Le ministère de l'Economie et des Finances lance un audit global de l'Agence nationale de promotion de l'emploi et des compétences. Une réflexion visant à aligner l'institution sur les réformes publiques, à optimiser son efficacité et à répondre aux défis socio-économiques du Royaume. Les détails et les enjeux… C'est un document technique, presque austère, qui pourrait pourtant annoncer l'une des réformes les plus significatives du paysage de l'emploi au Maroc. Le Cahier des prescriptions spéciales (CPS) N°08/2026/MEF/AC/AU, fraîchement préparé par la Direction des affaires administratives et générales du ministère de l'Economie et des Finances, jette les bases d'un diagnostic approfondi et sans concession de l'Agence nationale de promotion de l'emploi et des compétences (ANAPEC). Et au fil du long chapelet de dispositions administratives, sont tracés les contours d'un chantier visant à évaluer la pertinence, l'efficacité et la pérennité d'un acteur central de la politique de l'emploi dans le Royaume, à un moment où le chômage, l'inadéquation des compétences et les impératifs de digitalisation pèsent plus que jamais. Ce projet d'audit, confié à un prestataire externe qui sera sélectionné sur offre de prix, fait suite aux orientations royales et s'inscrit à la fois dans la temporalité immédiate et dans les recommandations du Nouveau modèle de développement (NMD) ainsi que dans les orientations du programme gouvernemental 2021-2026. Par ailleurs, il est en conformité avec la réforme structurelle voulue par la loi-cadre n° 50-21 relative à la réforme des Etablissements et entreprises publiques (EEP). Cette loi, rappelons-le, prévoit explicitement le regroupement, la fusion ou la liquidation d'entités publiques pour «rehausser l'efficience économique et sociale» et «réduire l'appel au budget général de l'Etat». Le sort de l'ANAPEC, dont les indicateurs financiers montrent des capitaux propres négatifs, est donc sur la table. L'ANAPEC, un géant aux pieds d'argile ? Créée en 2000, l'ANAPEC est un établissement public doté de la personnalité morale et de l'autonomie financière, placé sous la tutelle du ministère de l'Inclusion économique. Avec une Direction centrale, 12 agences régionales, plus de 90 agences provinciales, préfectorales et universitaires et 8 unités mobiles, elle constitue un réseau tentaculaire censé mailler le territoire. Ses missions sont vastes et vont de la prospection d'offres d'emploi et l'orientation des demandeurs à l'accompagnement des jeunes entrepreneurs, en passant par la mise en place de programmes de formation-insertion ou encore l'instruction des offres d'emploi à l'étranger. Pourtant, les données du ministère laissent transparaître des fragilités. Le tableau des indicateurs financiers pour 2023 et 2024 est éloquent. Il affiche des capitaux propres négatifs, soit -104,96 millions de dirhams (MDH) puis -49,47 MDH, un report à nouveau profondément déficitaire et une valeur ajoutée négative. Si la capacité d'autofinancement et le résultat net sont positifs, la situation financière globale interroge sur la soutenabilité du modèle. D'ailleurs, l'audit prévu devra notamment «apprécier le modèle économique sur lequel repose l'Agence». Du stratégique à l'opérationnel Le chantier qui sera mené durant cinq mois, sous la supervision d'un comité de suivi et de pilotage placé sous l'égide de la Direction des entreprises publiques et de la privatisation (DEPP), passera en revue les aspects comptables, certes, mais il consistera davantage à mener une investigation en trois phases, tout aussi exigeantes les unes que les autres. Primo, l'audit stratégique et institutionnel, où il s'agira d'abord de mesurer la contribution réelle de l'ANAPEC à la mise en œuvre des politiques publiques, notamment la Stratégie nationale pour l'emploi (SNE) 2015-2025 et la feuille de route emploi 2025-2030. Dans ce cadre, un focus particulier sera porté sur le Plan stratégique «ANAPEC 4E» 2022-2026, pour en évaluer les réalisations et les écarts. Sur le plan institutionnel, il sera procédé à l'examen de l'adéquation entre les textes fondateurs et l'activité réelle de l'agence, ainsi qu'à ses relations avec ses nombreux partenaires (OFPPT, CNSS, CGEM, collectivités territoriales...). La question des chevauchements de missions avec d'autres entités publiques est explicitement posée, laissant entrevoir la possibilité de rationalisations ou de fusions. Dans un second temps, l'audit opérationnel et organisationnel analysera comment fonctionne (ou «dysfonctionne») la machine en interne. Pour la gouvernance, le fonctionnement du conseil d'administration (composition, fréquence des réunions, résolutions) et des comités spécialisés (Audit, Etudes, CCCME) sera scruté sur les trois dernières années, au regard des textes sur la bonne gouvernance des EEP. Le système d'information sera aussi examiné, pour évaluer la capacité du système à produire des tableaux de bord fiables, sa sécurité (conformité aux lois sur la cybersécurité et la protection des données), et le degré de digitalisation des services, en lien avec la loi sur la simplification administrative. Autre point clé : la gestion du personnel (recrutement, rémunération, évaluation), l'adéquation des effectifs et des compétences, ainsi que la politique de formation seront analysées. Notons que la Gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC) sera particulièrement étudiée. Mais ce n'est pas tout, car en termes d'organisation interne, la pertinence des structures centrales et déconcentrées, les circuits de décision, les délégations de pouvoir et le respect des procédures seront également évalués. Une fois toutes ces données collectées, viendra le moment de tracer le schéma de restructuration adapté. Etape conclusive et la plus politique du processus, où il faudra poser sur la table un schéma optimal de restructuration. Sur la base de recommandations concrètes, hiérarchisées et assorties d'un calendrier, le but sera d'aligner l'ANAPEC sur les objectifs de la stratégie gouvernementale, de renforcer ses performances, de garantir sa pérennité financière et d'optimiser la gestion de ses ressources. Le document mentionne explicitement la nécessité de définir les préalables juridiques, financiers et organisationnels à la mise en œuvre de ce schéma. Vers un big bang de l'intermédiation de l'emploi ? Pourquoi cette démarche est-elle stratégique ? Cet audit est, en fait, hautement symbolique puisqu'il traduit la volonté de l'Exécutif de réformer en profondeur un secteur public souvent jugé pléthorique et peu efficient. L'ANAPEC, par son rôle de courroie de transmission entre l'Etat, les entreprises et les demandeurs d'emploi, constitue un poste d'observation idéal. À ce titre, les scénarios qui pourraient émerger sont multiples. Soit une refonte interne majeure, où il sera question de réorganisation structurelle, de rationalisation du réseau, de digitalisation accélérée et de renforcement des compétences. Soit un rapprochement ou une fusion, ce qui pourrait, à titre d'exemple, se matérialiser avec l'OFPPT pour un continuum formation-emploi, ou avec d'autres structures d'appui à l'emploi et à l'entrepreneuriat (CRI, AMDIE, ANPME) pour créer un «pôle emploi-compétences-entrepreneuriat» unique et puissant, comme le suggère la loi-cadre sur les EEP. Troisième piste possible : celle d'un recentrage des missions, avec l'abandon de certaines activités au profit d'un cœur de métier renforcé sur l'intermédiation et l'orientation stratégique. Mais en tout cas, et quel que soit le scénario retenu, cette démarche place la performance, la gouvernance et l'impact social au centre de l'évaluation d'une institution publique.