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France : Quand la laïcité sert d'étendard au contrôle de normes religieuses
Publié dans Yabiladi le 15 - 10 - 2019

Dévoyée de ses principes originels, la laïcité est invoquée de toutes parts pour justifier les critiques formulées à l'égard du voile islamique, en l'occurrence pendant les sorties scolaires. Or le principe même de la laïcité, c'est avant tout la liberté religieuse, rappelle le sociologue Eric Fassin.
Il n'aura fallu que la simple présence d'une accompagnatrice voilée lors d'une sortie scolaire pour mettre à nouveau le feu aux poudres. L'étincelle est partie de Julien Odoul, élu du Rassemblement national qui, vendredi 11 octobre à Dijon, durant le conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, a sommé une accompagnatrice voilée de quitter les lieux. La scène s'est déroulée devant une quinzaine d'écoliers, dont le fils de la concernée, tous venus voir de près le fonctionnement d'une assemblée civique régionale.
Lundi, sur Europe 1, Julien Odoul a déclaré n'avoir «aucun regret». Le soir même, la journaliste Laurence Ferrari, qui le recevait sur le plateau de l'émission «Punchline» sur CNews, n'a pas mâché ses mots à son égard. «Vous n'êtes pas honteux ?», lui a-t-elle notamment demandé, avant de lui opposer une salve de remarques incisives, notamment sur sa méconnaissance de la loi et du droit.
Laurence Ferrari qui recadre Julien Odoul : "Vous êtes fier de vous ?", "Vous dites n'importe quoi !", "Vous ne connaissez pas le droit.", "Il n'y a pas de vide dans votre raisonnement ?"...pic.twitter.com/xFpAI7wYH4
— ???? (@unhapaxx) October 15, 2019
Le remue-ménage médiatique a emporté dans son sillage le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer qui, s'il a critiqué les propos de l'élu frontiste, a toutefois déclaré, dimanche 13 octobre sur BFM TV, que le port du voile «n'est pas quelque chose à encourager». «Ce que ça dit sur la condition féminine n'est pas conforme à nos valeurs», a-t-il ajouté. Et d'insister : «Le voile n'est pas souhaitable dans notre société.»
Voilà que le ministre demande désormais des sanctions contre le député La République en Marche (LRM) Aurélien Taché qui, dans un entretien au magazine Le Point, a critiqué ses propos. «Ce n'est pas souhaitable que les responsables politiques s'érigent en théologiens», a notamment déclaré Aurélien Taché. Il n'en aura pas fallu davantage pour que Jean-Michel Blanquer demande la saisie de la commission des conflits de LRM, lundi 14 octobre, lors du bureau exécutif du mouvement, pour qu'une sanction soit prononcée à l'encontre du député macroniste du Val-d'Oise, qui est également numéro deux du pôle «débats d'idées» au sein du parti présidentiel, indique Le Monde.
La laïcité, objet de toutes les confusions
Une fois encore, le voile islamique vient donc à nouveau – et malgré lui – alimenter d'houleux débats sur la laïcité, donnant ainsi du grain moudre aux tenants d'une laïcité stricte. «La manière de présenter le débat comme un débat entre deux conceptions de la laïcité est tout à fait trompeuse. Il n'y a pas deux conceptions de la laïcité : il y a d'un côté la laïcité, qui implique la liberté religieuse ; et de l'autre, une rhétorique de la laïcité qui permet de justifier tout et son contraire, et en particulier aujourd'hui le contrôle religieux, soit tout le contraire de la laïcité», analyse le sociologue Eric Fassin, contacté par notre rédaction. «L'espace public est un espace public ; l'expression religieuse y a toute légitimité, au même titre que l'expression politique», souligne-t-il.
«Le problème n'est pas de savoir si les valeurs d'une religion sont compatibles avec la République, mais si les gens respectent les lois de la République. Les gens n'ont pas besoin de croire à la liberté et à l'égalité ; ils ont besoin de respecter les lois. Il ne s'agit pas d'imposer des valeurs, mais d'imposer le respect des lois. C'est ça la laïcité.»
Eric Fassin
Mouvementés, ces débats nourrissent parfois également une islamophobie décomplexée. Signe de cette large aisance verbale : le journaliste du Figaro Yves Thréard, invité hier à débattre sur le port du voile dans l'espace public sur la chaîne LCI, a déclaré être déjà descendu d'un bus au motif qu'«il y avait quelqu'un avec le voile». Yves Thréard, qui n'est visiblement pas à une contradiction près, affirme, quelques minutes plus tard : «L'islamophobie, ça n'existe pas». Avant de s'empresser d'ajouter : «Je déteste la religion musulmane (…) On a le droit de détester une religion, on a tout à fait le droit de le dire.» Sur les réseaux sociaux, il a reçu une volée de bois vert.
«Humiliation publique»
«Quand on parle du voile, on se déplace sur le terrain identitaire. C'est le choix stratégique qui a été opéré par Emmanuel Macron, lorsqu'il dit qu'il faut parler d'''insécurité culturelle''. C'est exactement le même choix qui avait été fait par Nicolas Sarkozy pour arriver au pouvoir au milieu des années 2000. C'est une stratégie à répétition. Le résultat, notamment, c'est que le débat public et politique en France ne cesse de dériver vers l'extrême droite. Quand on compare la teneur du débat politique aujourd'hui à celle du début des années 2000, on s'aperçoit qu'il y a eu un véritable glissement de terrain», analyse encore Eric Fassin, qui est aussi professeur de sociologie à l'université Paris VIII-Saint-Denis-Vincennes.
«Le plus grave aujourd'hui, c'est qu'il n'y a pas besoin que le Rassemblement national soit au pouvoir pour que ses idées occupent la scène publique et politique. Pétrifiés que nous sommes par la perspective qu'il arrive au pouvoir, nous ne voyons même pas que ses idées le sont déjà.»
Eric Fassin
Dans la même veine que ces observations, un collectif d'artistes, de journalistes, d'acteurs associatifs et de chercheurs, dont Eric Fassin, ont cosigné une tribune publiée aujourd'hui dans le journal Le Monde, intitulée «Jusqu'où laisserons-nous passer la haine des musulmans ?», en réaction à l'agression verbale de la mère de famille voilée par l'élu RN.
«Quelles seront les conséquences d'une telle humiliation publique si ce n'est renvoyer à cet enfant qu'il demeure un citoyen de seconde zone, indigne d'être pleinement français et reconnu comme tel ?», interrogent les signataires. Ils demandent par ailleurs «urgemment au gouvernement français et au président de la République, Emmanuel Macron de (…) dire, avec force, que les femmes musulmanes, portant le foulard ou non, et les musulmans en général ont toute leur place dans notre société ; de refuser que nos concitoyens musulmans soient fichés, stigmatisés, dénoncés pour la simple pratique de leur religion et d'exiger solennellement que cessent les discriminations et les amalgames envers une partie de notre communauté nationale».
De son côté, Abdallah Zekri, délégué général du Conseil français du culte musulman (CFCM), a exprimé hier sur RTL son ras-le-bol de la stigmatisation des musulmans. «Quand on arrive en période électorale, les musulmans en prennent plein la gueule, par des discours stigmatisant, par une hystérie par rapport au voile», a-t-il déclaré. «Nous sommes des citoyens français, on veut vivre en paix, on veut vivre dans la fraternité», a-t-il insisté, faisant part de son souhait «qu'on laisse un peu tranquilles les musulmans».
«On se met à parler de problématiques dont le RN veut qu'on parle : l'immigration et l'islam. Pourquoi donc les partis qui prétendent lutter contre le RN ne choisissent-ils pas une autre stratégie ? Qu'ont-ils à gagner à alimenter ce qui est le fonds de commerce de leur adversaire supposé ? On se dit que c'est parce qu'ils n'ont pas envie de parler d'autre chose. On se rend bien compte que tous les débats sur le voile occultent toutes les autres problématiques, comme les retraites par exemple», nous dit enfin Eric Fassin.


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