Consultant en stratégie industrielle Le secteur textile cède son rang de premier employeur national au profit de l'automobile. En tablant sur la «coopétition» avec des partenaires aussi inattendus que la Turquie, la Chine, ou l'Egypte, la filière entend restructurer son amont pour mieux répondre aux exigences du marché européen. Le commerce mondial s'est enlisé dans un état quasi structurel de tensions tarifaires où les droits de douane deviennent un instrument permanent de politique économique. Dans le textile, le Maroc reste toutefois fortement dépendant de l'Europe. Quel est l'état des lieux actuel du secteur ? Les tensions tarifaires ont profondément reconfiguré les flux mondiaux du textile. Les surtaxes américaines ont renchéri le coût des exportations asiatiques. Les produits chinois subissent des cumuls dépassant 25% à 30%, ceux du Vietnam oscillent entre 17% et 32%, et certaines catégories indiennes atteignent 50%. Dans de nombreux pays émergents, les droits restent au minimum à 10%. Conséquence directe, les industriels asiatiques réorientent une partie de leurs volumes vers l'Europe, intensifiant la concurrence. Ce déplacement crée pourtant une fenêtre stratégique pour les pays mieux positionnés par rapport aux Etats-Unis, au premier rang desquels figure le Maroc. Avec un tarif autour de 10% sur plusieurs catégories entrant sur le marché américain, le Royaume bénéficie d'un avantage de compétitivité tangible face à des concurrents subissant entre 25% et 50%. Cet écart tarifaire, conjugué à la montée en gamme industrielle, à la traçabilité, à l'économie circulaire et à la proximité logistique avec l'Europe, place le Maroc dans une position crédible et stable pour les donneurs d'ordres internationaux. Dans un environnement où le risque tarifaire dicte de plus en plus les arbitrages, le Maroc s'impose comme une plateforme géoéconomique offrant une solution durable, compétitive et fiable pour les marchés européen et américain. Lors du salon Maroc in Mode, grand-messe des industriels et investisseurs du textile, on a beaucoup parlé de «coopétitivité». De quoi s'agit-il exactement ? L'édition 2023 de Maroc in Mode s'est tenue sous le signe de la coopétition, un concept qui conjugue compétition et coopération. Ce choix traduit l'état d'esprit du nouveau conseil d'administration de l'AMITH, composé d'une jeune génération d'industriels, d'entrepreneurs et d'ingénieurs désireux d'ouvrir davantage le secteur au monde et d'accélérer son intégration dans les chaînes de valeur globales. Cette volonté s'est matérialisée par l'invitation adressée aux principales institutions mondiales du textile – EURATEX, IAF, ITMF, ATP, UKTF, NTCO. Leurs interventions ont été particulièrement dynamiques. La présence remarquée des ambassadeurs de Turquie et d'Egypte, deux concurrents historiques du Maroc, a renforcé le signal : dans une économie mondialisée et instable, se confronter à la concurrence ne suffit plus. Il faut y ajouter une coopération sur la traçabilité, la durabilité, la circularité, l'innovation technique et l'intégration industrielle. La «coopétitivité» repose ainsi sur des alliances, du partage de connaissances, des coopérations transfrontalières et une intelligence collective. Elle vise à renforcer l'écosystème tout en préservant une compétition saine. Cette démarche fait émerger une offre marocaine intégrée, moderne et collaborative, portée par une nouvelle génération qui veut inscrire durablement le pays au cœur des chaînes de valeur mondiales. Ce n'est pas un slogan, mais une stratégie industrielle assumée. Quel est désormais le nouveau visage de l'offre marocaine et que doit devenir le secteur dans les prochaines années ? L'offre nationale est en transformation profonde. Elle ne se limite pas à l'existant ; elle préfigure ce que le secteur doit devenir. Plusieurs axes structurants s'imposent. D'abord, l'intégration régionale via la coopétition, pour bâtir des chaînes de valeur connectées et robustes, capables de mutualiser capacités, ingénierie et montée en gamme. Il y a ensuite l'arrivée d'investissements internationaux de poids. Des groupes tels que Hop Lun, leader mondial de la lingerie, ou Sunrise, présent sur toute la chaîne de valeur, annoncent un tournant. Le Maroc se positionne comme base industrielle de référence dans un sourcing mondialisé en recomposition. S'ajoute le recours accru au private equity, afin d'accompagner la modernisation d'entreprises familiales à travers la digitalisation, l'automatisation, la verticalisation et une gouvernance davantage structurée. La montée en technicité s'impose également. Denim premium, sportswear technique, lingerie complexe, workwear, textiles fonctionnels deviennent des segments clés. La recherche et développement, l'ingénierie produit et l'innovation matière doivent constituer les piliers d'une compétitivité durable. La transition écologique, enfin, se renforce. Le secteur s'aligne sur le Digital product passport, l'ESPR et les législations anti-greenwashing, en développant une filière complète allant de la collecte au tri, de l'effilochage à la filature recyclée. L'émergence de marques marocaines exportatrices complète ce tableau. Cette nouvelle génération de créateurs affirme une identité forte, une esthétique contemporaine et une maîtrise industrielle solide. Leur ADN hybride associe créativité locale et standards internationaux en qualité, coupe, durabilité et storytelling. Présentes lors du salon, ces marques contribuent à repositionner le Maroc comme acteur culturel, créatif et commercial, et non plus comme simple base de production. Par la coopétition, le capital, l'innovation et la circularité, le Maroc consolide ainsi son rôle de plateforme industrielle euro-méditerranéenne et transatlantique, capable d'attirer les investisseurs et de répondre aux attentes d'un marché mondial en pleine mutation. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO