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Relations Maroc-Mali : Interview exclusive avec Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères
Publié dans L'opinion le 18 - 10 - 2021

En marge de sa visite de travail au Maroc, M. Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères et de la Coopération, a accordé une interview exclusive à L'Opinion dans laquelle il aborde sans langue de bois, toutes les questions qui se posent aujourd'hui à son pays. Coopération, sécurité, sanctions, transition, élections, Sahara marocain, tout y est.
- Apparemment, certains de vos partenaires ne semblent pas prendre en compte les préoccupations ainsi que les problèmes sécuritaires auxquels est confronté le Mali en imposant un agenda électoral. Est-ce un parti-pris ou un manque de communication du Conseil National de Transition ?
- Nous comprenons les positions de certains de nos partenaires et organisations par rapport à la rupture de l'ordre démocratique ou au retour de l'ordre constitutionnel. Cela est tout à fait normal car le Mali a adhéré à ces institutions comme la CEDEAO, l'UA ou encore les Nations Unies sans oublier les différentes conventions au plan régional et internationales. Cependant, je pense que ces organisations, dans la lecture des situations, doivent aller au-delà des proclamations de principes et des condamnations pour regarder la réalité sur le terrain afin de voir comment peuvent-elles travailler avec les acteurs maliens pour trouver une solution.
C'est à ce niveau que nous avons le sentiment que certains de nos partenaires ne font pas suffisamment d'efforts en prenant des sanctions par-ci ou proférant des menaces par-là, voire même parfois des invectives. Cette attitude n'aide pas parce que, dans le cas du Mali, nous sommes dans une situation particulière.
- Qu'entendez-vous par là ?
- L'exemple des événements du 20 août, ayant occasionné le remplacement du Pr Boubacar Kéita, prouve à suffisance qu'il ne faut pas répéter les erreurs du passé.
En effet, il y a eu des élections qui ont été contestées sans oublier la gouvernance opaque. Ce qui a amené les Maliens à marcher pendant quatre mois occasionnant l'irruption des militaires sur la scène politique pour mettre fin à la souffrance du peuple. Je crois qu'il faut prendre en considération ces éléments de fond pour apporter la solution au problème malien. Donc ces institutions doivent analyser ces questions fondamentales car le Mali n'est pas un pays « normal ». C'est un Etat qui fait face, depuis 2021, à une crise multidimensionnelle, qui connait une présence des Nations Unies forte de 12 000 hommes. Il bénéficie aussi du G5 Sahel, Force Barkane. Tout cela veut dire qu'il y a des anomalies, de la pathologie.
En outre, quand on regarde la situation sécuritaire du Mali, l'on constate qu'il y a des groupes les plus violents avec Al Qaida Islamique au Maghreb sans oublier les affrontements communautaires. Pire, à 200 km de la capitale, il n'y pas d'autorités qui exercent le contrôle effectif de la souveraineté de l'Etat. Un autre facteur de la singularité du cas malien, c'est son rôle central de par sa position géographique dans la région.
- Justement, est-ce que ce rôle central, de par sa position géographique dans la région, au lieu d'être une richesse est devenu problématique ?
- Effectivement, au lieu d'être un problème cela devrait être un point de départ de l'analyse de la situation du Mali. Nous espérons que nos partenaires intégreront cet élément dans leur approche, dans leur analyse en se disant que « nous devrions faire extrêmement attention car ce qui se joue au Mali, ce n'est pas juste une question d'élections ». Déjà, il y a une situation sécuritaire très tendue.
Avec le départ des troupes françaises, cela rend encore plus complexe la situation car il crée un vide sécuritaire par rapport à un certain nombre d'emprises qui ont été libérées notamment leur base à Kidal, à Tessalite et à Tombouctou. Il faut que l'Etat malien comble ces vides auxquelles il doit apporter des réponses autonomes avec ses partenaires. Autrement, nous ne devrions rien faire qui puisse davantage aggraver le problème malien.
- Ce qui suppose qu'il faut d'abord refonder l'Etat avant de passer à toute autre chose ?
- Cette refondation de l'Etat est un passage obligé à savoir : la révision de la Constitution, la mise en place d'une institution indépendante qui puisse superviser le processus électoral car toutes les contestations sont parties de là, compte tenu de son caractère opaque ou truqué comme l'a ressenti la population.
Il y a aussi la gouvernance qu'il faut mettre sur pied pour doter le pays d'institutions fortes qui peuvent transcender les humeurs et les bons vouloirs des uns et des autres, rien que pour le Mali d'aujourd'hui et le Mali de demain. Car la transition est une période de réforme et si l'on ne la fait pas maintenant, on se retrouverait dans la même situation dans 10 ou 20 ans après car les mêmes causes produisent les mêmes effets.
- Vous prônez la solution malienne au problème malien. Quels sont les éléments fondateurs de cette approche?
- Cette solution malienne est d'abord de permettre aux Maliens de se parler. A ce sujet, le gouvernement a proposé des concertations nationales ou assises nationales. Quelle qu'en soit la dénomination qu'on lui donne, il y a un besoin de dialoguer entre les Maliens parce que la société est assez divisée sur les grandes réformes qui doivent être menées.
Pour les priorités et la durée de la transition, il faudra faire en sorte que toutes les sensibilités politiques, économiques et sociales se retrouvent pour dégager un consensus. Nous devons mettre l'intérêt du Mali au-dessus de toutes les autres considérations. Certes, je n'ai pas cette solution mais je sais que l'intelligence et le génie malien, chaque fois que nous avons été confrontés à des problèmes existentiels de cette nature, et que l'on se mette ensemble, nous arrivons toujours à dégager une solution.
Pour ce faire, nos partenaires doivent nous aider à créer la sérénité et la quiétude nécessaires. C'est pour cela que ces sanctions, cette inflexibilité par rapport à des délais, considérés aussi parfois de façon dogmatique, n'aident pas. Il est important que l'on respecte les délais, chose à laquelle d'ailleurs le gouvernement s'est engagé mais ceci doit être analysé par rapport à la réalité qui se passe sur le terrain. En la matière, la situation sécuritaire est l'une des dimensions importantes. Le compromis politique entre acteurs maliens indispensable l'est également.
- Autrement dit, il faut une lecture pragmatique et non dogmatique par rapport à la réalité du terrain, nomment sur le plan sécuritaire ?
- Je pense qu'il est dans l'intérêt aujourd'hui de nos voisins, de la CEDEAO, de la communauté internationale de changer d'approche par rapport à la question malienne, de faire preuve d'écoute, d'un sens élevé de pragmatisme, de réalisme et de voir qu'est-ce qu'il faut aujourd'hui pour sauve la situation au Mali. Se poser aussi de telles questions: quelles sont les concessions que l'on peut faire pour avancer ? Comment peut-on travailler avec le Mali pour accompagner les Maliens ? Je ne pense pas que l'on doit apporter des solutions ou imposer des délais qui ne puissent pas correspondre à la réalité du terrain.
Il faut penser plutôt organiser des élections crédibles, transparentes qui puissent satisfaire toutes les parties et ne pouvant souffrir d'aucune contestation, aller vers une refondation solide de l'Etat pour éviter le bis repetita. D'où il ne faut pas se précipiter pour aller aux élections pour ne pas se retrouver en face de contestations donc à la case de départ comme la crise que nous connaissons aujourd'hui.
- Avec vos interlocuteurs marocains, avez-vous eu un engagement pour accompagner le Mali dans la défense de son intégrité territoriale en cette période de crise sécuritaire dans votre pays ?
- Le Maroc a toujours affiché son attachement au respect de l'unité, de la souveraineté et de l'intégrité territoriale du Mali. Le Royaume Chérifien a toujours accompagné le processus de paix et de stabilité de mon pays. Le Maroc est un acteur important aujourd'hui au Mali sur le plan économique avec une coopération multiforme, diverse qui touche tous les secteurs. C'est un partenariat dynamique dans le domaine bancaire, agricole, formation et sur le plan sécuritaire. Il y a des échanges pour la formation, d'autres types d'appui comme le renseignement par exemple.
D'ailleurs, la coopération est en train de prendre d'autres formes. Nous avons trouvé auprès de nos interlocuteurs marocains une grande disponibilité à pouvoir aider au renforcement des capacités des forces de défense et de sécurité pour que nos forces puissent jouer leur rôle régalien de sécurisation du territoire national. Nous sommes aussi satisfaits par rapport à l'appréciation que le Maroc fait du processus en cours au Mali. Car c'est une lecture lucide qui prend en considération les réalités du terrain.
- Sur un autre plan, la question du Sahara marocain connaît une dynamique sans précédent avec l'ouverture de consulats à Laâyoune et à Dakhla. Quelle est l'approche du Mali dans ce sens ?
- Il faut rappeler que les relations entre le Mali et le Maroc sont des relations très anciennes. Le Mali a toujours vu son rôle qui tend à promouvoir l'entente et l'apaisement entre tous les pays frères africains. Aujourd'hui, et concernant cette question spécifique du Sahara la position du Mali est alignée sur celle des Nations Unies pour qu'elle puisse trouver une solution dans le cadre onusien et qui soit juste, équitable et acceptable par toutes les parties. Le Mali souhaite à ce que les choses avancent par rapport à cela. Pour le Mali, tout en accompagnant ce processus onusien, ne posera aucun acte fondamentalement de nature préjudiciable aux intérêts du Maroc.
- Quel appel faites-vous aujourd'hui à l'adresse des opérateurs marocains après que deux camionneurs marocains aient perdu la vie au Mali ?
- Il faut dire que le risque zéro n'existe pas dans ce secteur et je crois que c'est dans ça aussi que la meilleure façon d'apporter la solution au terrorisme, au fondamentalisme c'est d'apporter le développement dans nos différentes régions. C'est vrai que le Mali fait face à une situation sécuritaire difficile comme c'est le cas dans d'autres pays à travers le monde.
Ce genre de situation que nous ne souhaitons pas arrive malheureusement souvent. Donc c'est une grande solidarité pour les Marocains, malgré le contexte difficile, de décider d'entretenir des relations avec le Mali parce qu'il ne vient pas seulement quand les choses sont faciles. Nous présentons nos condoléances attristées aux victimes, aux familles, au gouvernement, au peuple marocain et à SM Majesté le Roi par rapport à cet assassinat.
Nous le regrettons, en même temps nous le condamnons et nous prenons toutes les mesures pour que ce genre de situation ne se reproduise plus. Mais cela ne doit pas décourager les opérateurs marocains et maliens à cheminer ensemble, à renforcer la circulation, à promouvoir les échanges économiques. Le contraire donnera raison à ceux qui veulent semer le chaos et le désordre.
Interview réalisée par Wolondouka SIDIBE


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