Abderrahmane Youssoufi a convoqué sa part de sagesse pour tirer sa révérence, laissant l'USFP en proie à une profonde crise interne. Son départ est également un signal fort adressé à la classe politique, particulièrement aux leaders qui s'agrippent avec pugnacité, depuis des décennies, à leur fauteuil... La démission, la semaine dernière, de Abderrahmane Youssoufi, chef de fil de l'USFP, et l'annonce de son retrait de la vie politique ont suscité diverses réactions au sein de la classe politique marocaine. Les premières tentatives d'interprétation de ce geste, venu d'un homme qui a longtemps été l'un des symboles de l'opposition marocaine et qui, en 1998, a pris sur lui de diriger le premier gouvernement de l'Alternance, ont été aussi multiples que prudentes. Si d'aucuns ont vu en la démarche de Youssoufi l'aboutissement logique d'une succession de revers du parti socialiste miné par la convoitise de ceux qui ont «tout» et l'appétit de ceux qui n'ont «rien», d'autres laissent entendre que sa démission participe de ces actes de sagesse qui s'abreuvent à la source d'un militantisme dont les racines se prolongent loin dans le temps. Certes, le départ du premier secrétaire de l'USFP était pour le moins pressenti, mais il n'en demeure pas moins vrai que toutes les analyses faites pour tenter de l'expliquer ont ceci de commun qu'elles fustigent le timing choisi par le leader gauchiste pour tirer sa révérence. Mohamed Darif, politologue, ne dit pas autre chose. Dans une déclaration faite à Finances News Hebdo à chaud, au lendemain de l'annonce, il faisait l'analyse suivante : «Le départ était prévu, mais il reste quand même que le choix du moment de la présenter était inopportun. En effet, présenter sa démission maintenant vide cet acte de tout sens. A mon avis, Youssoufi devait, ou partir juste après la constitution du gouvernement suite à des élections réussies, d'autant que bon nombre de usfpéistes considéraient ce gouvernement comme antidémocratique, ou bien attendre la tenue d'un congrès exceptionnel pour présenter sa démission». Une page est tournée On aura beau épiloguer sur la démarche de Youssoufi, lui seul, et personne d'autre, connaît le sens, les motifs et l'opportunité de son geste. Il s'en est tenu à un bref communiqué adressé au Bureau politique du parti où il n'est fait aucunement mention des raisons de sa démission. Les dissensions au sein du parti socialiste au lendemain des élections communales, les nombreuses critiques dont il a fait l'objet de la part des siens, la virulence de la presse à son égard... ne sont certainement pas étrangers à ce départ, mais n'expliquent sans doute pas tout pour autant. Car, quoi que l'on dise, Youssoufi, dans ses «derniers moments» sur le microcosme politique, s'est retrouvé étrangement seul. Alors que ses compagnons de première heure se sont détournés du parti et que d'autres ont été rappelés à Dieu, ses pairs (la plupart en tout cas !) l'ont simplement désavoué. Ceux qui restent actuellement sont-ils capables d'engager un vrai débat avec lui ? Aujourd'hui, affaibli, las, avec une légitimité sujette à caution, peut-être que oui. Hier, à l'aube de l'Alternance, adulé en tant qu'homme du consensus, et alors qu'il «imposait» ses vues et ses idées sans triomphalisme aucun, c'était pratiquement impensable. Une chose est néanmoins sûre; Abderrahmane Youssoufi fait définitivement partie de ces hommes qui ne peuvent être enterrés dans la trappe de l'histoire politique du Maroc. De l'opposition à son retrait de la vie politique, en passant par l'Alternance porteuse d'espoir mais également synonyme de rendez-vous manqués, ce compagnon de lutte de Mehdi Benbarka restera une figure emblématique de la scène politique nationale, quand bien même il se retire sans les honneurs. Il laisse derrière lui un parti socialiste en quête de sa voie, mais surtout confronté à un problème naissant de succession, au demeurant confirmé par la «bataille» de leadership qui s'annonce entre El Yazghi et Radi. En convoquant sa part de sagesse pour rendre le tablier, Youssoufi, au-delà de son acte, lance également un signal fort aux autres chefs de partis qui s'agrippent avec pugnacité, depuis des décennies, à leur fauteuil de leader. Si la force de l'âge ne les a pas forcés à lâcher prise, elle aura eu cependant raison de leur jugement, voire de leur lucidité politique. Les différentes consultations électorales qui ont caractérisé le paysage politique ces derniers mois sont là pour en témoigner. Les accointances douteuses et les alliances de circonstances, qui ont mis en berne les convictions politiques, ont poussé l'opinion publique à se surprendre à interroger le sens du vote et à remettre en cause la crédibilité de la classe politique. Quand la chose politique s'accommode de l'amateurisme et que les choix des électeurs, considérés tout au plus comme du «bétail électoral», sont passablement sacrifiés sur l'autel de l'arithmétique politicienne, le réveil des leaders politiques risque tout autant d'être dur. La raison finira un jour ou l'autre par prendre le dessus. Cette raison qui poussera la plupart d'entre eux, au crépuscule de leur vie politique, à filer... par la petite porte.