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"Boukhari est un menteur"
Publié dans MarocHebdo le 20 - 07 - 2001


Les trois ex-agents du Cab 1 nient et poursuivent
leur ancien collègue en justice
Mohamed Achaâchi, ex-patron de la "contre-subversion" au Cab1,
accusé par Ahmed Boukhari d'avoir participé à l'assassinat
de Mehdi Ben Baraka à Paris, rompt le silence.
• Mohamed Achaâchi
Une villa située au cœur du quartier Ryad à Rabat. Rien n'attire l'attention. Ameublement modeste. Décor banal. Aucun signe apparent de richesse. Mais les lieux sont propres. Sans plus. Trois hommes quelconques sont assis dans un salon marocain. Ils se sont perdus de vue depuis longtemps. La soixantaine passée, ils se sont retrouvés aujourd'hui. Exceptionnellement. Un peu malgré eux. Et pour cause. Mohamed Achaâchi, Abdelkader Saka et Mohammed Mesnaoui, que nous avons rencontrés à leur demande, ont été cités nommément par Ahmed Boukhari, leur ancien collègue du Cab 1, dans ses "révélations", publiées le 30 juin 2001, dans le quotidien français Le Monde et dans Le Journal hebdomadaire marocain. M. Boukhari a porté de graves accusations contre ce trio, aujourd'hui à la retraite, en l'impliquant dans l'affaire de l'assassinat de Mehdi Ben Barka. Les trois hommes viennent de porter plainte contre Ahmed Boukhari et Le Journal hebdomadaire pour diffamation devant le tribunal de première instance de Casa-Anfa: M. Achaâchi a été accusé d'avoir assisté à Paris à l'assassinat de Mehdi Ben Barka. Quant aux deux autres, ils s'estiment diffamés par les propos de leur ex-collègue qui a soutenu que "après le retour des agents impliqués sur le sol français, il apprend tout de ses amis Mohamed Mesnaoui et Abdelkader Saka".
Amertume
Ex-chef du service de contre-subversion au Cab 1, Mohamed Achaâchi, un peu corpulent, visage joufflu, cheveux blancs, grille cigarette sur cigarette alors qu'il a visiblement des problèmes de respiration. "Bizarrement, plus je fume, mieux je me sens", explique-t-il. Loquace, l'homme parle avec effusion et dégage une certaine bonhomie. Un peu trop réservés, les deux autres, M.M Saka et Mesnaoui, travaillaient sous ses ordres. L'un porte de grosses lunettes de vue, front passablement dégarni, il est "bien baraqué", et semble encore bien portant.
Teint basané, l'autre, par contre, est maigrichon avec des yeux brillants. Il paraît plus vieux que son âge, mais il donne l'impression d'être une boule de nerfs.
Derrière les visages fermés et impassibles, on sent cependant l'amertume des gens qui ont été trahis par un des leurs.
Ahmed Boukhari se terre quelque part dans un appartement à Casablanca. Depuis qu'il a défrayé la chronique par ses épanchements dans la presse, il a peur de se hasarder dehors. Il craint pour sa sécurité et celle de ses enfants. Il est fébrile, et d'autant plus nerveux que sa femme vient d'être victime à Casablanca d'un accident de la circulation dont elle s'est sortie sans grands dommages. Faut-il y voir un quelconque rapport avec ses "confidences"? Une chose est sûre : M. Boukhari s'est mis lui-même au centre d'une affaire qui visiblement le dépasse. Une affaire qui lui a échappé dès que la presse s'en est emparée. C'est son fils, Karim Boukhari, journaliste à l'hebdomadaire casablancais La Vie Economique qui lui sert de standardiste. Une manière de filtrer des appels téléphoniques qui n'arrêtent pas. Nous avons voulu lui poser quelques questions pour éclaircir certaines de ses déclarations. Karim se propose d'être l'intermédiaire : "Mon père, dit-il, est sous pression. Il est fatigué. Adressez-moi vos questions, je me charge de les lui transmettre".
Ahmed Boukhari était jusqu'ici inconnu au bataillon. Son nom n'a jamais été cité dans les multiples publications consacrées à ce crime d'Etat. Tout le monde s'est demandé d'où sortait cet homme et surtout ce qui l'avait soudainement poussé à s'ériger en témoin principal d'un dossier complexe vieux de 36 ans. Et pourquoi aujourd'hui… ? Réponse de l'intéressé : "J'ai fait cela pour soulager ma conscience et pour la manifestation de la vérité".
Cependant, beaucoup de questions restent sans réponse. En l'absence de faits convaincants, on en est réduit aux hypothèses. Les thèses, elles, sont aussi nombreuses que contradictoires.
Bureau d'ordre
Alors en quoi consistait le travail de M. Boukhari au Cab1 ? Mohamed Achaâchi répond énergiquement, en colère : "il a dit avoir été mon scribe, mon ombre, ma mémoire ou je ne sais quoi…. D'abord, M. Boukhari n'avait ni la formation, ni les compétences pour être ce qu'il a dit, encore moins mon adjoint dans les opérations délicates d'infiltration. Plus grave encore, il affirme que j'ai assisté à l'opération de l'assassinat de Mehdi Ben Barka à Paris. Je peux vous assurer que je n'ai jamais mis les pieds en France. Reprenant son souffle, il poursuit : "Quel affabulateur que ce Boukhari. Tous ceux qui l'ont connu au Cab 1 savent qu'il a été chargé, eu égard à sa belle écriture, de tenir le registre du bureau d'ordre". Selon M. Achaâchi, cette fonction ne lui permettait guère d'accéder aux archives ou aux documents dits classifiés. "Il faut jeter un coup d'œil à ses états de service pour savoir qui était Boukhari", intervient Abdelkader Saka qui rejette, ainsi que Mohammed Mesnaoui, les dires de M. Boukhari, selon lesquels il aurait tout appris d'eux sur l'affaire Ben Barka. M. Saka précise qu'il n'a rejoint le Cab 1 qu'en 1966, soit une année après l'assassinat le 29 octobre 1965 du leader de la gauche marocaine. "Donc, je ne pouvais pas raconter à M. Boukhari une affaire à laquelle je n'ai pas assisté et que j'ai suivie comme tout le monde à travers les articles de presse. Il prétend aussi que j'étais son ami depuis l'âge de 18 ans. C'est faux, je ne l'ai connu qu'en 1966, date de mon affectation au Cab1", souligne M. Saka. Quant à M. Mesnaoui, il nie avoir trempé dans l'enlèvement et l'assassinat de Ben Baraka, assurant qu'il ne s'était rendu en France pour la première fois qu'en 1969, c'est-à-dire quatre ans après les faits.
Venons-en maintenant aux états de service de Ahmed Boukhari. Nous les avons consultés. Ils ne sont pas brillants. C'est le moins que l'on puisse dire. L'intéressé n'était pas ce que l'on peut appeler un agent discipliné et rigoureux. Bien au contraire. Ceux qui l'ont connu le décrivent comme un personnage turbulent, voire agressif, porté sur l'alcool et qui se signale souvent par des actes d'indiscipline. Une chose est sûre : l'intéressé a pris beaucoup de libertés avec son parcours professionnel, fait l'impasse sur des aspects peu gratifiants de sa carrière. Une carrière ponctuée d'avertissements, de blâmes et de suspensions. Quand il ne fait pas parler de lui pour coups et blessures, il abandonne carrément son poste. Ces actes lui ont valu, depuis son intégration à la Sûreté nationale, plusieurs mesures disciplinaires et ont retardé sa promotion.
Mais quel intérêt Ahmed Boukhari a-t-il de diffamer ses anciens acolytes du Cab1? "À sa sortie récente de prison pour émission de chèques sans provisions, M. Boukhari n'a pas un rond", explique Abdelkader Saka. Ahmed Boukhari aurait-il imaginé toute cette histoire sur l'affaire Ben Barka pour toucher de l'argent? Les trois compères ne disent mot. " Tout ce que je peux vous dire c'est que Boukhari a un goût démesuré pour le lucre",
explique Abdelkader Saka, placide.
Déroutant
Ce qui est sûr c'est que nous avons affaire à un repris de justice. Cette période de sa vie, il ne l'a pas révélée, bien entendu, aux journalistes. Quel crédit donner alors à son récit sur l'affaire Ben Barka ? M. Boukhari a affirmé qu'il tenait, le 29 octobre 1965, le standard de l'opération "Bouya Bachir", code donné, selon lui, à l'action de l'enlèvement et de l'assassinat de Ben Barka. D'après des informations que nous avons pu recouper, Ahmed Boukhari n'était pas ce jour-là au Cab 1. Comment pouvait-il y être alors qu'il était suspendu de ses fonctions le 3 août 1965 pour dégâts à la propriété d'autrui, ivresse, coups et blessures?. Ces faits ont fait l'objet d'un PV daté du 4 août 1965, établi par la sûreté régionale de Casablanca. M. Boukhari ne réintégrera son poste au Cab 1 que le 9 mars 1966, soit 4 mois environ après l'affaire Ben Barka. Voilà qui est de nature à détruire toute la thèse de l'ex-agent qu'il a basée sur le fait qu'il a entamé lui-même la permanence du week-end fatidique du 29 octobre 1965, assis dans son bureau de chef où aboutit la ligne réservée à l'opération "Bouya Bachir". Mohamed Achaâchi affirme par ailleurs que la permanence ne s'effectuait pas au niveau du département de "contre subversion" et que celle-ci était assurée par le directeur du Cab 1 qui à l'époque était Houcine Jamil, aujourd'hui à la retraite. Ahmed Boukhari est-il un mythomane, un affabulateur?
Mais pourquoi M. Boukhari s'est-il glissé dans le personnage d'un responsable important du Cab1 qui était au courant de tout ? M. Achaâchi déclare sur un ton ferme : "Ce Boukhari délire, c'est un menteur. Il affirme que notre dernière rencontre remonte au mois de juin dernier. Je ne l'ai pas revu depuis son départ du Cab1. Il dit aussi que j'étais divisionnaire à l'époque. À ce moment-là, âgé d'à peine 25 ans, j'avais le grade de commissaire principal. Car rares sont les personnes qui ont atteint ce grade à cet âge-là. Il a menti exprès sur mon grade pour faire de moi le cerveau de l'opération de l'enlèvement et de l'assassinat de Ben Barka. Autre mensonge, il dit que j'étais décoré en 1966. C'est mon frère, Abdelhak, qui l'a été à cette date".
Et puis, comment un simple employé peut-il décrire de manière circonstanciée la scène de l'assassinat à Paris, alors qu'il n'y était même pas présent ? Déroutant. Tant de détails jettent le doute et le trouble sur la version de M. Boukhari. Surtout celui-ci qui est rapporté dans l'article : Mohamed Achaâchi a bousculé Ahmed Dlimi lorsqu'il a mis "un chiffon sale dans la bouche de l'opposant" pour l'asphyxier. Quel est ce collaborateur de M. Dlimi qui aurait osé se comporter de la sorte avec un supérieur dur et aussi craint sans risquer de le payer cher ?
Sommes-nous face à un montage sorti tout droit de l'imagination de Ahmed Boukhari ? S'agit-il d'une opération de bidonnage soigneusement confectionnée ? Celui-ci possède-t-il les preuves de ce qu'il avance ? Autant de questions auxquelles on n'a pas le moindre début de réponse. La vérité, elle, se perd dans les méandres des dénégations des uns et des affirmations des autres.
Mystère
Ahmed Boukhari a également fourni des éléments précis sur la scène de la dissolution du corps de Mehdi Ben Barka dans une cuve pleine d'acide, installée, selon ses dires, à Dar Mokri, à Rabat. Cette séquence aussi horrible que scabreuse relève-elle aussi de la pure affabulation ? "La cuve dont le dessin a été reproduit par Le Monde et le Journal hebdomadaire n'a jamais existé que dans l'imagination de son auteur", déclare Mohammed Mesnaoui. "Le croquis a été inventé par M. Boukhari lui-même". Comment avait-il pu faire un travail d'une telle précision ? "C'est simple. M. Boukhari a fait un passage dans une école professionnelle de dessin industriel à Safi. N'est-il pas un réparateur de balances et autre matériel de pesage" ajoute M. Mesnaoui. Force est de constater que l'histoire de Ahmed Boukhari est pleine de détails: noms, dates, lieux… Ahmed Boukhari, celui qui a voulu jouer les hommes qui en savent trop, ne serait-il qu'un imposteur en mal de réputation ? Qui est ce colonel Martin, soi-disant agent de la CIA affecté au Cab1, dont il parle dans son histoire? Réponse de M. Achaâchi: "M. Boukhari se ment à lui-même quand il dit que le colonel Martin avait à assurer une quelconque mission au Cab1. Il va de soi que les services de sécurité marocains, à l'instar de tous les autres services de par le monde, faisaient appel à des conseillers techniques étrangers pour assister la DGSN dans le domaine de l'organisation".
En fin de compte, qu'est ce qu'on retient des "révélations" de Ahmed Boukhari ? En l'absence de preuves irréfutables, rien de précis. Les zones d'ombre peuplent les faits relatés par l'ex-agent. Pis, l'affaire Ben Barka devient plus embarrassante et plus troublante qu'elle ne l'était auparavant. Plus il y a de révélations, plus le mystère s'épaissit. Une chose est sûre : dans cette affaire, les mauvais ne sont pas tous d'un côté et les méchants de l'autre. C'est toute la complexité du dossier. La loi du silence est toujours de mise. Le juge français Jean-Baptiste Parlos, en charge de l'enquête, saura-t-il démêler les fils de cet écheveau qui, décidément, n'en finit pas de revenir constamment au-devant de l'actualité avec autant de force?
Argent
Ahmed Boukhari, qui attendait de pied ferme d'être entendu par le juge français Jean-Baptiste Parlos, n'a pas encore pu renouveler son passeport arrivé à expiration. Son fils Karim, qui devrait se rendre à Paris prochainement, nous a expliqué : "Nous avons déposé la demande auprès du service concerné à la Wilaya de Casablanca. Nous espérons que les choses ne vont pas traîner". "Ahmed Boukhari semble s'être enfermé dans la logique d'un ex-subalterne de la police, aigri et revanchard, qui n'aurait rien à perdre.
Quand on est un repris de justice et
que de surcroît on a besoin d'argent, on est prêt à s'embarquer dans n'importe quelle autre galère", conclut Mohamed Achaâchi… L'affaire Boukhari ne fait que commencer…