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Qui a tué le général Ahmed Dlimi ?
Publié dans MarocHebdo le 04 - 03 - 2005

Le 25 janvier 1983, le commandant en chef de la zone Sud et patron de tous les services secrets marocains est ecrasé par un camion fou
à Marrakech. Retour sur
une mort suspecte.
Le le général Ahmed Dlimi
Les changements d'époque, en mieux ou en pire, c'est aussi la longue procession des hommes qui passent et qui laissent ou ne laissent pas de traces. Le général Ahmed Dlimi n'a pas fait que passer par une époque qu'il avait lui-même marquée. Et pourtant, autant les circonstances de sa mort restent mystérieuses, sans avoir jamais été élucidées; autant sa présence publique, son action militaire et civile, son souvenir même, ont été complètement engloutis, officiellement effacés.
Dès le lendemain de sa disparition énigmatique, l'ex-directeur des aides de camp de Hassan II avait été méthodiquement gommé des photos officielles. Un peu comme l'autre général, Mohamed Oufkir, son prédécesseur, en quelque sorte. Cette manière d'évacuer des mémoires l'image de certains hommes était aussi un aspect marquant de l'époque. Une méthode soviétique, à l'ancienne, transférée sous un autre type de régime.
Nous sommes un 25 janvier 1983, à Marrakech. Le temps est maussade, les toits de la ville ocre se confondent presque avec les nuages d'un ciel bas. Il devait faire aussi un temps politique à ne pas mettre un général dehors. Le général Dlimi, lui, y était, justement. Il en est mort. Accidentellement, selon la version officielle. Il y en a toujours une, dans ce genre de circonstances, pour une personnalité de premier plan tel le général "malencontreusement" accidenté. La voiture de Ahmed Dlimi aurait été violemment percutée par un camion fou sur un boulevard périphérique de la capitale du Sud. L'accident est ainsi rapporté par un communiqué laconique de la Maison royale.
Le général Ahmed Dlimi, derrière feu Hassan II et la Reine Elizabeth d'Angleterre.
Il est évidemment accueilli avec beaucoup de scepticisme par une opinion publique incrédule. On cherche les failles de ce récit par trop économique. En guise de failles, celles-ci sont plutôt très voyantes. Le conducteur du camion a tout simplement passé son chemin. Volatilisé et plus jamais retrouvé. Le compagnon de route du général Dlimi, haj Ahmed Lahrizi, patron d'une agence de voyage, au volant d'un véhicule banalisé et sans escorte, en est sorti indemne. Du moins de l'accident. On n'entendra plus parler de lui. Il est dit-on, parti à la Mecque.
Des moyens et conditions de déplacement quelque peu hasardeuses pour le commandant de la zone Sud, qui venait de quitter le palais royal, après une entrevue avec Hassan II et à la veille de l'arrivée au Maroc du Président François Mitterrand.
Evidemment que la Providence existe et que les destins sont grosso modo écrits. Mais, sur le moment, cela fait immédiatement penser à la mort du général Oufkir, au lendemain du putsch raté du 16 août 1972, qui se serait suicidé en se tirant lui-même une balle dans le dos.
Une semaine avant sa rencontre avec la mort, Ahmed Dlimi était en France. Il a donné une interview à Paul Nahon sur France 2.
Ahmed Dlimi et Driss Basri sous une tente à Sidi Kacem,
quelques semaines avant la mort du général.
Le journaliste lui demande, quasiment à bout portant, "n'êtes-vous pas tenté de renverser la monarchie, comme ont essayé de le faire les généraux Medbouh et Oufkir"? Réponse: "L'armée a effectivement essayé de renverser la monarchie, mais c'est cette même armée qui l'a sauvée". La retenue légendaire du général lui avait peut-être manqué ce jour-là. Simple présage ou dérapage fatal? On ne le saura jamais. Durant cette fatidique semaine parisienne, Ahmed Dlimi a été également à la table de François De Grossouvre, chef du SDECE (contre-espionnage) français, après une partie de chasse en Sologne. Il n'y a ici, évidemment, aucune prétention d'échafaudage posthume de relation de cause à effet de type polar politique. Car Dlimi était aussi patron des services secrets marocains; il était donc l'invité de son homologue français. Toujours est-il que De Grossouvre se suicidera sous le premier septennat de François Mitterrand. Une succession de faits à inscrire entre "le hasard et la
nécessité". Comme d'habitude, le génie populaire, un peu plus aiguisé à Marrakech qu'ailleurs, s'empare de l'épisode mortel du général Dlimi pour broder des blagues politiquement entendues autour de ces camions fous qui tuent des personnages illustres, au détour d'un carrefour, avant de disparaître dans la brume épaisse du secret d'Etat. Pendant de longs mois, les camionneurs se sentaient regardés
d'une drôle de manière. Au matin du 26 janvier 1983, Sidi Kacem, elle, avait des airs de ville orpheline. L'enfant du pays qui avait connu une ascension fantastique au plus haut de la hiérarchie militaire et dans les plus hautes sphères du pouvoir, n'est plus.
L'ancienne "Petit Jean", avec comme emblème "Sidi-Ka", l'équipe de football dirigée par Haj Lahcen Dlimi père et ses fantasques du dimanche, ne respirait que par Si Ahmed. Une identification totale, à l'image de Settat ou de Taounat par rapport à Driss Basri.
Sidi Kacem, Ahmed Dlimi y est né en 1931, chez les Ould Dlim, dans la région de Zegotta. Segment de la confédération tribale des Cherarda, les Ouled Dlim, spécifiquement originaires du Sahara, sont une tribu "guish", guerriers-paysans installés par Moulay Ismaïl au 17ème siècle, à qui l'on donne l'usufruit d'une terre en contrepartie d'une mobilisation à tout moment pour la défense du makhzen central. Avec une ascendance quasi-prémonitoire, la carrière de Ahmed Dlimi était toute tracée. Elle se fera dans l'armée. Il entre à l'académie Dar El-Beida à Meknès, en 1951, pour en sortir major de sa promotion en 1953.
Le jeune lieutenant Dlimi prend pour épouse la fille de Messaoud Chiguer, ministre de l'Intérieur de mai à décembre 1958. Une première bonne rampe de lancement, avant un second mariage avec l'une des filles Bousselham, qui en fera le beau-frère par alliance du général Abdeslam Sefrioui.
Ahmed Dlimi est très tôt bien installé dans le cénacle de l'armée.
Fait annonciateur de ce qui suivra, sa carrière d'active débutera par sa participation à la répression de la révolte du Rif, fin 1958-début 1959. Trois années après, le général Oufkir, directeur général de la Sûreté nationale, en fait son adjoint. Le Maroc entre alors dans le long tunnel de ce qui sera par la suite appelé les années de plomb.
Grand de taille (1m 81), large d'épaules, teint mat et petite moustache, Ahmed Dlimi, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le chef militaire était de nature timide. Son nom ne sera connu du grand public qu'avec l'affaire Ben Berka, kidnappé à Paris, le 29 octobre 1965 et disparu depuis. Le commandant Dlimi, promu lieutenant-colonel après, est accusé d'y avoir trempé. Il se livre à la justice française en octobre 1967 et sera acquitté après 8 mois d'incarcération à la prison de la Santé, à Paris. Une démarche que le général Oufkir se gardera bien d'entreprendre, malgré les appels colériques du Président français de l'époque, le général Charles De Gaule.
Ahmed Dlimi est le genre à préférer laisser venir, plutôt que de s'embarquer dans des projets douteux et à l'issue incertaine. Il garde ses distances dans des moments où le sort des hommes et du pays se jouait sur le fil du rasoir. Il réussit ainsi, miraculeusement, à passer au travers des mailles attrapeuses de deux tentatives de coup d'Etat militaire, celles de juillet 1971 et d'août 1972, et durant lesquelles il se trouvait aux côtés du Roi. Une chance providentielle qui lui gagner davantage la confiance du Souverain et qui lui sauve la vie. Provisoirement.
Ahmed Dlimi n'en est pas moins appelé à s'impliquer plus. Dans un contexte totalement nouveau, il monte au-devant de la scène qu'il ne quittera plus qu'après son "accident" mortel. Avec donc trois casquettes, militaire, sécuritaire et accessoirement politique.
C'est lui qui est chargé de remettre de l'ordre dans l'armée après le putsch manqué de Oufkir. Dans la foulée, il crée en 1973 la DGED (Direction générale des études et de la documentation). Il avait comme adjoint des officiers supérieurs tels les généraux Abdelhak Kadiri et Ahmed Harchi. En fait, Ahmed Dlimi était devenu le grand coordinateur de tous les services de renseignements marocains, militaires et civils.
Quant à sa fonction de chef des aides de camp de Hassan II (c'est-à-dire chef d'Etat Major particulier), il lui donnera une dimension politique entre la supervision de la répression farouche de toutes les oppositions radicales et la négociation avec les opposants apparentés ou modérés. Hassan II lui a même fait jouer les diplomates, comme émissaire personnel et discret dans les pays du Maghreb, d'Afrique noire, d'Europe et d'Amérique.
Sur cette lancée, qui paraît inexorable, le général Dlimi est nommé, en 1979, commandant en chef de la zone Sud. En clair, il est chargé de la protection militaire du Sahara marocain contre les incursions de l'armée algérienne sous couvert du Polisario. Il commence par abandonner la stratégie de la "police du désert", à la fois coûteuse en hommes et inefficace en termes de résultats. Il crée des unités mobiles pour des opérations de ratissage baptisées Badr, Ohoud ou Zellaqua. Avant d'en arriver à ériger le fameux mur de sable, bourré d'électronique et solidement gardé. Ce qui a largement contribué à sécuriser les points les plus avancés du Sahara. C'était le Maroc de tous les risques, internes et externes. Fronde politique à l'intérieur, aux allures de crispation et d'absence de déblocage; et menace aux frontières.
C'était le Maroc de John Waterbury où Hassan II régnait par lui-même et gouvernait par un personnage interposé. Après Oufkir, il y eut Dlimi, puis ce fut Basri. Nous en sommes à la période Dlimi. L'homme est dans toute sa puissance royalement déléguée, mais réellement consommée. Désormais, le général Dlimi apparaît comme le nouvel homme fort du pays, après le Roi. Allez savoir, à partir de ce statut, quel rapport peut-on avoir au Roi? Comme pour Oufkir avant lui, et Driss Basri après lui , le réseau d'agents d'autorité liés à Dlimi est totalement ou partiellement démantelé. La disparition du général Dlimi dans un vrai faux banal accident de la circulation sonne comme un glas pratiquement annoncé.
Sans être considéré comme un fait divers d'un registre particulier, sa mort n'a pas eu pour autant l'impact d'une grosse "affaire" politique à effet durable. Il n'y a pas eu d'écrits sur lui, par les siens ou par d'autres, comme pour Oufkir. À part des rumeurs incontrôlables et des spéculations peu crédibles distillées, par notamment l'ex-aide de camp du général Oufkir, le lieutenant Ahmed Rami, depuis son refuge à Stokholm, sur un éventuel projet de coup d'Etat conduit par le général Dlimi et de fantomatiques "officiers libres".
La dépouille de Ahmed Dlimi fut livrée à sa famille dans un cercueil scellé. Il emportera dans sa tombe tous ses secrets, y compris celui de sa brutale disparition. À moins que, le temps aidant, quelques langues, "généralement bien informées", daignent se délier.