sept ans. Elle m'a été arrachée.
· Comment était votre vie ?
- Les années cinquante-soixante étaient les années fastes. Au Maroc, il y avait plus de travail, la veille de l'indépendance nous étions sept millions ; aujourd'hui, trente.
· A l'arrivée d'Hassan II, quels furent les changements ?
- SM Hassan II était très traditionaliste, plus que Mohammed V qui avait fait évoluer la femme. Le jeune roi s'est trouvé face à une opposition virulente. Il y avait le danger des frères musulmans ( non pas les islamistes), des désirs expansionnistes venant d'Egypte... Hassan II a dû installer la monarchie.
Et votre vie ?
- Je vivais près du palais, je faisais partie de la famille, moins que du temps de Mohammed V.
· Quelle est votre version de l'affaire Ben Barka ?
- Si Oufkir était impliqué, il n'a pas tué Ben Barka.. Nous n'avons jamais évoqué cette affaire. A l'époque, nous étions séparés et je ne posais pas de questions auxquelles je n'avais pas droit. C'étaient ses secrets. Il y avait entre nous une distance pour les affaires de l'Etat.
Je ne voulais pas m'impliquer, d'ailleurs j'étais à gauche et Oufkir défendait un régime de droite. Je ne lui posais jamais de questions sur son travail. Par respect, je ne lui imposais pas mes idées et il me laissait en dehors de ses affaires car il savait que je n'aurais pas été d'accord.
· Mais quel homme était Mehdi Ben Barka ?
- Un fervent patriote, un nationaliste qui avait de grandes vues pour le Maroc. J'ai une estime immense pour lui bien que je ne partageais pas ses idées.
· Vous n'avez pas essayé d'influencer Oufkir ?
- Si, je ne voulais pas qu'il devienne ministre de l'Intérieur, un poste très critiqué, mal vu. Il a dû mettre de l'ordre dans le pays et est devenu l'ennemi de tout le monde.
· Y avait-il des abus ?
- Cela dépend du point de vue où l'on se place. Il fallait rétablir la sécurité dans le pays. Face à un adversaire qui cherchait à prendre le pouvoir, la répression existait : c'était de bonne guerre.
· Avec le recul, quelle analyse faites-vous de sa politique ?
- Il est mort en 1972, il y a vingt-huit ans. Après sa mort, il y a eu Tazmamart, des morts, des procès, des arrestations, des disparitions... Aujourd'hui, on ne peut pas lui mettre tout sur le dos. Ce serait indigne.
· Etes-vous prête à demander pardon aux victimes au nom d'Oufkir?
- A cette question, je réponds que je suis prête à rencontrer tous ceux qui se disent les victimes d'Oufkir et prête à leur demander pardon si tous les responsables qui n'ont rien fait pour une veuve et six orphelins viennent nous demander pardon. Le Coran commence ainsi : Mon Dieu si mon peuple me demande la première des choses à faire : respecter ses parents et toujours aider la veuve et l'orphelin.
Mes enfants et moi ne sommes pas responsables de ce qu'a fait Oufkir. Nous avons assez souffert de cette injustice: nous sommes restés dix-neuf ans en prison, au début, mon jeune fils n'avait que trois ans. Je répondrai à ceux qui m'attaquent.
· Quelles étaient les relations entre Oufkir et le Roi ?
- Très bonnes mais elles se sont dégradées. Le roi a vu Oufkir à l'oeuvre, il lui est resté fidèle, mais dans son entourage, certains cherchaient à ce qu'Hassan II se méfie d'Oufkir. Après 1971, Oufkir n'était plus le même. Il a été bouleversé de voir ses camarades exécutés sans jugement.
Cela a laissé une profonde blessure. Il a passé quatre ans à la tête de la police, huit ans à l'Intérieur puis il a repris l'armée en main. Ce passage du civil au militaire a changé son état d'esprit.
Il n'avait pas peur de la mort. Il me disait : je sais que je vais mourir jeune et pas dans mon lit. Il est mort à cinquante-deux ans.
· Comment expliquez-vous ce revirement face au roi?
- Oufkir était le genre d'homme qui avait besoin de la confiance. Sinon, il retirait la sienne.
· Etiez-vous au courant de la préparation de l'attentat contre l'avion royal ?
- Si j'avais su qu'un attentat se préparait, je serais partie me réfugier dans ma petite maison à Marbella. Oufkir a voulu déposer Hassan II, l'exiler sûrement pas le tuer. Les militaires n'auraient pas tiré sur l'avion avec des rockets à blanc. Quand ils ont tiré à terre, le roi était déjà dehors, c'était un baroud d'honneur d'officiers terrorisés. Comme à Skhirat, les jeunes officiers ont dépassé l'ordre de leurs supérieurs. Moi aussi, j'ai le droit d'en vouloir à Oufkir.
· Auriez-vous pu éviter à vous et à vos enfants ce qui vous est arrivé après le coup d'Etat?
- Non, on a fait tout ce qui était humainement possible. Tout le long de ces dix-neuf ans qui ont suivi, nous avons été au plus profond de notre imagination, de notre courage, de notre patience...
· Durant ces dix-neuf ans, dans ces différentes résidences surveillées et prisons que fut le plus dur ?
- Ils nous ont tué à petit feu, les conditions de vie n'ont fait que s'aggraver graduellement. Nous avions de moins en moins de nourriture. Ce qui nous a aidés fut cette idée de lutte de longue durée, journalière, face à un ennemi puissant.
Nous étions petits, il nous fallait mener un combat, la tête haute, nous comporter comme des personnes éduquées, civilisées et non comme des sauvages. Nous étions exclus du monde. Nous nous sommes endurcis peu à peu et avons gardé ce respect de soi, des autres, cette humanité. Nous nous sommes imposés une vie régulière, nous sommes restés unis et solidaires.
Parfois, nous avions envie d'être faibles, de pleurer, de crier notre désespoir mais nous avions fait le choix de rester forts. Ce choix fut sans doute trop dur pour les enfants et ils ont été merveilleux, m'ont aidée à tenir le coup.
Leurs plus belles années se sont passées en prison, mais ils comptaient les années comme ils comptaient les jours... Nous avons réchauffé en nous même ce mot de liberté. J'ai été séparée de mes enfants pendant plus de dix ans. Le choc a été tel pour les petites filles qu'elles ont eu des fièvres pendant des mois. A Bir-Jdid, des portes blindées fermaient chaque cellule avec de petites lucarnes et pas d'électricité. L'aîné de mes fils a été enfermé tout seul de dix-neuf ans jusqu'à trente-trois ans.
Aujourd'hui, je ne sais pas s'il s'en remettra. Je souffre de voir mes enfants encore si marqués. Ils sont comme désensibilisés.
· Vous êtes pour la monarchie ?
- Oui, je reste monarchiste. Malgré tout, dans mon coeur il y a eu aussi de l'estime, de l'amitié, de la compassion pour SM Hassan II. Je suis fataliste.
A dix-sept ans, une voyante m'a lu les lignes de la main, elle m'a dit que je rencontrerai un homme qui allait faire de moi une reine et que ce même homme me briserait. Elle m'a dit que je passerai plusieurs années dans un hôpital entourée de gardes : elle n'osait pas dire une prison.
Qu'aurait pu faire Hassan II pour moi ? Mon destin était noir, les choses se sont déroulées comme prévu, même pour mes enfants. Malgré leurs vies brisées, je me demande à quel point ils ne sont pas armés pour la vie.
Mon destin m'a permis de sortir du lot des femmes bien mariées, installées. Je me sens un être humain à part entière alors que je n'étais qu'un être superficiel. Je me sens en accord avec moi-même.
· A quel prix !
- On n'a jamais rien sans rien. SM Hassan II a travaillé jusqu'à son dernier souffle.
La veille de sa mort, il a écrit, comme un testament, qu'il regrettait le temps que la famille d'Oufkir avait passé en prison et qu'il regrettait encore plus ses conditions de vie. Cela m'a rassurée. Les regrets d'un roi sont une excuse. Pour nous, c'est une consolation morale de taille.
· Comment voyez-vous la réinsertion de vos enfants dans la société marocaine ?
- Deux de mes fils vivent au Maroc. Aujourd'hui, je n'y ai pas de logement. Je me sens bien à Paris. Je suis un être démocratique, j'aimerais que mon pays connaisse une vraie démocratie et j'espère vivre assez longtemps pour la voir.
Chacun doit être responsable au poste qu'il occupe.
J'ai dédié les droits d'auteur de ce livre à la fondation BAYTI qui s'occupe de l'enfance en situation difficile, une cause qui me tient à coeur.