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Taxi-drivers marocains à San Francisco
Publié dans La Vie éco le 23 - 09 - 2005

Loin du cliché du chauffeur de taxi du coin, ils sont tous cultivés avec, en poche, au moins le Bac.
Deux motifs les poussent à exercer le métier : financer leurs études
ou envoyer de l'argent à leurs parents.
Certains y sont depuis la fin des années 1980.
Lundi 5 septembre, il est 5 heures du matin. Le jour se lève
à San Francisco. Comme tous les jours, Ahmed Chokri, 34 ans, quitte sa maison pour récupérer son taxi au siège de la compagnie Luxor, dont le siège est situé en banlieue. Il fait encore nuit mais ils sont des dizaines, de plusieurs nationalités, à venir pointer à l'aube et prendre ainsi la relève de leurs collègues qui ont travaillé toute la nuit.
Ahmed salue des collègues marocains, d'autres tunisiens ou libanais, s'engouffre dans son taxi et se dirige vers le centre-ville. Plus tard, peut-être, il s'arrêtera à un café où travaille un Marocain. Il lui préparera comme d'habitude un bagel, sorte de brioche que les Américains prennent au petit-déjeuner. Chassez le naturel… Son bagel, Ahmed ne le demandera pas tartiné de creamcheese, mais bien à la marocaine : au beurre et à la confiture, accompagné de l'incontournable noss-noss.
Et la journée défilera sur le bitume à parcourir la ville et ses environs, d'un aéroport à un autre, d'un client à un autre. Un quotidien auquel il s'est habitué. «Nous étions les premiers à venir nous installer sur la côte ouest, à la fin des années 1980, parmi les premiers gagnants à la loterie de la Greencard». Ahmed a quitté Casablanca, sa ville natale, pour étudier le management aux USA. Mais une fois sur place, l'adaptation fut difficile. «La langue, la nourriture, les gens, c'était le dépaysement total», raconte Ahmed. Des amis lui conseillent alors de s'inscrire pour des études en informatique. Mais lorsqu'il termine ses études, c'est la débandade pour les start-up dans la Silicon Valley, les licenciements se font en masse. «Travailler pour une compagnie de taxis m'est alors apparu comme le moyen le plus rapide de me faire de l'argent», explique-t-il. Plusieurs Marocains travaillant déjà comme taxi-drivers encouragent Ahmed à les rejoindre et l'introduisent dans le métier.
Point de rencontre : le restaurant «Tajine»
D'après le City Hall de San Francisco, sorte de bureau qui supervise le domaine, il est impossible de savoir combien de Marocains exactement travaillent comme taxi-drivers. Certains possèdent leurs propres voitures-taxi, d'autres les louent. Enfin, beaucoup travaillent en tant qu'Américains, non en tant que Marocains.
Une chose est sûre, cependant, en quelques années, le nombre de taxi-drivers a progressé, avec l'augmentation du nombre d'étudiants dans la région et de nouveaux gagnants de la Greencard. Un repère pour tout ce beau monde : le café El Grecquo au quartier italien de North Beach, où les Marocains sont reconnaissables à leur physionomie et au nombre d'heures passées autour d'un café noir. Depuis trois mois, ils ont déniché un autre point de rencontre : le restaurant «Tajine» de Mohamed Ghaleb, un autre Marocain, diplômé en management, et qui est passé lui-même par l'expérience de taxi-driver pendant près de huit ans. «Ça m'a permis de rencontrer beaucoup de monde mais ça m'a donné des cheveux blancs également !», se souvient-il.
Youssef, 25 ans, conduit un taxi depuis trois ans. «J'étais le plus jeune taxi-driver de la ville», sourit-il. Youssef travaille pour payer ses études en business. «J'ai atteint un âge ou je ne peux plus demander de l'argent à ma famille au Maroc», dit-il. Natif de Fès, Youssef a la chance d'avoir un frère vivant déjà à San Francisco. Ça n'a pas rendu pour autant l'adaptation facile, mais il a indiscutablement eu moins de mal à trouver des repères. «Le boulot est flexible, je programme mes journées comme je veux en fonction des cours que j'ai, tant que je paie ce que je dois à la compagnie», explique-t-il. Cinq jours par semaine, Youssef mène son rythme de fou, entre l'université et le taxi, d'où il ne sort pas parfois avant trois heures du matin, ce qui met à son actif un bon nombre d'anecdotes, la ville de San Francisco étant, réellement, une ville à part. «L'inquiétude fait partie de notre métier, surtout le soir, avec les clients. On dit que les chauffeurs de taxi sont comme une banque non gardée», reprend-il, gravement. A maintes reprises, Youssef dit avoir préféré ne pas prendre de clients dans des zones risquées, ou avoir demandé au client de descendre du taxi, lorsque son attitude était inacceptable. «La confrontation est parfois inévitable avec certains clients, même si je fais de mon mieux pour l'éviter». Après les attentats du 11 septembre, plusieurs taximen marocains rapportent l'ambiance difficile qui régnait. Un des chauffeurs de taxi interrogés déclare avoir eu très peur après avoir entendu que soixante Tunisiens avaient été arrêtés pour être interrogés. «Nous avons de la chance de vivre dans la ville la plus libérale des USA. Ici, la majorité des gens font la différence entre Arabes et terroristes, ce qui n'est pas le cas ailleurs». Youssef est incollable sur l'histoire de San Francisco. Une vraie mine d'informations sur les monuments, les parcs, les quartiers. «J'aime cette ville, j'essaie de connaître un maximum sur tout. Youssef sait que ce travail n'est que temporaire, le temps qu'il commence sa carrière en finance. Ce qui n'est pas le cas pour plusieurs autres Marocains, incapables de passer à autre chose. Souleimane, 33 ans, dit ne pas pouvoir se permettre d'arrêter, même temporairement, sa famille à Meknès comptant sur lui pour payer le loyer.»
Nabil, comme Youssef, n'a que 25 ans mais il est, lui, marié, à une Américaine. Originaire de Casablanca, Nabil a enchaîné les petits boulots à San Francisco : de la pizzeria à la boulangerie en passant par la distribution de flyers. Aujourd'hui, il partage les classes de Youssef en business et finance ses études en travaillant à plein temps. «En tant que chauffeur de taxi, je suis stressé en permanence, mais au moins, mon salaire est décent». En fait, la recette moyenne d'une journée de travail tourne autour de 200 dollars, soit l'équivalent de 2 000 dirhams, d'où est déduite la commission de la compagnie et les autres frais. Les jours de grands événements tels des conventions, les gains du jour peuvent aller jusqu'à 500 dollars, mais les dimanches et les jours fériés, ils ne dépassent pas les 100 dollars. Aujourd'hui, par exemple, c'est le Labor day, ou la fête du travail, Ahmed sait donc qu'il vaut mieux qu'il ne travaille pas, la ville est quasi déserte.
Mais lorsqu'ils travaillent, les Marocains vivent mille et une aventures. Nabil raconte que certaines clientes sont allées jusqu'à lui offrir leurs charmes en contrepartie d'un rabais sur le prix du trajet. Youssef, lui, dit reconnaître les filles qui travaillent dans les strip-clubs de Broadway rien qu'à leur odeur. «C'est facile, elles s'enduisent toutes le corps de la même lotion. Je devine où elles vont avant qu'elles ne me le disent!». Mais le monde de la nuit présente surtout des dangers, à l'instar des dizaines de taximen qui sont occasionnellement agressés par des clients saouls ou drogués.
La nostalgie du pays reste vivace
«Il y a la pression des clients, des embouteillages, de la police, des amendes et de la vitesse sur la route», dit Youssef. «On s'énerve rien qu'avec les gens qui ne savent pas conduire», ajoute Nabil. Pour déstresser, chacun a sa recette. Ahmed va régulièrement à la bibliothèque municipale, emprunter surtout des romans marocains. Il aime particulièrement Mohamed Choukri et Tahar Benjelloun. Nabil passe son jour de congé avec sa femme et fait souvent des détours par les librairies de quartier à la recherche de nouveaux livres de mythologie, d'histoire ou de géographie. Youssef aime aller au cinéma, seul, quand il ne potasse pas ses livres de finance. On est loin du stéréotype du taximan marocain.
Les dimanches soir, une vingtaine de Marocains, toutes professions confondues, dont beaucoup de chauffeurs de taxis, se dirige vers un terrain sur Geary Street pour jouer au foot. Et lorsque l'équipe nationale joue un match, la plupart sont prêts à retarder le début du boulot pour suivre, minute par minute, la rencontre, chez l'un d'entre eux, sur la parabole. Pendant le Ramadan, c'est une autre ambiance également. Les taxi-drivers font un détour au coucher du soleil par la mosquée pour rompre le jeûne ensemble. «On prend toujours le f'tour ensemble, on rigole bien», commente Ahmed. Avec le temps, des affinités se sont créées, des clans également. A tour de rôle, ils organisent des petits dîners. Ils cuisinent ensemble, font un couscous, parlent, de «l'ghorba», de la vie, du bled .
Nabil, 25 ans, avec M'hamed, un compatriote. Retrouver un «pays» est toujours l'occasion de tailler une petite bavette.


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