À travers cent portraits marquants, Mouna Hachim met en lumière la diversité de l'histoire marocaine et rend hommage à des figures majeures, parfois oubliées, dont les parcours ont façonné les grandes pages du Royaume. Suivez-nous sur WhatsApp Suivez-nous sur Telegram Il y avait du monde, jeudi soir à Casablanca. Et pas seulement dans la salle. Il y avait aussi Baga, roi maure du IIIe siècle avant notre ère. Kenza al-Aourabiya, matrice politique des Idrissides. Tarif Ibn Malik, éclaireur oublié de l'Andalousie. Des femmes effacées des chroniques. Des dissidents, des savants, des marginaux, des diplomates. Tous convoqués par Mouna Hachim pour la sortie de «100 Marocains qui ont fait l'Histoire – Des origines au seuil du XXe siècle», pavé de 513 pages publié par Le360. Un lancement littéraire, certes. Mais surtout une petite insurrection narrative. Car ce livre veut corriger la manière dont on le raconte. Depuis des décennies, l'histoire marocaine se transmet souvent sous forme de couloirs dynastiques (dates, règnes, batailles, successions). Une verticalité sans visages. Mouna Hachim prend le contrepied. Elle remplace la ligne par la constellation. Cent portraits pour traverser plus de vingt siècles, du royaume maurétanien antique aux seuils du XXe siècle. Non pas les «plus célèbres», précise-t-elle, mais les «plus éclairants». Tout est là. Il s'agit de choisir celles et ceux qui révèlent une époque, une fracture, une circulation, un oubli. L'autrice, qui dit être venue à l'histoire par la littérature, revendique une approche transversale. Chez elle, les disciplines s'invitent sans carton. On y trouve la linguistique, l'anthropologie, la mémoire locale, les chroniques classiques, les archives européennes, la recherche universitaire contemporaine. Le résultat n'a rien du collage. C'est un récit mobile, nourri de sources multiples, qui refuse le piège du roman national monolingue. Le plus stimulant, peut-être, est sa manière de déplacer les choses. Le Maroc du livre n'est pas seulement celui des capitales impériales ou des palais. Ce sont aussi les marges, les montagnes, les plaines, le Rif, le désert, les petits bourgs perdus, les zones périphériques où s'inventent parfois les grandes bifurcations historiques. Une cartographie humaine plutôt qu'un atlas de pouvoir. D'où ce premier geste fort d'ouvrir l'ouvrage avec Baga, souverain antique documenté à travers les guerres puniques. Manière de rappeler que l'histoire du Maroc ne commence ni avec l'islam ni avec les Idrissides, contrairement à un récit scolaire encore tenace. Avant la geste islamique, il y eut des royaumes, des alliances méditerranéennes, des stratégies politiques, des interactions complexes avec Rome et Carthage. Le livre insiste aussi sur les périodes que les récits officiels contournent volontiers. Les principautés de Nekor, de Sijilmassa, des Berghouata. Des formations politiques antérieures ou parallèles aux grands récits canonisés. Des expériences religieuses hétérodoxes, des autonomies régionales, des contre-modèles. Bref, de l'histoire vivante, donc contradictoire. Et puis il y a les femmes. Seize portraits sur cent. Ce chiffre pourrait paraître modeste ; il est déjà un acte de réparation dans un champ historiographique longtemps écrit «par des hommes et pour des hommes», rappelle Hachim. Kenza, conseillère et stratège. Atika, figure de continuité dynastique. D'autres encore, guerrières, savantes, médiatrices, invisibilisées puis exhumées. Le livre ne les ajoute pas en supplément, mais les réintègre à la mécanique historique. Cette question de la visibilité traverse tout l'ouvrage. Qui mérite d'entrer dans le récit national ? Les rois seulement ? Les vainqueurs ? Les détenteurs de sceaux ? Hachim répond par la diversité des profils. Un grand notable peut y côtoyer un poète obscur, un exarque chrétien, un érudit juif, un résistant local, un navigateur oublié. L'histoire cesse d'être un hall d'apparat ; elle redevient une rue passante. Le style participe de cette réouverture. Sans sacrifier la rigueur, l'autrice cherche la lisibilité, le rythme, l'incarnation. On sent la matrice audiovisuelle du projet (une série hebdomadaire diffusée durant deux ans et demi en arabe et en français). Mais le passage au livre permet ce que la capsule interdit : la continuité, les échos, le dialogue entre les siècles. Les morts s'y répondent à distance. Au fond, 100 Marocains qui ont fait l'Histoire pose une question simple et essentielle : de quoi un pays se souvient-il, et qui oublie-t-il en se souvenant ? Mouna Hachim ouvre ainsi un chantier. Et c'est sans doute la meilleure nouvelle de ce printemps littéraire marocain.