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Un journaliste, fils de mineur à Jerada, matricule n° 6431, s'insurge
Publié dans MarocHebdo le 27 - 12 - 1997


MINES DE RIEN
Le gouvernement va fermer la mine d'anthracite de Jérada. En quelques lignes, le sort des cinq mille emplois directs des Charbonnages du Maroc (CDM) est scellé et l'avenir des quelques soixante-dix mille habitants qui dépendent plus ou moins de l'activité minière vont faire face à une épreuve dont l'ampleur n'a jamais eu de semblable dans l'histoire contemporaine du Maroc.
Certes, la mine, quelle qu'elle soit, est une ressource périssable. D'autres gisements de divers minerais ont fait leur temps : Séférif, Sidi Boubker, Touissit, Jbal Aouam, pour ne citer que les plus récentes fermetures. Mais les modestes dimensions économiques et humaines de ces cessations d'activité ont pu être plus ou moins gérées dans une relative discrétion qui en a souvent occulté les drames et les traumatismes.
Pour Jérada, on est d'emblée sur une autre échelle. Et le coût des négligences, des erreurs, de l'imprévoyance, mais aussi des forfaitures de toutes sortes, sera autrement lourd et dur à supporter pour les premiers concernés, à savoir les ouvriers de la mine et leurs familles, et appelle une forte prise de conscience de tout le monde, au niveau local, régional et national afin de limiter les dégâts.
Les damnés de la terre
La logique économique, argumentée et défendue par Driss Benhima, depuis qu'il préside aux destinées de l'Office National de l'Electricité (ONE) et qu'il poursuit et met en uvre en tant que ministre de l'Energie et des Mines, notamment, est certainement justifiée en tant que logique comptable qui tient compte, non pas tant d'un prétendu épuisement du gisement, mais d'un fiasco des CDM en termes de qualité de gestion, de méthodes de travail, de choix stratégiques aléatoires.
La mine n'a pas toujours été déficitaire. Au contraire, elle a généré des profits consistants au cours des cinq premières décennies de son existence. Mais, la ville de Jérada et ses habitants n'ont jamais eu la moindre retombée positive de ces richesses récoltées au prix d'un labeur exténuant, dans des conditions de travail à côté desquelles celles décrites dans le livre mythique &laqno;Germinal» font figure d'un éden futuriste, au prix de dizaines de milliers de victimes de maladies professionnelles mortelles.
Ce qu'il faut rappeler, à l'heure des bilans, c'est que les Charbonnages avaient fait de Jérada une zone de non-droit absolu. Jusqu'à une date récente, la mine était une autorité omnipotente qui enserrait la ville, ou ce qui en tient lieu, dans un étau de règles arbitraires régies par l'humeur de tel ou tel potentat local ou de passage, décidant du logement, de la fourniture du courant électrique, de l'eau courante et de tout autre service, selon des systèmes de favoritisme, d'asservissement et de marchandage avec quelques &laqno; représentants» véreux du personnel et quelques chefs de clans aux pratiques mafieuses».
Aux conditions de travail infernales, s'ajoutaient, pour les ouvriers de Jérada, la vétusté des installations souterraines, les conditions sanitaires médiévales, les brimades et les humiliations de toutes sortes, l'habitat insalubre, les moyens de transport ouvrier moins confortables que ceux dédiés au bétail sous d'autres cieux
Comment expliquer, par ailleurs, qu'une entreprise qui fonctionne depuis le début des années trente dans cette région et qui réalisait des chiffres d'affaires estimés en milliards n'a jamais favorisé ou encouragé la moindre activité de sous-traitance sur place et dans les environs, que ce soit en matière de fournitures d'équipements, d'ameublement, de consommables, de travaux d'impression ou de toute autre nature ?
Il y a trois ans seulement, Jérada a accédé au statut administratif de province. L'acquis a d'autant plus été apprécié que les autorités locales ont vite pris la mesure de l'ampleur du désastre, et se sont attelées, en toute urgence, à faire l'état des lieux et à entreprendre des initiatives qui visent au moins à sortir l'agglomération de son statut de non-droit et à en normaliser les usages administratifs et judiciaires, en collaboration avec les élus locaux et les syndicats qui, de leur côté, ont mis en uvre une approche plus cohérente, rompant avec le clientélisme qui a longtemps prévalu dans les rapports entre conseils communaux, direction de la mine et autorités locales.
Population sacrifiée
L'un des paradoxes de Jérada, et non des moindres, est que généralement une ville naît de l'émergence d'une activité économique, alors qu'ici on est en train d'assister à l'érection d'édifices et de services urbains au moment même où la principale activité de l'endroit est en train de s'éteindre.
En quelques mois, Driss Benhima, qui semble jouer le rôle de la mouche du coche dans le traitement de ce dossier sensible, est passé des déclarations tonitruantes, à un discours plus posé, voire conciliateur.
Mais le fond du raisonnement demeure le même. On ferme d'abord et on discute après ! Rompez !
Faut-il rappeler ici que des fermetures de mines ont eu et ont actuellement lieu un peu partout dans le monde, avec des fortunes diverses. Les cas les plus proches de nous sont ceux du nord et de l'est de la France. Une proximité géographique et linguistique, mais aussi du fait que des centaines d'émigrés marocains ont partagé le sort de leurs camarades français et européens dans les houillères du Nord-Pas-de-Calais, de La Lorraine etc.
Le rappel de cette vérité est d'autant plus pertinent que l'actualité en France, ces derniers jours, rappelle que les derniers puits de la Lorraine fermeront en 2005 pour boucler définitivement le plan charbon, adopté après moult tractations et négociations ardues, et mis en uvre à partir de 1985. Vingt ans d'efforts et d'intenses injections de fonds et de moyens intellectuels et humains dans la région pour parvenir à une véritable reconversion de l'activité minière.
Faut-il rappeler à M. Benhima, s'il peut lever un moment les yeux de sa calculette, les propos tenus en sa présence à Jérada même, en avril dernier, par M. Patrick Krzizanski, professeur à l'école des mines de Nancy et expert en conversion minière lorsqu'il a développé devant l'assistance les mécanismes et la méthodologie mis en uvre dans le programme de reconversion du bassin houiller de la Lorraine ?
Ville bientôt fantôme
Bien entendu, le Maroc n'a pas les moyens de la France, ni le soutien conséquent de l'Union européenne dont a bénéficié la Lorraine comme d'autres bassins houillers en France et en Europe, mais il s'agit d'abord d'une approche, d'une méthode de travail et de la volonté de faire participer toutes les parties concernées à travers des mécanismes adéquats dans la recherche et la mise en uvre des solutions les moins injustes possibles et les moins frustrantes.
Il est certain que Jérada sera à la fois un test et un laboratoire dans ce Maroc de fin de siècle. La situation appelle certainement une grande lucidité et beaucoup de pragmatisme de la part de tous ceux qui sont appelés à prendre à bras le corps le problème épineux de la gestion de l'après-charbon dans cette ville qui a longtemps été le seul moyen de subsistance pour des dizaines de milliers d'âmes chassées par la sécheresse des régions environnantes comme des régions plus lointaines.
Certains officiels, lorsqu'ils mirent les pieds pour la première fois dans cette agglomération furent surpris, avec raison, de l'absence de ville au sens conventionnel du terme. Mais de là à dire, comme certains n'ont pas hésité à le faire, que l'existence de ce &laqno;grand bourg» ne se justifiait que par l'activité minière et que, une fois celle-ci épuisée, chacun devait &laqno;retourner» de là où il était venu, sinon, à l'image des nomades dont ils sont issus, porter leur baluchon sur le dos et errer à la recherche d'une autre source de subsistance.
Il n'en demeure pas moins qu'il faut rappeler aux tenants de ces thèses réductrices que les différents clans ou tribus qui se sont implantés à Jérada depuis des décennies y ont acquis une identité commune, celle que tisse la silicose et la respiration des volutes denses de fumées âcres dégagées par les tuyaux de petits fourneaux minables hissés au-dessus des petites boites cubiques qui constituent la fameuse cité marocaine de la ville minière. Pour les milliers d'enfants de la silicose, Jérada est le lieu de leurs racines, de leur mémoire et de leur destin. Ce patrimoine délicat appelle un minimum de respect et une attention bienveillante de la part de ceux qui auront à délibérer de son sort.o
* Fils de feu le mineur de Jérada numéro matricule 6431.