La crédibilité d'une politique minière se mesure d'abord à la qualité de son cadastre. Lors du Congrès international des mines à Marrakech, le ministère de la Transition énergétique a dévoilé une nouvelle plateforme numérique destinée à clarifier l'état réel du domaine minier, à sécuriser les titres et à harmoniser le traitement des demandes à l'échelle du territoire. Sous la croûte terrestre, la formation des métaux obéit à une temporalité lente, rythmée par des cycles géologiques qui se déploient sur des millions d'années. Une fois extraits, certains de ces composants indispensables à la fabrication de nos terminaux numériques se retrouvent au cœur d'une économie mondiale traversée par les tensions géopolitiques et les ruptures de chaînes de valeur. Ce contraste, exposé d'emblée par Leila Benali, ministre de la Transition énergétique et du Développement durable lors du Congrès international des mines, tenu lundi à Marrakech, entre des ressources limitées par une échelle de temps géologique et l'urgence dictée par des impératifs industriels, créerait, selon elle, «une tension unique dans l'histoire moderne». Au cœur de cet enjeu, se trouve l'Afrique, dont les ressources minières, le dividende démographique et les capacités industrielles encore émergentes façonnent désormais une part croissante de l'avenir énergétique mondial. Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), le continent concentre plus de la moitié des réserves mondiales de cobalt et près de 40% de celles de manganèse. D'après la dernière livraison de l'AIE, près de 70% du cobalt, 75% du manganèse et environ un cinquième du cuivre nécessaires aux technologies bas carbone sont issus de sites d'extraction africains. Des volumes appelés à croître avec l'essor des batteries et des énergies renouvelables. Et c'est sans rappeler la situation précaire d'une vaste partie du continent, où quelque 600 millions d'habitants vivent encore sans électricité et près d'un milliard de personnes recourent toujours à des modes de cuisson traditionnels, dans un continent qui ne représente qu'environ 3,6% des émissions mondiales de CO2 liées à l'énergie. En face, la demande mondiale de métaux critiques devrait poursuivre son expansion rapide au cours de la décennie. Selon les projection de l'AIE, les besoins en lithium pourraient être multipliés par six d'ici 2030, ceux en cobalt et en nickel par deux à trois, sous l'effet combiné de l'essor des batteries électriques, du déploiement des énergies renouvelables et de la prolifération des centres de traitement de données. Dans son récent rapport intitulé "Critical minerals market review 2024", l'AIE souligne que les technologies bas carbone absorbent désormais plus de 30% de la consommation mondiale de ces minerais, contre moins de 10% il y a dix ans. Cette dynamique, nourrie par une instabilité chronique des chaînes d'approvisionnement et une volatilité accrue des prix, place les pays producteurs au cœur d'une recomposition géoéconomique majeure. L'Afrique est plurielle Cet environnement instable incite les pays producteurs à peaufiner leur stratégie minière. Si l'Afrique abrite près d'un tiers des ressources minérales mondiales, selon plusieurs évaluations internationales – avec des positions dominantes sur certains métaux essentiels à la transition énergétique et numérique – l'essentiel de la valeur générée échappe aux économies africaines. Le ministre mauritanien des Mines le rappelle, en estimant que le continent «ne profite qu'à hauteur d'environ 10% de la valeur mondiale» tirée de ces ressources. Le pays ne possède qu'une part limitée des réserves mondiales de minerai de fer, mais l'activité extractive en constitue l'ossature économique, absorbant la majeure partie de ses exportations. Cette dépendance rend le secteur particulièrement vulnérable à la volatilité des cours et à la spéculation sur les permis, un phénomène que les autorités décrivent comme récurrent, avec des opérateurs qui «ne respectent pas leurs engagements» et entraînent l'Etat dans des contentieux. Aux Comores, le secteur minier n'en est qu'à ses prémices. Le ministre des Mines souligne lors de la conférence que le code minier, récemment validé en Conseil des ministres et en attente d'adoption parlementaire, se veut à la fois attractif pour les investisseurs, mais également plus transparent vis à vis des communautés locales. Il précise que l'objectif est d'attirer des partenaires capables d'explorer puis d'exploiter des ressources encore largement méconnues, tout en garantissant la sécurité juridique, sociale et environnementale des projets. Son homologue kenyan rappelle que la réflexion autour des stratégies minières doit être menée en concertation avec les pays limitrophes du fait que les formations géologiques traversent plusieurs pays. «Une ressource qui s'étend sur trois territoires ne peut être valorisée efficacement si chacun définit ses propres règles d'exploration et de fiscalité», précise-t-il. Le Kenya plaide pour un cadre coordonné, à même de réduire les disparités réglementaires et de donner davantage de visibilité aux investisseurs. Cette approche régionale se veut aussi un moyen d'atténuer la concurrence entre pays voisins, qui conduit parfois à abandonner les exigences en matière sociales et environnementales. De l'aveu de plusieurs responsables, le Maroc occupe aujourd'hui une place particulière dans l'espace minier africain. Le tutelle affirme parachever la digitalisation du cadastre minier national, afin de sécuriser les titres et de rendre les gisements plus lisibles pour les investisseurs. Devant un parterre d'acteurs privés et de représentants africains du secteur minier, Leila Benali s'est voulue rassurante au sujet de la réforme de la loi minière, engagée pour s'aligner sur les nouvelles règles régionales et internationales. La ministre a également souligné l'encadrement progressif de l'exploitation artisanale et à petite échelle grâce à des outils numériques, au premier rang desquels la plateforme fa7m.ma, actuellement déployée à Jerada. Une lecture partagée par l'association professionnelle de référence de la filière. «Alors que l'Afrique consolide sa place dans les chaînes d'approvisionnement mondiales, le Maroc s'impose comme un passage obligé pour les matières et énergies stratégiques, en s'appuyant sur une expertise reconnue, des écosystèmes industriels en pleine émergence et un réseau d'accords de libre-échange qui lui offrent un accès direct aux principaux marchés internationaux», fait valoir Mohammed Cherrat, président de la Fédération de l'industrie minérale (FDIM). Le corridor OTC Le Maroc s'emploie à prendre place dans l'architecture naissante du corridor OTC, cadre africain de traçabilité et de normes ESG, pensé pour mieux maîtriser la valeur créée autour des minerais du continent. L'initiative vise à établir un cadre commun de certification, de traçabilité et de critères ESG, afin de rendre plus cohérentes des pratiques longtemps dépendantes de standards extérieurs. Pour la tutelle, il s'agit d'un outil capable d'apporter enfin de la lisibilité. Elle met en avant la nécessité d'un référentiel partagé permettant de suivre le parcours des minerais. «Un minerai extrait au Gabon serait d'abord partiellement transformé sur place, puis acheminé vers des installations situées au Maroc et alimentées par des énergies renouvelables, avant d'être exporté sous un label attestant du respect de standards définis à l'échelle africaine», explique Leila Benali. Une telle configuration permettrait de conserver sur le continent une part plus importante de la valeur ajoutée, tout en offrant aux acheteurs internationaux une visibilité accrue sur l'origine et les conditions de production des minerais. Le corridor se veut ainsi un espace réglementaire partagé, conçu pour soutenir des projets industriels tout en sécurisant les revenus des communautés minières. Ce cadre commun entend réduire la dépendance à des certifications étrangères que de nombreux responsables jugent inadaptées aux réalités africaines et susceptibles de freiner le financement de projets pourtant viables pour les économies locales. Leila Benali Ministre de la Transition énergétique et du Développement durable «Le monde dépend de nos minerais et, pourtant, nous ne bénéficions pas pleinement de leur valeur. C'est précisément pourquoi l'Afrique doit agir avec ambition, cohésion et une vision claire de ses propres intérêts. Le continent a besoin d'une approche qui protège ses ressources, valorise son potentiel humain et transforme sa richesse géologique en prospérité durable.» Mohammed Cherrat Président de la Fédération de L'industrie minérale (FDIM) «Alors que l'Afrique consolide sa place dans les chaînes d'approvisionnement mondiales, le Maroc s'impose comme un passage obligé pour les matières et énergies stratégiques, en s'appuyant sur une expertise reconnue, des écosystèmes industriels en pleine émergence et un réseau d'accords de libre-échange qui lui offrent un accès direct aux principaux marchés internationaux.» La plateforme du cadastre minier opérationnelle d'ici février Annoncée lors du Congrès international des mines par la ministre de la Transition énergétique et du Développement durable, la nouvelle plateforme numérique du cadastre minier marque un tournant dans la gouvernance des titres d'exploitation au Maroc. Le dispositif, encore en phase d'ajustement, vise à corriger ce que la ministre appelle les «opacités structurelles» du système actuel, entre autres, les délais administratifs longs, le manque d'homogénéité dans les décisions ou encore le suivi parfois défaillant de certains dossiers. L'outil propose une identification numérique unique pour chaque opérateur et centralise l'ensemble des interactions avec les administrations concernées (ministères, agences publiques, services régionaux..). «Chaque demande suit un circuit de traitement unifié, tracé et archivé par signature électronique», fait valoir la tutelle. Les opérateurs peuvent accéder ainsi en temps réel à leurs dossiers. Dans un souci de transparence, la plateforme rend désormais publiques des informations jusqu'ici difficile d'accès, qu'il s'agisse des titres déjà attribués ou des zones encore ouvertes à l'exploration, voire soumises à des contraintes environnementales. L'ensemble est consultable en ligne et offre une lecture plus claire de l'état réel du domaine minier. De plus, la plateforme s'appuie sur des cartes interactives en 2D, permettant de visualiser le statut des zones, les titres en cours ou les contraintes réglementaires. Les investisseurs peuvent également acheter des cartes géoscientifiques et générer automatiquement leurs demandes d'occupation. La finalité étant de rendre les procédures plus lisibles et de rétablir une cohérence nationale dans la gestion du domaine minier. En cours de finalisation, la plateforme doit faire l'objet de derniers ajustements. Selon Leila Benali, une version stabilisée est attendue d'ici février. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO