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L'élite, les croisés-linguistes et les langues

Qu'elle soit formée dans les écoles de la mission française ou les écoles privées, une certaine élite a choisi la voie d'être sevrée à un stade précoce de sa langue nationale. Dès quatre ans (ou même avant), on impose à l'enfant de parler exclusivement la langue de Molière. La maîtrise de cette langue à un bas âge (que les parents s'efforcent eux-mêmes de parler, même s'ils n'y sont pas toujours préparés), ouvre la voie aux écoles primaire et secondaire, puis à la préparation aux grandes écoles françaises (Polytechnique, Mines, Centrale, ENS, etc.). Au retour de ces écoles, les cadres formés continueront à parler français, à une population dont la langue est autre. Leur formation robotisée les amènera à reproduire des modèles bâtis ailleurs ou à simuler des configurations analogues.
Une autre élite marocaine non moins performante en termes de réussite aux grandes écoles est formée dans les écoles marocaines, sans subir de sevrage linguistique précoce. Il suffit de comparer les résultats des prépas du Lycée Moulay Youssef à ceux de Descartes. Cette élite a l'avantage d'avoir étudié dans la langue nationale et le retour au pays ne lui posera pas de problème particulier de communication. Bien entendu, d'autres élites émergent dans les écoles nationales, dans divers domaines de compétence, sans qu'ils aient intégré les grandes écoles de l'Hexagone. Notre élite est donc linguistiquement plurielle et le sevrage linguistique précoce n'est pas une condition sine qua non de la réussite scolaire, bien que la tendance actuelle dans le pays soit de conditionner l'ascension sociale par un sevrage même tardif en faveur de la langue de Molière. C'est pourquoi on observe des arabisants de souche se convertir en locuteurs encore plus résolus du français, bien que leur performance trahisse leur substrat.
Le sevrage linguistique de l'élite, précoce ou tardif, est censé améliorer les performances individuelles dans une langue de savoir et de techniques avérée. Mais le modèle n'est répandu que dans les pays en voie de développement ou faibles, pas dans les pays émergents ou performants. Que ce soit en Finlande, en Corée du Sud, en Turquie, etc., l'élite est formée d'abord dans sa langue. On comprend alors que les appels de langue maternelle ou nationale souvent émis par l'Unesco soient d'abord destinés aux pays faibles, dont l'élite donne le mauvais exemple. En réalité, beaucoup de tares et de déséquilibres de nos systèmes d'enseignement ont pour source cette dissymétrie entre la langue de l'élite et la langue de l'école nationale, souvent malmenée.
Dès lors que la langue nationale est privée du rôle qui lui échoit dans l'apprentissage et la transmission des savoirs (dévolu exclusivement à la langue de Molière), la langue nationale ne peut contribuer efficacement à construire une identité culturelle, scientifique et technique, ancrée dans son environnement naturel, ni à "situer" le citoyen dans la société de l'économie de savoir et d'information. Le problème est alors de savoir si une communauté souveraine peut être linguistiquement dépendante.
Il est très curieux que les dysfonctionnements dans l'enseignement, la culture, la science et l'économie qui peuvent être rapportés (partiellement) à la dissymétrie entre le national et l'étranger soient ramenés à la dualité diglossique. Les grandes langues de civilisation et de savoir, comme c'est le cas de l'arabe, sont souvent éclatées sur de grandes aires géographiques, favorisant des écarts régionaux de vocabulaire (selon les substrats locaux), mais aussi (à moindre mesure) de grammaire. La langue enseignée à l'école est codifiée et prescriptive, permettant une formulation plus précise des lois scientifiques et des abstractions, alors que la langue parlée hors de l'école ne subit pas les effets du "bon usage" ou du purisme. Ecoutez une conversation informelle entre Anglais ou Allemands, vous aurez du mal à vous y retrouver avec votre anglais du British Council, ou votre allemand du Goethe Institute. Un des précurseurs à avoir décrit et analysé ce phénomène de diglossie (à partir des données de l'arabe entre autres) est Charles Ferguson, de l'Université de Stanford dès 1959. Le phénomène est naturel et n'a rien de dramatique, comme s'acharnent à le présenter MM. Alain Bentotila ou Claude Hagège. Rien ne prouve que la diglossie soit à la base de l'échec scolaire comme ils le prétendent. Nous aimerions bien les voir publier de telles spéculations dans une revue scientifique spécialisée. Pourquoi alors gonfler ce problème au point de proposer de substituer l'idiome vernaculaire à l'idiome standard de l'école, en prétendant que seul le premier permettra à l'enfant de s'épanouir et de développer sans entraves ses capacités cognitives? En même temps, c'est le français qui servira d'instrument d'apprentissage des sciences et des techniques et de langue d'économie. On retombe alors dans un scénario similaire au précédent, où la langue nationale (version vernaculaire cette fois) est toujours privée de son rôle d'ancrage à l'économie et au savoir, le peuple étant incapable d'exprimer les ingrédients de pensée et de techniques dans sa propre langue. Autrement dit, le débat autour du choix de tel ou tel idiome de la langue nationale est aléatoire, puisqu'il ne résout en rien la dualité évoquée plus haut.
Accessoirement, l'argumentaire développé pour défendre le vernaculaire (en défaveur du standard) est trop faible pour être pris au sérieux. Primo, il est faux de prétendre que le vernaculaire est l'idiome unique qui permet un développement naturel des capacités cognitives et abstraites nécessaires à l'épanouissement et à la réussite. Cette thèse est directement contredite par ce qu'on observe dans les cas de sevrage précoce, qu'il soit francophone ou anglophone (dans les American School). Que ce soit à Rabat ou à Hong Kong, on interdit à l'enfant de parler arabe ou cantonnais; il doit se mettre au français ou à l'anglais dès le premier âge et abandonner son idiome national. Mais il n'est ni déséquilibré ni insécure ni alexique, contrairement à ce que prétendent les spécialistes de Si Noureddine Ayyouch. Deuxio, il est faux de prétendre que la langue maternelle détermine la vision du monde. Ce relativisme du début du vingtième siècle, connue sous l'hypothèse de Sapir-Whorf (deux anthropolinguistes) a été bien mis à mal par les hypothèses universalistes des rapports (complexes) entre langue et cognition. Preuve en est qu'un beau parleur (qui maîtrise une langue) n'est pas forcément matheux ou physicien (et vice versa). Tertio, il est faux de prétendre que les deux idiomes qui forment une diglossie appartiennent à deux systèmes linguistiques dissymétriques, qu'on ne peut acquérir simultanément. Essayez d'écrire des grammaires du marocain et du standard et vous vous apercevrez que l'essentiel des règles est le même, qu'une bonne partie du vocabulaire est la même, etc. Bien sûr, un effort important d'aménagement linguistique reste à faire, pour rapprocher les deux idiomes et en faciliter l'apprentissage. Une partie du vocabulaire et des expressions idiomatiques doivent être intégrées dans le lexique du standard, les déclinaisons supprimées dans les situations informelles de communication, une pédagogie de la diglossie implémentée, et bien d'autres mesures urgentes satisfaites.
Le Maroc est capable d'innover en matière de planification de ses langues et activer sérieusement les projets approuvés pour qu'on se mette au travail. Il doit permettre à la langue nationale officielle (dans son continuum variationnel) de se rénover et de s'épanouir pour s'affirmer comme langue de savoir et d'économie. Il doit favoriser un multilinguisme de fait qui inclut au moins le français et l'anglais, sans déstabiliser la langue nationale de manière permanente. L'aménagement de l'arabe devrait prendre des teintes régionales, et l'arabe s'affirmer comme langue générale pluri-centrique.
Il faut être aussi médiatique que Claude Hagège pour affirmer, solennel, que l'avenir du Maroc est dans sa langue dialectale et dans le français pour les affaires (sic! L'Economiste, 16-06-10). Il faut ignorer complètement l'histoire de la langue arabe pour affirmer, comme M. Shoubashi, que l'arabe est la seule langue au monde qui n'a pas évolué parce qu'elle est sacrée (sic! Ibid). Les pauvres Fück, Monteil ou Pellat (pour ne citer qu'eux) auraient été bien attristés par ce comble du ridicule. Il faut être Alain Bentolila pour dénoncer l'aide coupable, l'incompétence et le cynisme de la coopération française au Maroc (sic! Ibid). Pour la France, la seule réponse sérieuse à l'immigration et la désespérance incontrôlable est, selon lui, de mettre le Maroc au dialectal et au français, et de refuser que la langue française devienne complice de l'inégalité sociale et de l'échec scolaire (re-sic! Ibid)!
N'en déplaise aux spécialistes de Zakoura, le choix du vernaculaire au bas de l'école et du français pour les 'hautes' fonctions est le pire scénario qu'on peut imaginer pour l'école marocaine! Le vernaculaire est un élément d'une diglossie caractéristique de toute langue d'enseignement et de savoir. On ne saurait l'en extraire pour en faire une langue nationale à part (pace Ayyouch ; Aujourd'hui le Maroc, 9-11/07/10)! La comparaison avec l'amazigh est mal venue: l'amazigh lui-même est déjà en situation diglossique!
Il faut enfin rappeler aux organisateurs de Zakoura qu'une langue c'est d'abord une souveraineté. MM. Bentolila, Hagège, Caubet et autres (en croisade linguistique permanente au Maroc) ne sont donc pas les bienvenus pour déterminer les choix linguistiques des Marocains. Peut-on imaginer les médias français ouvrir leurs colonnes à des critiques aussi virulentes et catégoriques contre le français, avec des étrangers insistant pour qu'il soit remplacé par l'anglais? Le débat national sur le choix des langues s'est bien déroulé dans le cadre de la Charte d'Education et de Formation et des choix ont été arrêtés par des représentants de la Nation. Le problème n'est pas de produire constamment des feuilles. Il s'agit plutôt de passer au travail et d'opérer sur le terrain des transformations profondes. L'instabilité des choix et les tentatives répétées pour déstabiliser la langue nationale standard sont parmi les causes importantes de nos problèmes. Il est temps qu'une décision souveraine au plus haut niveau de l'Etat vienne mettre fin à ces campagnes de dénigrement et de haine linguistiques perpétrées contre la langue nationale et qu'une institution de haute qualité s'attelle sérieusement à la rénovation et l'aménagement appropriés de cette langue. En même temps, il ne faut pas oublier que seuls des enseignants, des pédagogues et des chercheurs compétents d'une trempe nouvelle et bien motivés peuvent réaliser le travail de transformation en profondeur de l'enseignement et de l'éducation.


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