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Eric Le Braz: «La détestation de Macon est plus forte que la crainte de Le Pen»
Publié dans H24 Info le 21 - 04 - 2022

Journaliste français qui a participé à la création du site H24Info dont il a été directeur de la rédaction, Eric Le Braz a couvert plusieurs campagnes présidentielles. Il est aujourd'hui expert en fact-checking et en journalisme de solutions. Il nous livre ici son opinion sur l'entre deux-tours de l'élection française.
"Quand j'y pense, ça fait longtemps qu'elle est sympa et souriante, voire empathique. Quand je l'ai interviewée il y a un peu plus de 10 ans, pour actuel, un défunt journal marocain, elle s'était déjà diablement dédiabolisée. Son père que j'avais aussi interviewé (pour France Soir quand c'était un vrai journal papier), il y a 20 ans pile poil entre les deux tours tiens, était lui carrément drôle, dans le genre beauf certes, mais drôle quand même.
Ce n'était pas la seule différence. Quand on lui re-posait une question agaçante, Jean-Marie la Haine comme l'appelait le regretté Bernard Morot rougissait, éructait et postillonnait sur le pov' journaliste en face.
Marine, elle, se raidissait, serrait les lèvres et dardait son regard ; mais son phrasé graveleux jamais ne dérapait. Puis elle déployait à nouveau son sourire un peu faux derche, avec les dents du bas alignés sur celles du haut. Pour mieux te croquer mon enfant.
L'autre contraste, c'est que son père recevait en son château de Montretout, dans une sorte de capharnaüm poussiéreux, remplies de statuettes de Jeanne d'Arc et de portraits grossiers offerts par ses admirateurs, toujours suspendus un peu de traviole.
Sa fille en revanche nous accueillait dans son siège social à Nanterre sous un joli tableau conceptuel dont elle tenait à préciser qu'il avait été offert par une amie israélienne. Autour, s'affairaient dans une ambiance start-upienne plein de clones de Jordan Bardella, cools, casual et bien coiffés.
Bref, nous n'étions plus dans le même siècle. Mais derrière la mise à jour du design, tournait le même logiciel. Et en 2022, il n'y a toujours qu'un seul programme, c'est celui de Jean-Marine Le Pen : un programme ardemment nationaliste, farouchement anti européen, perfidement autoritaire, sournoisement poutinien, férocement anti énergies renouvelables... et foncièrement raciste, bien que la fille n'émette pas distinctement les relents ignobles du père.
Même l'appel du pied à gauche est un remake. Entre les deux tours il y a 20 ans, Le Pen père nous disait déjà qu'il avait le cœur à gauche et la tête à droite. On a toujours été national et social dans la famille.
Mais la grosse nuance, c'est que les clins d'œil à gauche étaient inopérants chez Jean-Marie et pas seulement pour des raisons physiologiques.
En 2002, personne n'y croyait.
En 2022, c'est qui la candidate du pouvoir d'achat ?
Certes, depuis quelques jours, Le procès en incompétences instruit par ses détracteurs macronistes grignote une crédibilité fragile. Et le dévoilement progressif de la substance illibérale du programme de Marine Le Pen dilue le contenu social de la candidate. Mais ça fait quand même dix ans qu'elle racole l'électorat populaire. Et pas de bol, les pauvres sont les plus nombreux.
Les arguments ne manquent pourtant pas pour disqualifier la candidate du RN aux yeux de n'importe quel quidam un peu rationnel et/ou doté d'une once d'humanité. Sauf que ça n'empêche pas deux tiers des mélenchonistes officiels qui se sont prononcés ce week-end de choisir le bulletin ou l'abstention.
Le danger de voir l'héritière d'un parti fondé il y 50 ans tout juste par le paternel et un ancien Waffen SS s'installer à l'Elysée est devenu plausible et tangible. Et pourtant, ça leur en touche une sans faire bouger l'autre, comme disait un mec de droite pour lequel Mélenchon avait appelé à voter en 2002.
Comment en est arrivé là ?
Parce que Le Pen ne fait plus peur.
Et parce que Macron écœure.
Tout devrait inciter n'importe quelle personne de gauche un peu sensée à voter pour un centriste, même de droite, afin d'éviter la prise de pouvoir par l'extrême droite : « Il ne faut pas hésiter, mettez des gants si vous voulez, des pinces, tout ce que vous voulez mais votez, abaisser le plus bas possible Le Pen », comme disait Mélenchon en 2002.
Mais ça veut pas. La détestation de Macon est plus forte que la crainte de Le Pen.
MLP a vraiment réussi son coup. La mauvaise élève, un peu grande gueule mais si sympa, est plus populaire que le premier de la classe arrogant du premier rang. Dimanche soir dans Sept à Huit sur TF1, le contraste était flagrant. Il se dégageait, du témoignage de Marine, un véritable don d'empathie et, lorsqu'elle évoquait les relations avec son père, le pouvoir d'identification fonctionnait à plein tube.
A contrario, celui qui n'aime pas qu'on l'appelle Manu, déroulait avec brio ses éléments de langages logiques et rigoureux sans presque jamais sombrer dans l'émotion. Sauf deux secondes pour évoquer sa grand-mère, une séquence qui, à force de répétition, est de moins en moins opérante.
Voilà le danger. L'émotion est plus forte que la raison. Et le versant empathique de Marine Le Pen a fini par anesthésier les neurones des insoumis. Leur rebellitude se focalise tellement sur Macron qu'ils en oublient le véritable péril.
«Ni Macron, ni Le Pen» ? On sait que le 24 avril, ce sera l'une ou l'autre. Il y a dans ce sophisme du ni-ni, un nihilisme un peu immature, voire carrément teubé.
La nomenklatura insoumise semble d'ailleurs s'accommoder de ce risque. Comme dans le revival d'une ritournelle gauchiste, on veut miser sur la réaction pour provoquer la révolution, parier sur l'effroi d'un pouvoir lepeniste pour ressusciter une gauche unie. Sauf que ça sera sans les socialistes, exclus d'emblée. Mieux : la numenklaturette insoumise Mathilde Panot pose comme préalable à un accord que Roussel et Jadot commencent par "rendre des comptes".
Il faut se soumettre aux insoumis et confesser ses fautes dans une autocritique, comme au bon vieux temps du petit père des peuples.
Et si MLP est élue grâce aux voix mélenchonistes, qui devra rendre des comptes ?
Je n'ai pas voté pour Macron au premier tour et sa subite bienveillance pour l'écologie ou sa reculade tactique sur l'âge de la retraite ne sont peut-être que de la poudre de Perlimpinpin. Il nous a déjà bien mystifié avec la convention citoyenne sur le climat.
Mais au moins, il donne des gages. Et si on lui répond dégage, ça risque fort d'être la dernière fois qu'on pratiquera le dégagisme.
En dépit des calculs à deux balles de billard à trois bandes des stratèges du troisième tour, on aura un mal fou à dégager ensuite une disciple d'Orban, même sympa, même souriante, même empathique....


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