L'Observatoire du travail gouvernemental a évalué l'action d'Aziz Akhannouch pour la mandature 2021-2026. Un bilan paradoxal : des réformes structurelles majeures sur la protection sociale, l'investissement public et le dialogue social, mais une «crise de confiance» entre les chiffres officiels et le ressenti des citoyens. Le rapport pointe aussi une méthode trop technicienne, une communication défaillante et des tensions dans la majorité. Décryptage complet d'une mandature… «La valeur réelle d'une expérience gouvernementale se mesure à sa capacité à transformer l'engagement politique en réalisation effective, puis en impact social tangible, et enfin en confiance collective dans l'utilité de l'action publique». C'est par cette formule que l'Observatoire du travail gouvernemental ouvre son évaluation de la mandature d'Aziz Akhannouch. Emploi, protection sociale, éducation, santé, investissement, eau, énergie, fiscalité, dialogue social, aménagement du territoire, lutte contre la corruption… au terme d'une analyse qui couvre l'ensemble des secteurs, le verdict est nuancé mais sans concession. «Entre respect partiel des engagements et persistance des déséquilibres», le rapport dresse le portrait d'une mandature paradoxale, où les réformes structurelles peinent à produire l'impact social et politique attendu. L'Observatoire ne s'est pas contenté d'un simple inventaire des réalisations. Il a développé une grille de lecture en trois temps. D'abord, le «cadre de référence des dix engagements» (emploi, Etat social, classe moyenne, éducation, santé, réduction des disparités territoriales, amazighité) que le gouvernement avait présenté comme son contrat politique explicite avec les citoyens. Ensuite, «une lecture qui va de la promesse à l'impact», c'est-à-dire la mesure de la distance entre l'engagement originel, sa mise en œuvre effective et ses répercussions concrètes. Enfin, trois familles d'indicateurs : les indicateurs de réalisation (ce qui a été effectivement accompli), les indicateurs d'efficience (la qualité de l'impact par rapport aux ressources mobilisées) et les indicateurs de perception sociale (comment le citoyen reçoit et ressent les résultats des politiques publiques). Les acquis : des réformes structurelles incontestables Le rapport reconnaît plusieurs avancées majeures. Le chantier de la protection sociale est présenté comme l'un des plus aboutis. Environ 32 millions de bénéficiaires sont désormais couverts par l'assurance maladie obligatoire, soit près de 88% de la population, et près de 3,9 millions de familles – plus de 12,5 millions de citoyens – perçoivent l'aide sociale directe. L'Observatoire salue «le passage d'une logique de programmes sociaux épars à un revenu social direct plus régulier et mieux ciblé». Le Registre social unifié et le Registre national de la population, malgré leurs imperfections techniques, ont permis de «réduire la marge d'erreur dans l'orientation des ressources publiques vers les catégories les plus méritantes». Sur le plan économique, l'investissement public a bondi de 230 milliards de dirhams en 2021 à 380 milliards en 2026, soit une hausse de 65%. Ce niveau inédit a permis de financer des projets d'infrastructure colossaux : autoroutes, LGV vers Marrakech, extension des aéroports, ports de Nador West Med et Dakhla Atlantique. Le rapport souligne que le gouvernement a «réussi à maintenir un niveau d'investissement public sans précédent tout en continuant à financer les programmes sociaux», illustrant «une capacité à conjuguer Etat social et Etat investisseur». Mais l'Observatoire ajoute aussitôt une réserve : «La lecture critique demeure liée à l'efficience de ce volume considérable d'investissement dans la création d'emplois durables et l'accélération de l'impact direct sur la croissance et le pouvoir d'achat». La nouvelle charte de l'investissement, entrée en vigueur en 2023, a également produit des résultats tangibles. La dixième session de la Commission nationale de l'investissement, tenue le 2 avril 2026, a approuvé 44 projets pour 86,36 milliards de dirhams et un potentiel de 20.500 emplois directs et indirects. Les recettes d'IDE ont atteint 56,1 milliards de dirhams en 2025, en hausse de 22% par rapport au pic de 2018. Le rapport note que le Royaume a ainsi «renforcé son image de destination d'investissement à la gouvernance plus claire et plus efficace». Autre dossier clé: Le dialogue social a retrouvé une certaine régularité. Deux accords majeurs ont été signés en avril 2022 et avril 2024, avec une charge financière globale de 45,7 milliards de dirhams à l'horizon 2026. Les hausses salariales dans la fonction publique, l'éducation nationale (1.500 dirhams), l'enseignement supérieur et la santé sont significatives. «Ce domaine a enregistré une avancée certaine en matière de mise en œuvre», estime l'Observatoire. Enfin, le chantier législatif et institutionnel a été d'une densité rare. Le rapport cite la loi-cadre 50.21 sur la réforme des établissements publics, la loi organique 97.15 sur le droit de grève, «l'un des textes constitutionnels les plus longtemps attendus depuis des décennies», la loi 58.25 sur la procédure civile ainsi que les lois 59.24 et 59.21 sur l'enseignement supérieur et l'école. L'Observatoire conclut que le gouvernement a réussi à faire de ce volet «une rampe de lancement pour l'investissement, la protection sociale et la modernisation de l'administration». Les angles morts : l'impact social et politique en berne C'est dans l'analyse des écarts que le rapport devient incisif. La première déception concerne l'emploi. L'Observatoire est sans appel : «La crise de l'emploi et la chute de la promesse d'un million d'emplois constituent le point d'achoppement le plus marquant du bilan gouvernemental». Le taux de chômage est passé de 11,8% en 2021 à 13,3% en 2024, avec 1,63 million de chômeurs, «son plus haut niveau depuis des années». Le secteur agricole a perdu à lui seul 137.000 emplois en 2024. Et l'Observatoire ajoute : «Cette promesse est passée de symbole d'espoir à l'un des indicateurs les plus patents de l'échec du bilan». Le chômage des jeunes flirte avec 36,7%, celui des diplômés avec 19,6%. Le rapport souligne que «le gouvernement a mieux réussi à maintenir la dynamique de l'investissement qu'à transformer cette croissance en emplois stables», et que «le marché du travail reste fragile, peu productif et excessivement lié à la saison agricole et aux secteurs à faible valeur ajoutée». La cherté de la vie constitue le second talon d'Achille. L'inflation alimentaire a dépassé 20% au début de 2023, et si elle est retombée à 0,8% en moyenne en 2025, les prix des produits frais, de la viande et du poisson n'ont pas retrouvé leurs niveaux d'avant-crise. L'Observatoire relève : «Même durant 2026, malgré le reflux de l'inflation annuelle, des hausses mensuelles ont continué d'affecter certains produits, notamment le poisson, les légumes et la viande, tandis que les prix des carburants sont restés un facteur de pression sur les transports et les circuits de distribution». Les classes moyennes, peu ou pas éligibles aux aides directes, ont subi la hausse cumulée. Le rapport conclut : «Le gouvernement a réussi à construire des outils pour l'Etat social, mais n'a pas su protéger aussi rapidement le pouvoir d'achat des chocs inflationnistes successifs, en particulier sur les produits frais et la viande». Les réformes de la santé et de l'éducation peinent à produire leurs effets sur le terrain. L'Observatoire constate : «Le citoyen n'a pas mesuré la réforme à l'aune du volume des textes et des budgets, mais à l'aune de l'amélioration de l'accès aux soins, de la réduction des engorgements et de l'amélioration de la qualité des apprentissages». L'élargissement de la couverture maladie n'a pas été accompagné d'une amélioration également rapide de l'offre de soins. «Les grèves des enseignants ont perturbé plusieurs années scolaires», et «les vagues de contestation dans le secteur de la santé, notamment parmi les étudiants en médecine, ont révélé que la réforme institutionnelle n'a pas toujours été accompagnée d'une appropriation suffisante par les acteurs concernés». Le rapport ajoute que «l'impact social des réformes n'a pas encore atteint le niveau de la reconquête de la confiance». Par ailleurs, la persistance des rentes et la lenteur de la lutte contre la corruption sont également pointées. Le Maroc a reculé à la 99e place du classement de Transparency International en 2025. L'Observatoire interprète ce recul comme «l'absence de volonté politique et institutionnelle du gouvernement pour traiter sérieusement la corruption». Le coût annuel de la corruption est estimé à 50 milliards de dirhams, «un chiffre qui suffit à expliquer une partie de la lenteur de l'impact social de l'investissement public et de l'échec de nombreuses réformes». L'affaire de l'importation de bétail a cristallisé la perception d'un système où «certains réseaux de courtage captent l'argent public sans répercussion sur les prix finaux». Le rapport cite également le marché des carburants, épinglé par le Conseil de la concurrence. De même, il aborde le point des inégalités territoriales qui ne se résorbent pas. Trois régions produisent à elles seules près de 60% de la richesse nationale et captent la même part de l'investissement public. L'Observatoire alerte : «La question de la justice territoriale et sociale ne se limite pas à renvoyer à la seule mesure de la croissance ou de l'investissement, mais à leur capacité à réduire les écarts entre les régions». La pauvreté multidimensionnelle touche encore 2,5 millions de personnes, dont plus des deux tiers en milieu rural. Les jeunes, enfin, restent sans politique publique claire. L'Observatoire juge sévèrement le programme «Pass Jeunes» : «Les données officielles elles-mêmes confirment que le Pass Jeunes est l'outil le plus visible sur lequel le ministère a misé, mais réduire la politique de jeunesse à une carte d'avantages numériques pose une question essentielle : où est la vision globale qui fait des jeunes des acteurs du développement et pas seulement des consommateurs de services à prix réduit ?». Le rapport estime que la carte reste «un outil technique à l'impact limité», qui «penche davantage vers la logique du marketing numérique que vers celle de l'empowerment social et économique». Une méthode de gouvernement discutée L'Observatoire ne se contente pas de juger les résultats. Il consacre un chapitre entier à la méthode de gouvernance. Il note «la domination de l'approche technique sur le sens politique», regrettant que «le gouvernement aborde les dossiers sociaux et économiques brûlants avec une logique de chiffres et d'indicateurs uniquement, sans prendre en compte l'impact psychologique et politique sur la société». Il ajoute : «Une décision peut être techniquement saine, mais manquer d'acceptation populaire parce qu'elle ne répond pas aux attentes immédiates des citoyens». La communication du gouvernement est également critiquée : «Le problème ne réside pas seulement dans la nature de certains messages émanant des membres du gouvernement, mais aussi dans la faiblesse même de la présence communicationnelle et dans le retard à s'adresser à l'opinion publique au moment opportun». Le rapport relève «l'absence quasi totale de communication du chef du gouvernement dans plusieurs moments charnières», ce qui a «alimenté le sentiment d'éloignement entre l'exécutif et la rue». Les tensions au sein de la majorité sont aussi pointées du doigt : elles «ne reflètent pas seulement une différence naturelle entre des partis multiples, mais révèlent parfois la faiblesse des mécanismes de coordination politique et de solidarité gouvernementale». Les manifestations «Génération Z» ont montré la difficulté de la majorité à produire un discours unifié, «chaque partie cherchant sa propre position politique face à une vague de contestation juvénile». L'affaire des «farrakshiya» a vu des ministres du Parti de l'Istiqlal critiquer ouvertement le dispositif gouvernemental, obligeant le reste de la coalition à défendre des chiffres et des procédures contestés, «ce qui a révélé une fracture nette dans l'harmonie gouvernementale». Enfin, l'Observatoire relève la densité exceptionnelle des nominations aux postes de responsabilité : 724 nominations à un rythme annuel d'environ 180, dont 449 pour les seuls directeurs centraux. Il estime que «l'excès de nomination dans les hautes responsabilités s'est parfois fait au détriment de la continuité des programmes», donnant l'impression d'une gestion davantage centrée sur «la redistribution des postes et la circulation des élites au sein des cercles de décision» que sur l'impact des politiques publiques. Le rapport ajoute : «Après des centaines de nominations, la question reste posée : la qualité du service public s'est-elle améliorée dans les mêmes proportions ? Les réformes ont-elles été accélérées à la même vitesse, ou bien s'est-il agi simplement d'une vaste redistribution des responsabilités au sein des mêmes cercles décisionnels ?». Les paradoxes d'une mandature La dernière partie du rapport propose une lecture transversale. L'Observatoire identifie plusieurs paradoxes. D'abord, «entre la réforme structurelle et l'impact direct». Selon le document, le gouvernement a lancé des chantiers stratégiques dont les effets à long terme sont indéniables, mais «l'impact direct de ces réformes a été plus lent que le niveau des attentes sociales, ce qui a fait que le citoyen n'a pas ressenti à la même vitesse l'ampleur de l'effort institutionnel». Ensuite, «le paradoxe entre l'ampleur des chantiers et la faiblesse du rendement politique et social» : chaque nouveau projet, loin d'apporter un surcroît de crédit politique, a accru le sentiment que le rendement n'était pas à la hauteur des moyens engagés. Enfin, il pointe «la crise de confiance entre la réalisation et le ressenti collectif» : le citoyen n'évalue pas l'action publique à l'aune des seuls chiffres et programmes, mais à l'aune de leur traduction en services, emplois et pouvoir d'achat. L'Observatoire en tire plusieurs leçons pour l'avenir. Il faut «prioriser la construction de la confiance avant la simple communication sur la réalisation». Il faut «instaurer une gouvernance plus stricte des mécanismes de soutien et de l'intervention publique» pour que l'aide ne devienne pas une source de rente. Et il faut «construire un modèle gouvernemental qui conjugue vision stratégique et sens politique», car «l'expérience a montré que la force de la décision ne se mesure pas seulement à sa conception technique, mais aussi à sa capacité à écouter, à communiquer, à contenir les tensions et à transformer les chantiers majeurs en impacts sociaux et politiques tangibles». Hatim Khelladi / Les Inspirations ECO