Agnès Varda est un électron libre. Tout au long de sa prolifique et longue carrière, elle n'a eu de cesse de livrer un travail « fait main », abordant le cinéma en orfèvre solitaire portant un regard humaniste et ludique sur son quotidien. Seule femme de la bande de la Nouvelle Vague française, Agnès Varda apparaît à une époque où les femmes réalisatrices, même s'il en a existé depuis les débuts du cinéma, sont très rares. Et c'est peut-être ce qui a déterminé le féminisme affirmé et franc de « Cléo de 5 à 7 », où les femmes occupent de manière quasi-exclusive le devant de la scène. Après un premier film remarqué des cinéphiles mais ignoré du grand public (« La pointe courte », sorti en 1954), Agnès Varda signe donc ici son premier chef d'œuvre, l'un des plus beaux films français des années 60 et l'un des plus emblématiques de la Nouvelle Vague. Un film très marqué par son époque, le personnage de Cléo n'étant pas sans évoquer une autre blonde célèbre du cinéma français, Brigitte Bardot qui, sous l'œil de Roger Vadim, avait explosé les normes cinq ans plus tôt dans le sexuel « Et dieu créa la femme », qui provoqua scandale et stupéfaction. « Cléo de 5 à 7 » est aussi réalisé un an après « A bout de souffle » de Godard, qui bouleversa bien des choses et marqua les débuts d'une nouvelle ère. « Cléo de 5 à 7 » est donc totalement ancré dans cette époque même si, au moment de sa sortie, le film ne ressemblait à rien d'existant, un ovni qui relevait cependant avec brio une gageure artistique de taille. L'action se déroule en temps réel à Paris. Cléo, une jeune et belle chanteuse plutôt frivole, craint d'être atteinte d'un cancer. Il est 17 heures et elle doit récupérer les résultats de ses examens médicaux dans 2 heures. Pour tromper sa peur, elle cherche un soutien dans son entourage. Elle va se heurter à l'incrédulité voire à l'indifférence et mesurer la vacuité de son existence. Elle va finalement trouver le réconfort auprès d'un inconnu à l'issue de son errance angoissée dans Paris. « Profiter des rencontres, conquérir le monde par ses hasards, c'était la philosophie de la Nouvelle Vague en général, et la mienne en particulier », disait Agnès Varda avant de poursuivre « On s'est tous agités comme des fous (…), mais on savait ce qu'on faisait. Chacun avait son rôle. A la fin, on est sortis contents, satisfaits du devoir accompli. Mais on ne savait pas ce que tout ça allait donner à l'écran. C'est cette incertitude, surtout, qui me plaît quand je revois Cléo.» Malgré plusieurs thèmes qui se croisent, « Cléo de 5 à 7 » est principalement un film sur le temps. Le découpage en chapitres avec précision des horaires nous fait basculer dans le temps de Cléo, qui est un temps purement subjectif. Et c'est ce qui conditionne tout le film, ces moments d'errance incertaine, ces instants de déambulation dans Paris, entre tragique et légèreté. « Cléo… » fonctionne sur un savant métissage d'humeurs, de mises en relation incongrues et de chevauchements de registres : ainsi le choix du titre, gentiment coquin, pour un film sur l'angoisse de la mort. Varda, qui aime faire rimer des sentiments à priori contraire, livre ici une de ses réussites majeures et on se laisse totalement conquérir par sa fantaisie, qui n'a rien perdu de sa fraicheur.