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Les canulars dangereux, une tendance croissante chez les YouTubers marocains
Publié dans Yabiladi le 07 - 11 - 2019

Plusieurs YouTubers marocains ont posté des vidéos où ils commettent des canulars contre leurs familles et leurs proches, qui ne se terminent pas toutes bien. Si certaines sont exagérées, d'autres sont choquantes, nuisibles et parfois violentes. Pour les sociologues, ces pratiques reflètent la manière dont certains Marocains perçoivent la technologie.
Dans une vidéo de 23 minutes, Khalid, un jeune marocain, a réussi à persuader son père que leur maison avait été volée. Quand il rentre chez lui, le père constate en effet que la plupart de ses meubles ont disparu. La télévision, le canapé et beaucoup de ses affaires ont été placés dans un petit salon. Effrayé, confus et surtout angoissé, le père court autour de la maison avant de se rendre dans la pièce où la caméra est cachée, pour crier après son fils, le frapper et le blâmer de ce qui est arrivé à cause de son imprudence.
Il a fallu quelques minutes et quelques rires cachés de Khalid avant de révéler à son père qu'il s'agissait d'une blague pour faire plaisir à ses 850 000 abonnés. Soulagé mais mécontent, le père commence à jurer et à crier, affirmant à son fils qu'il allait presque s'évanouir et lui rappelant qu'il souffre déjà d'hypertension et de diabète.
La vidéo de Khalid, bien qu'elle ne soit qu'une mauvaise expérience pour son père âgé, a été largement partagée et visionnée près d'un million de fois. Ali a eu plus de succès avec sa vidéo visionnée 1,3 million de fois, tout cela pour avoir fait croire à sa sœur qu'il avait été agressé et qu'il était sur le point de mourir.
Lorsqu'elle est entrée dans la maison, elle a paniqué en voyant son frère étendu par terre, couvert de sang, en plus d'un couteau à côté de son corps. Résultat : une bonne minute de pleurs, de cris et de panique. D'après les images, la sœur semble même perdre la tête en pensant que son frère a été assassiné. Et même lorsque ce dernier «ressuscite» pour lui assurer que c'était une blague, elle ne peut s'empêcher de pleurer, atteinte visiblement d'une crise de panique, ce qui oblige le YouTuber à mettre fin à sa vidéo.
Une spirale sans fin
Les farces de Khalid et Ali ne sont que deux exemples des nombreuses vidéos canulars que la communauté marocaine de YouTube publie ces derniers jours. Peu d'entre eux finissent avec des rires, la plupart provoquant des réactions violentes et des états de chocs, aussi bien sur le plan émotionnel que physique.
Il est même difficile de visionner ces vidéos lorsqu'on songe au danger et à l'insouciance qui les entourent. Alors pourquoi les produire ?
Pour Marouane Harmache, expert marocain en réseaux sociaux, la réponse à cette question peut se résumer en trois mots : argent, célébrité et oisiveté. Il pense que la plupart de ces farces «imprudentes», qui peuvent parfois être «dangereuses», sont publiées sur les réseaux sociaux dans le but de «gagner de l'argent sur YouTube, devenir célèbre et passer du temps».
«Ces trois raisons poussent certains YouTubers et Vloggers à craquer pour cette "spirale" sans fin, produisant un contenu qui peut être dangereux.»
Marouane Harmache
Cette sorte de compétition amène même les créateurs marocains de contenus à se lancer dans la réalisation de «vidéos de farces les plus folles», quelles qu'en soient les conséquences.
Et aussi surprenant que cela puisse paraître, ces conséquences peuvent blesser à la fois les farceurs et leurs victimes. Selon l'expert marocain, ces YouTubers violent leur propre vie privée en «révélant leur identité et celle de leurs familles, de leur style de vie et de leurs activités quotidiennes». «Ils oublient principalement que ce qui est posté sur Internet y reste pour toujours», rappelle-t-il.
Insouciance pour les abonnés
Cependant, cette folle envie de publier des blagues «téméraires» sur Internet peut également être envisagée sous un angle différent. Pour le psychosociologue Mohcine Benzakour, outre la nécessité de gagner en notoriété et de devenir viral, les YouTubers du Maroc publient ces vidéos car ils sont «incontrôlables». Cela est surtout lié à la nature d'Internet et à la liberté qu'il offre à ses utilisateurs.
«Auparavant, à la télévision et à la radio, nous avions des organismes qui contrôlaient le contenu produit et diffusé. Maintenant avec Internet, il est difficile de le faire. Nous voyons donc aujourd'hui des choses qui reflètent l'éthique et la mentalité du créateur de ces contenus et de ses abonnés à travers leurs actions et leur ''like''.»
Mohcine Benzakour
Tout en produisant ces vidéos, «la santé physique, mentale et émotionnelle des personnes est complètement ignorée», estime le psychosociologue, ajoutant que «les likes, les actions et les abonnements, soit en d'autres termes, l'argent», sont en revanche «glorifiés».
Pour Mohcine Benzakour, ces facteurs expliquent pourquoi nous voyons «des adolescents équipés de caméras mettant en péril leur vie et celle de leurs proches» pour créer des vidéos de farces et de défis. Mais ce cercle vicieux ne s'arrête pas à ce niveau, car selon le psychosociologue, beaucoup de ces vidéos contiennent des réactions violentes, avec des parents, des épouses et des maris agressifs, irrités par ces blagues ou ces souffrances douloureuses, où les victimes sont angoissées et émotionnellement blessées. «Cela montre que les gens peuvent profiter de la misère et de la douleur des autres», souligne-t-il.
Le pouvoir d'Internet
Le sociologue marocain Fouad Belmir attribue, quant à lui, cette tendance à l'éducation et aux changements rapides auxquels notre société est confrontée avec l'émergence de nouvelles technologies et plateformes. «Ce changement rapide n'a pas donné aux Marocains le temps de digérer lentement le pouvoir d'Internet», indique-t-il.
Fouad Belmir estime que «les habitudes et les pratiques inhérentes à Internet et aux smartphones nous ont pris à la hâte». «Au lieu de penser avec sagesse avant d'utiliser ces appareils, nous finissons par partager ce qui nous arrive», déplore-t-il.
«Lorsque ces frontières sont franchies et que ces personnes constatent les conséquences de leurs actes, elles se rendent compte qu'il était peu judicieux au départ d'agir de manière aussi irresponsable», ajoute le sociologue.
Pour lui, les parents doivent profondément réfléchir avant de remettre à leurs enfants des smartphones ou des tablettes. «Bien que nous pensions qu'ils sont sains et saufs à l'intérieur de leur chambre, ils surfent sur Internet et finissent par être exposés à des contenus qui pourraient les influencer négativement», conclut-il.
Article modifié le 2019/11/07 à 14h50


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