El Othmani face aux conseillers    Grands films    FMI: Des perspectives mi-figue mi-raisin    Sommet afro-britannique: Des enjeux pour le Maroc    Tirage au sort CDM 2022: Les réactions de Vahid Halilodzic et de Mustapha Hadji    Comment les étudiants voient leurs rêves s'éloigner    Cinéma : Adam, la force des femmes devant et derrière la caméra    Le HCP appelle à l'élaboration d'un modèle de développement adapté aux nouvelles évolutions nationales et internationales    Le Roi Mohammed VI reçoit plusieurs ambassadeurs étrangers    Mohcine Jazouli : Le Royaume-Uni veut faire du Maroc une porte d'entrée vers l'Afrique    EuroMed Droits préoccupé par la restriction de la liberté d'expression    Dans son intervention lors de la séance mensuelle consacrée à la politique générale à la Chambre des conseillers    La Grèce élit sa première femme à la présidence de la République    Les Américains ont moins dépensé en jeux vidéos en 2019    Insolite : Perché dans un tonneau    Défait par la Tunisie, le podium de la CAN s'éloigne pour le Sept marocain    Divers sportifs    Après le premier cas de contamination hors Asie, la Chine redoute la mutation du nouveau coronavirus    Divers    Arrestation d'un président de commune pour corruption    Le cacao bio commence à sortir des petits paysans brésiliens de la misère    Atelier de formation à Safi sur l'insertion des jeunes dans le tissu socioéconomique    Ces stars mariées à leur amour de jeunesse    Présentation à El Jadida du livre "Mémoires d'un professeur"    Une nouvelle étoile cinématographique illumine Tiznit    Walid Regragui quitte le FUS pour rejoindre Al-Duhail    Abdellatif Jouahri met en avant le rôle des données économiques dans le suivi et l'évaluation des politiques publiques    Coronavirus chinois : la péninsule coréenne, en alerte, ferme ses frontières aux touristes    Sahara:La Bolivie retire sa reconnaissance de la pseudo «rasd»    Top ReKruteurs 2019 : BMCE Bank of Africa mène le bal    Abdelkader Ababou: adieu l'artiste doux…    Procès en destitution de Trump: Mardi glacial au Capitole    Le WAC leader contesté, le Raja dénonce l'agression et l'arbitrage    L'opposition russe en désarroi après la réforme éclair de Poutine    L'équipementier Coréen Hands inaugure son usine à Tanger    Au titre de l'année 2019 : 80 rencontres culturelles dans 35 cafés littéraires de par le Maroc    Improvisation sur «Des tranches de vie nées du néant»    Marché des actions : Les succès et les échecs de 2019    La Caravane «Maroc-Innov» fait escale à Chichaoua au profit des jeunes porteurs de projets    Taroudant : Un couple soupçonné d'agression sur sa fille    Alerte au virus made in China !    CGEM: Jour "J" pour Alj et Tazi    Italie: Les «sardines» défient Salvini…    Mohcine Jazouli : le Maroc se positionne clairement comme un partenaire africain stratégique pour le Royaume-Uni    Arrestation à Meknès d'une vagabonde pour enlèvement présumé d'un nourrisson    Le directeur sportif du FC Séville”Monchi”: Youssef En Nesyri a un énorme potentiel    Didier Six,l'entraîneur de la Guinée: C'est vrai que le plus gros morceau, c'est le Maroc    Venezuela: Pompeo annonce plus d'actions contre la "tyrannie" de Maduro    







Merci d'avoir signalé!
Cette image sera automatiquement bloquée après qu'elle soit signalée par plusieurs personnes.





Singulière créativité
Publié dans MarocHebdo le 20 - 12 - 2002

Les peintres naifs d'Essaouira vus par un critique d'art suisse
Conservateur du musée de l'art brut de Lausanne, Michel Thévoz est un fin connaisseur de l'expression plastique que l'on pourrait appeler spontanée.
En découvrant les peintres d'Essaouira, il donne libre cours à son admiration.
Michel Thévoz
• Mohamed Tebbal, peintre souiri.
Face aux toiles des peintres Singuliers d'Essaouira, on ne peut être qu'admiratif, mais aussi décontenancé, devant des manifestations de créativité collective, populaire, spontanée, là où on s'y attendait le moins –encore que, après coup, il soit toujours aisé de les expliquer par de savantes prévisions rétrospectives. Malgré certains emprunts à la tradition ancestrale, ces créations échappent à toute orthodoxie, on ne peut pas les assimiler à l'art traditionnel dit populaire, primitif ou tribal, soumis par transmission héréditaire à des modèles intangibles étroitement liés aux croyances collectives.
La créativité dont nous parlons admet une marge considérable d'inflexion personnelle, elle se présente plutôt comme une constellation de singularités.
Communication
Devrait-on pour autant la classer dans l'Art Brut? Pas davantage. L'art Brut procède d'un refus radical de tout héritage culturel, d'une rupture hyper-individualiste et quasiment autistique, d'une allergie à la communauté et à la communication. Or, les créateurs dont il est question coexistent harmonieusement, se stimulent même réciproquement par une amicale émulation, et dans un milieu accueillant. Bien qu'autodidactes, ils conjuguent avec une désarmante liberté des références multiples.
Culturellement, ce ne sont donc ni des orphelins ni des ayant-droits. Il faudrait les considérer plutôt comme des "bricoleurs" (dans le sens inventif que Lévi-Strauss donne à ce terme), qui trouvent leur bonheur dans les déchets des diverses traditions, et qui les détournent pour les intégrer dans des combinaisons singulières et inattendues. On devrait parler dans leur cas d'une mémoire déprogrammée, sujette à des conventions aléatoires, opératrice de revirements inopinés, et propice à l'invention.
• Abdelmalik Berhiss.
On pourrait davantage invoquer la mentalité enfantine. Les enfants eux aussi s'emparent d'éléments fragmentaires de la culture visuelle adulte, sans en respecter le mode d'emploi, sans se soumettre aux règles instituées de la représentation, mais en imaginant au passage des procédures figuratives déconcertantes. Indiscutablement, les peintres et sculpteurs d'Essaouira cultivent l'esprit d'enfance.
Castration
Peu scolarisées, ils paraissent avoir échappé au sevrage, si ce n'est à la castration éducative qui fait qu'on sort de l'enfance comme d'une maladie (la formule est de Henri Michaux). Ils n'ont pas à retrouver l'enfance, ils ne l'ont pas vraiment quittée, mais ils la prolongent et en développent les ressources, avec de surcroît la maîtrise et la persévérance dont seul un adulte est capable.
Pourquoi, dès lors, cet essor de singularités se produit-il à Essaouira plutôt qu'ailleurs? Il serait évidemment souhaitable que cela se produise partout. Mais la culture, quand elle est homogène, unitaire et hégémonique, standardise les individus. À l'instar des éruptions volcaniques, et aussi imprévisibles qu'elles, les phénomènes de création atypique ne peuvent se produire que dans les zones de rencontre et de tensions de couches hétérogènes.
Essaouira est une ville portuaire, un carrefour de civilisations, une mémoire vivante, plurielle et complexe.
Arabes, Berbères, Juifs, Noirs (issus de l'esclavage) y coexistent dans une relative harmonie –sans compter, plus récemment, la mouvance hippie, qui a peut-être donné le coup de pouce déterminant le passage à l'acte– sans compter de surcroît l'action perspicace et passionnée de Frédéric Damgaard, qui a joué le rôle de catalyseur. Le pluralisme et l'hybridation fragilisent les dispositifs de conditionnement, ils rendent possibles des dérogations individuelles à la norme d'expression, ils offrent à ces bricoleurs la ressource chaotique et inépuisable des vestiges culturels.
On notera que la plupart de ces artistes invoquent des forces surnaturelles dont ils ne seraient que les jouets ou les instruments. Ils se mettent dans un état semi-conscient qui les rend réceptifs à des énergies qui les dépassent.
On mettra évidemment ce mode d'inspiration en relation avec les courants religieux qui se sont entre-croisés à Essaouira, notamment le soufisme, l'animisme et les rituels importés par la diaspora noire, dans lesquels la transe et la magie jouent un grand rôle.
Il faut aussi prendre en compte l'origine sociale populaire de ces artistes, qui se recrutent parmi les ouvriers, les paysans, les pêcheurs et les artisans.
Comparaison
Au contraire de nos artistes occidentaux, issus des classes cultivées et héritiers légitimes d'une tradition consacrée, les peintres et sculpteurs d'Essaouira sont à cet égard des orphelins ou des bâtards.
Ils compensent leur dépossession culturelle par une possession de caractère mystique qui leur confère une légitimité substitutive et qui les soutient dans cette aventure. "Je ne cherche pas, je trouve": cette affirmation péremptoire de Picasso, qu'on attribue généralement (et peut-être à tort) à l'arrogance du génie, les artistes d'Essaouira pourraient la reprendre à leur compte, mais dans le sens d'un déni de paternité artistique: ce que je peins ne résulte pas d'une recherche plastique dont je serais l'auteur, moi humble parmi les humbles, je le reçois d'ailleurs, je suis puissamment secondé –ils affirment tous, effectivement, ne pouvoir peindre que dans un état second.
On relèvera un indice significatif à cet égard: la manière dont certains parmi ces peintres traitent le cadre, en l'intégrant pour ainsi dire préventivement dans le tableau.
Traditionnellement, le cadre est un agent de discrimination entre l'espace imaginaire interne et la réalité extérieure. Il protège l'ordre des choses de l'utopie artistique à la manière d'un cordon sanitaire. Il a aussi pour effet de solenniser l'art, de le sacraliser, de le démarquer da la vie profane.
Or, des peintres tels que Abdallah Elatrach, Youssef Aït Tazarin, Hamou Aït Tazarin ou Ali Maimoune, traitent l'encadrement comme une surface transitionnelle de propagation des formes plastiques et comme un agent de réconciliation entre l'art et la vie. Le cadre pourrait se redoubler extensivement pour "illimiter" l'invention imaginaire plutôt que de la contenir.
Un autre trait remarquable: bien loin de l'ésotérisme qu'on aurait pu attendre de modes de création étrangers à nos propres pratiques et branchés sur des références spécifiques, les productions d'Essaouira frappent par leur pouvoir de communication immédiate et jubilatoire.
Ce qui les met si bien à notre portée, c'est la manifestation de leur propre genèse formelle, de leur principe figuratif de développement, d'un savoir-faire qui, en comparaison du cérémonial de nos prestations artistiques occidentales, peut apparaître comme une désacralisation de l'art.
On repère en effet chez chacun de ces créateurs un procédé d'engendrement qui lui est personnel, mais d'une potentialité illimitée, aussi simple dans son principe et complexe dans ses effets que le système de l'alphabet, et qui explique que son auteur ait l'impression de n'être que l'auxiliaire d'une force transcendante. Par exemple, Regragui Bouslai fait jouer la réversibilité de la forme et du fond; lorsqu'il a tracé quelques figures juxtaposées, il s'en dégage pour s'intéresser qu'à leurs intervalles, qui dessinent eux-mêmes, sans qu'il l'ait prémédité, des amorces de figures auxquelles dès lors il donne son adhésion; et ainsi de suite, par un mouvement d'inversion figurative en chaîne qui précède son initiative.
À notre tour, nous animons par notre accommodation mentale cet univers instable, nous suscitons et escamotons alternativement ces êtres intervallaires qui ne tiennent leur existence que de notre attention. Il s'en dégage pour ainsi dire une philosophie figurée de la vision.
Accomodation
Mohamed Tabal lui aussi, mais à sa manière, pratique la distraction vigilante. Rien chez lui n'est jamais acquis, aucune forme n'arrive à terme, aucun être n'a le temps de s'accomplir, car des figures inopinées viennent squatter les éléments graphiques en cours et les détourner à leur avantage, jusqu'au degré de maturité où elles seront elles-mêmes parasitées par de nouvelles configurations. Il se produit ainsi une fuite dans les figures, comparable à la fuite dans les idées, génératrice d'associations poétiques et de métaphores oniriques qui nous acheminent à la vie inconsciente.
Là encore nous pourrions parler de philosophie figurée des processus psychiques, et plus particulièrement d'une peinture de la durée mentale.
Mohamed Tabal, quant à lui, joue du trait comme d'un opérateur de métamorphoses, et de l'huile comme d'une manière magique prégnante d'un arrière-monde insoupçonné; il combine formes et matières de telle sorte que l'image ne se fixe jamais sur une réalité définitive; c'est la vie même, dans sa durée irrattrapable, dans son cours imprévisible et dans son essentielle irrésolution, qu'il transpose dans une sorte de chorégraphie picturale.
Abdelmalik Berhiss cultive l'art de la texture avec une subtilité exquise, il en tire également toute une philosophie. En faisant vibrer ses surfaces de couleurs comme un épiderme ultra-sensible, il court-circuite la distance et l'objectivation visuelles, il sollicite une participation tactile et épidermique, il active notre rétine elle-même comme une zone érogène, il réintègre l'optique dans son inter-sensorialité originelle.
Bref, si, malgré leur diversité, il fallait trouver les dénominateurs communs de toutes ces créations, ce serait d'abord ce savoir-faire à la fois pictural et philosophique, qui tient sa puissance communicative de nous livrer immédiatement sa clé de lecture, apte par conséquent à transcender les différences culturelles.
En ces temps où renaissent des monstruosités telles que l'intégrisme, le patriotisme, la préférence nationale, ainsi que la xénophobie et le racisme infus dans ce qui se donne "dé-négativement" comme un mondialisation, le message d'Essaouira vient à point pour nous rappeler la valeur universelle du pluralisme, du métissage et de la convivialité.