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L'histoire des riches du Maroc
Publié dans L'observateur du Maroc le 24 - 12 - 2008


HAKIM ARIF
Néanmoins, de plus en plus de riches se défont de cette tradition de discrétion au profit d'un mode de comportement calqué sur les riches occidentaux prispour modèle suprême. Ceux-là, on les appelle, comme dans toutes les sociétés, les nouveaux riches. Ils veulent démontrer qu'ils le sont, à n'importe quel prix. Ils achètent des Hammer, construisent des villas gigantesques et se font voir partout où on peut les remarquer. Heureusement qu'il y a le bon riche. Le riche utile. L'entrepreneur. Celui qui tire sa richesse d'un travail intelligent, qui distribue des revenus et répartit les richesses. Les grands patrons qui ont fait l'histoire économique du Maroc, les Benjelloun, Bensalah, Lamrani-Karim, Sefrioui, Akhannouch, Zniber, Chaabi, etc, ne roulent pas que pour eux-mêmes. Quand ils investissent, ils en font profiter les autres. Ils créent toute une économie autour d'eux. Plus ils s'enrichissent, plus ils investissent, et ainsi de suite. L'Etat ne s'en trouve pas plus mal, puisqu'il ramasse à chaque bon coup des impôts utiles à sa gouvernance. Pourtant, nos riches ne sont pas people. Loin de là. Ils ont au contraire tendance à fuir les médias. S'ils veulent communiquer, c'est uniquement autour de leurs entreprises, leurs investissements et leurs nouveautés. Rien d'autre. On ne les verra jamais par exemple dans une émission sur les riches. Ou alors une seule fois lorsqu'une émission internationale a diffusé un reportage sur Zniber, le propriétaire des Celliers de Meknès. Chose nouvelle pour le public. Les autres, tous les autres, restent loin des caméras. La richesse se consomme dans la discrétion. Ce n'est pas parce qu'elle aurait quelque chose d'interdit ou de rejeté par la société. Les riches vivent cachés parce qu'il est inconvenant d'étaler ses richesses devant un monde qui n'en a pas. Cette discrétion nous laisse dans le flou le plus total. Ailleurs, ceux qui présentent la vie des riches ont un prétexte. Ils disent qu'ainsi, ils montrent la voie aux jeunes qui pourront réaliser autant de succès. Or, on le sait de plus en plus aujourd'hui, tout le monde ne peut pas être riche. Au Maroc encore moins. L'origine des richesses marocaines est bien entendu très diverse. Othman Benjelloun a poursuivi une entreprise créée par son père dans le commerce automobile. La carte Volvo leur a servi de première accumulation. Anas Sefrioui a poursuivi l'exploitation minière laissée par son père, mais a vite développé le groupe vers l'immobilier social d'abord et le haut standing ensuite. Les Akhannouch ont prospéré dans les produits pétroliers, les Berrada sont très diversifiés : dans l'hôtellerie, la distribution, l'industrie… Les grands entrepreneurs marocains sont généralement sur plusieurs fronts et bénéficient de la proximité des centres de décision aussi bien économique que politique. De la sorte, ils sont très bien informés sur les tendances des marchés et sur les meilleures opportunités. Certains vont même s'investir personnellement en politique et prennent des positions clés dans des formations politiques. C'est ce que fait Miloud Chaabi, passant d'un parti à l'autre au grè des contingences. C'est ce que fait également Hassan Derhem, notable du Sud «recruté» par l'Union socialiste des forces populaires, au grand dam des puristes. Les riches marocains sont par ailleurs les premiers contacts avec la civilisation occidentale. Et ce sont eux qui ont les moyens d'en rapprocher les Marocains. On les considère comme les agents du changement. Ils importent des produits et des services, mais aussi des modes de vie et des comportements, à travers les différentes franchises qu'ils exploitent. Leur rôle dans la modernisation du pays est bien évidemment visible dans leurs propres entreprises qu'ils gèrent selon les meilleurs standards internationaux.
La longue marche de la bourgeoisie
ahmed charai
La bourgeoisie Marocaine d'aujourd'hui n'est pas uniquement constituée de grandes familles. Ce dernier vocable d'ailleurs est impropre, parce qu'il n'est pas lié à la situation financière et que souvent il désigne un rang social, plus que l'état de la fortune.
A l'aube de l'indépendance, l'Etat a dû se substituer à une bourgeoisie. Contrairement à la légende, de 1856 aux années 90, le Maroc n'était pas un pays libéral. L'économie était non seulement encadrée, mais animée par l'Etat. Celui-ci était le plus grand investisseur. Y compris dans des secteurs aujourd'hui ouverts à la concurrence et qui ne faisaient en rien partie de ses fonctions régaliennes.
Cependant, à côté, le privé avait un rôle encouragé par l'Etat. Pire, c'est l'Administration qui surdéterminait les investissements, en encourageant fiscalement, un secteur plutôt qu'un autre. Cette relation incestueuse, mais dont on peut comprendre l'utilité voire la nécessité a posteriori, a donné lieu à des rentes.
Aujourd'hui, officiellement, les énergies sont libérées, même si des poches de rentes, des comportements de rentier perdurent. On peut dire aujourd'hui que l'Etat ne contrôle plus l'économie, que s'il apporte des corrections c'est dans son rôle régalien.
Mais la bourgeoisie dans son ensemble n'a pas encore acquis une expression politique, autonome et définie comme telle. La CGEM, censée jouer ce rôle, reste timide et surtout assujettie à des rapports softs avec le pouvoir.
Le sens de l'histoire
Cela n'a pas toujours été le cas. Une grande partie de la bourgeoisie a intégré et joué un rôle essentiel dans le mouvement national. Certains choix de celui-ci sont inspirés des idées libérales portées par cette bourgeoisie.
Cependant, à l'indépendance, la radicalisation des luttes de pouvoir l'a poussée au silence. La majorité s'est retrouvée dans le camp du régime pour sauvegarder ses intérêts, une faible partie restant à l'Istiqlal et portant un projet de bourgeoisie nationale, c'est-à-dire luttant contre les intérêts étrangers.
Cette attitude ne va changer qu'après la marocanisation et l'élargissement des bases sociales de la bourgeoisie. Ces nouveaux détenteurs de moyens de production vont se retrouver dans les partis de l'Administration, justement parce que celle-ci contrôlait l'économie et les voies vers la richesse.
Cet étau s'est desserré depuis les années 90 et a libéré quelques énergies. La CGEM a acquis des lettres de noblesse, malgré les réserves citées plus haut, en tant que syndicat des potions. Des partis se réclament directement du libéralisme. Les dénonciations de quelques situations de rente sont devenues coutumières. Nous sommes face à l'émergence d'une bourgeoisie combative en tant que classe, porteuse d'un projet qui va au-delà des intérêts particuliers. C'est une excellente nouvelle pour la démocratie marocaine.
Elle ne pourra cependant y arriver pleinement si elle ne se résout pas à rompre les derniers liens avec l'Administration. L'évasion fiscale, la corruption sont les dernières chaines que la bourgeoisie doit casser pour devenir crédible dans son rôle de porteuse de projet libéral. La transparence n'est pas seulement un leit-motiv éthique, c'est surtout le moyen le plus sûr d'émanciper la bourgeoisie de la tutelle des pouvoirs, grands et petits.
Un récent sondage de Transparency montre qu'on est loin du compte. Une grosse majorité de patrons reconnaît avoir toujours recours à la corruption. C'est dans cette optique que l'engagement des structures professionnelles doit être appréhendé.
Othman Benjelloun Le golden boss
C'est certainement l'homme d'affaires le plus connu et reconnu dans le domaine de la finance et de la banque. Othman Benjelloun est PDG de BMCE Bank depuis la privatisation en 1995 de la banque marocaine du commerce extérieur. IL est aussi président du holding Finance.com qui opère dans 4 secteurs : bancaire et para-bancaire, l'assurance (RMA Watanya), les télécoms, médias et technologies, et l'industrie. Le patron siège par ailleurs au conseil d'administration de plusieurs sociétés et il est Président de Meditelecom. En outre, O. Benjelloun préside le Groupement professionnel des Banques du Maroc. Il a été nommé Chancelier de l'Université Al Akhawayn d'Ifrane (1998-2004) par Hassan II. Diplômé de l'?cole polytechnique de Lausanne. O. Benjelloun, qui était alors à la tête de la Royale marocaine d'assurances (RMA), rachète la Banque marocaine du commerce extérieur (BMCE), lors de sa privatisation. Aujourd'hui, la puissance de frappe du groupe Benjelloun est très grande. Le natif de Fès se retrouve aujourd'hui à la tête d'un holding, Finance.com, présenté souvent comme le concurrent du holding royal, l'ONA. Il regroupe la BMCE, deuxième banque privée marocaine, l'opérateur de téléphone mobile Méditel, une société d'assurances, une enseigne de distribution, des activités de tourisme et de transport. La fortune familiale de 2008 n'a plus rien à voir avec celle bâtie par le père dans les années 60. A l'époque, le père commerçait avec la carte Volvo. Tous les camions importés par le Maroc passaient par lui. La marque est restée propriété de la famille qui l'a développée, tâche dévolue à Omar Benjelloun, le frère de Othman, décédé en janvier 2003. La carte a été reprise plus tard par le constructeur suédois. Othman quant à lui poursuit le développement de ses affaires. Il modernise le groupe, se renforce dans l'assurance, dans les métiers d'avenir comme les télécommunications et l'offshoring. Le groupe pèse aujourd'hui plus de 100 milliards de dirhams selon certaines estimations qui établissent la fortune personnelle à plus de 20 milliards. Le patron est aussi un grand contributeur social. Il a mis en place la Fondation BMCE Bank, qui aura pour mission l'éducation et particulièrement la lutte contre l'analphabétisme, avec le programme Medersat.com de construction et de gestion d'écoles communautaires rurales à travers le Maroc. Othman Benjelloun est également Conseiller au Center for strategic international studies de Washington D.C, un centre de géopolitique internationale, présidé par l'ancien secrétaire d'Etat Henry Kissinger.
La famille Karim Lamrani Capaitaines d'industrie
Trois fois Premier ministre du temps de Hassan II, chargé du Plan, du Tourisme et des Affaires économiques, l'homme a été nommé dans le poste stratégique de Directeur de l'Office ghérifien des pphosphates (OCP). Chez Mohamed Karim Lamrani, l'esprit d'entreprise a fonctionné à plein régime, aidé par un réseau de relations inégalable. En plus d'avoir été un grand commis de l'Etat, Mohammed Karim Lamrani est l'une des plus grandes fortunes du Maroc. En 1996, sa fortune était estimée à 2,5 milliards de dollars. Aujourd'hui, âgé de 89 ans, c'est sa fille Saida Karim Lamrani qui a repris en main les affaires familiales. Cette «dame de fer» comme l'appellent les connaisseurs des rouages de la sphère économique est gestionnaire d'une fortune colossale. Le business de la famille est géré dans le cadre des sociétés holding Safari, Sofipar et Cofimar, dont la fille de l'ancien Premier ministre est la vice-présidente. Elle est aussi présidente du Conseil de surveillance du Crédit du Maroc (filiale du groupe Crédit agricole-Crédit lyonnais).
Le holding familial se compose de plusieurs groupes dont des sociétés de l'industrie automobile, d'importation de véhicules comme Auto-Hall, Jama Auto qui font parties de la Société méditerranéenne pour l'industrie automobile (SMEIA) qui est la société concessionnaire de BMW, de Land Rover et de MINI. Les autres structures du groupe sont Comicom (matériel agricole), Mokala (fermes de production d'agrumes, des plantes médicinales et de miel), Socodam-Davum (métallurgie), CEMA-Bois de l'Atlas, Mafaco (textile), Somadir (levure), Société marocaine des compteurs Vincent (compteurs), MORI et compagnie Maroc (transit), Compagnie charbonnière commerciale et Maritime, la Compagnie marocaine de plâtre et d'enduit, Scim Chimique. Le père comme la fille sont des mécènes de premier plan. Karim Lamrani «a été le plus grand contributeur à la construction de la mosquée Hassan II avec 20 millions de dirhams».
Saida Karim Lamrani est engagée auprès de l'Association d'aide aux lépreux. Elle est aussi membre du conseil d'administration de la Fondation Mohammed V pour la solidarité.
Anas Sefrioui Loger les pauvres et les riches
Né à Fès en 1957, Anas s'engage très tôt dans la vie active aux côtés de son père, Haj Abdeslam Sefroui. L'affaire familiale consistait en une exploitation minière. C'est aussi une fortune de l'indépendance. A la mort du père, le fils prend les commandes. Jeune, ambitieux, il en veut et en obtient assez vite. Le groupe qu'il dirige aujourd'hui pèse des milliards et fait l'actualité financière. Le boom du logement social allait donner, il est vrai, un coup de fouet à une entreprise qui n'en demandait pas tant. La période était propice à des investissements. Il fallait oser. Le gouvernement établit des règles pour le logement social, Addoha s'engouffre dans la brèche. Mais bien avant, la préparation se faisait tranquillement. En 1987, Anas Sefrioui lance son groupe dans le lotissement de terrains économiques. L'avènement du programme des 200.000 logements allait offrir une nouvelle opportunité au groupe. Qui va non seulement construire des logements, mais innover aussi en matière de relations avec les clients. Il a concentré dans son siège social tous les services publics et privés dont peuvent avoir besoin les acquéreurs : banques, notaires, conservation foncière… Des milliers de logements plus loin, le groupe s'est diversifié dans le haut de gamme, étendant ses tentacules à toutes les régions du pays. On le voit partout, Marrakech, Tanger, Casablanca, Fès… Il était temps de passer à un autre mode de gouvernance. La bourse attendait de grandes valeurs. Anas Sefrioui a sauté le pas en 2006, en engageant 35% du capital. Il avait raison. Le titre de son groupe a été multiplié par 6 en un rien de temps. C'était le succès total. Aujourd'hui, le groupe est associé à de grands noms de l'immobilier. On compte avec lui. Il est normal qu'il se fasse au passage quelques ennemis. Il en a eu. On lui a reproché sa proximité avec le pouvoir qui lui facilite les acquisitions des terrains les plus utiles. Des accusations qui n'ont jamais dépassé le stade d'invectives. Le patron avait tout prévu. Sa transparence, exigence du marché financier mais aussi méthode de management, a répondu à sa place.
Famille Akhennouch ça carbure toujours
Aujourd'hui, on connaît plus Aziz Akhennouch. Et pour cause, il est ministre de l'Agriculture, du développement rural et de la pêche. On le connaît aussi en tant que président du Conseil régional de Souss-Massa-Draa. Les Akhannouch ont bâti aussi d'autres noms devenus tout aussi célèbres, Akwa et Ifriquia. Il est vrai qu'Akhannouch était plus présent dans la distribution de carburant. Mais aujourd'hui, il est presque partout et ses affaires fleurissent dans tous les secteurs. La fortune remonte là aussi à la période du protectorat. Le Maroc commençait son développement et avait besoin d'entrepreneurs efficaces et visionnaires. Ahmed Oulhaj était de ceux là.
Il a commencé par un atelier de marbre et enchaîné sur le pétrole avec deux stations à Agadir et Casablanca. Il fallait aussi être proche des centres de décision. Cette proximité a beaucoup joué pour les hommes d'affaires marocains. Dans le cas d'Akhannouch, elle lui a ouvert les portes de l'Office chérifien des phosphates, gros marché qui était accaparé par des étrangers. Une autre étape va être franchie avec l'entrée dans l'industrie pétrochimique. Aziz Akhannouch, lui, se préparait et mûrissait au Canada où il reçu une solide formation qui allait être utile aux affaires familiales. Il raamène avec lui de nouvelles méthodes de gestion, de nouvelles idées et une vision plus large. Avec lui, le groupe se diversifie dans pas moins de 40 entreprises et touche surtout les secteurs les plus modernes comme les télécoms, la distribution et la logistique. Le groupe ne recule devant rien, toutes les affaires sont à prendre même celles qui nécessitent de très gras capitaux. A Tanger Med, le groupe est associé à Maersk dans la gestion des containers. On le voit, la politique n'a pas éloigné Aziz Akhannouch des affaires. Elle l'en a rapproché. Très proche de Fouad Ali Al Himma, Aziz Akhannouch pèse lourd dans la balance.


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