Dans les arènes contemporaines de la politique, les discours ne se contentent plus seulement d'émouvoir ou de mobiliser par des récits identitaires ou des promesses visionnaires. Ils s'appuient désormais massivement sur une rhétorique chiffrée : taux de croissance, pourcentages d'emplois créés, budgets alloués, indices de satisfaction... Les chiffres sont devenus des acteurs à part entière de la communication politique. Mais derrière cette apparente objectivité se cache une logique bien plus commerciale qu'il n'y paraît. Car aujourd'hui, la politique se vend et les chiffres en sont l'un des principaux emballages. Le chiffre comme preuve sociale Le recours aux données quantitatives dans le discours politique répond d'abord à un besoin de légitimation. Dans un contexte de défiance généralisée envers les élites, les citoyens exigent des «preuves » tangibles. Or, le chiffre, par sa prétendue neutralité, donne l'illusion d'une vérité scientifique. Dire « nous avons créé 150 000 emplois » semble plus convaincant que « nous œuvrons pour le plein emploi ». Cette stratégie s'inspire directement du marketing : tout comme une marque affiche des témoignages clients ou des statistiques de satisfaction, un candidat brandit des indicateurs pour asseoir sa crédibilité. Pourtant, ces chiffres sont rarement neutres. Ils sont sélectionnés, contextualisés (ou décontextualisés), voire parfois reconstruits pour servir une narration précise. Un même indicateur peut être présenté sous un angle positif ou négatif selon l'intention du communicant. Par exemple, un taux de chômage en baisse de 0,3 % peut être vanté comme une « dynamique forte », tandis qu'un autre acteur soulignera qu'il reste « structurellement élevé ». La donnée est la même, l'interprétation, elle, est un produit de communication. La data comme produit politique La commercialisation politique implique aussi une segmentation fine des publics cibles, à l'instar des stratégies marketing traditionnelles. Grâce aux outils numériques et à l'analyse de données comportementales, les campagnes politiques peuvent désormais personnaliser leurs messages avec une précision chirurgicale. Ici encore, les chiffres jouent un rôle central : ils permettent non seulement de mesurer l'efficacité d'un slogan ou d'une vidéo, mais aussi d'ajuster en temps réel les contenus diffusés. Cette approche transforme le citoyen en consommateur de politiques publiques. On ne lui propose plus simplement un projet collectif, mais une offre individualisée, calibrée selon ses préférences, ses peurs ou ses aspirations. Le chiffre devient alors un outil de ciblage autant que de justification. Il sert à prouver que « tel message fonctionne mieux auprès des jeunes urbains », ou que « telle promesse augmente de 12 % l'intention de vote chez les retraités ». La politique se rationalise, mais au risque de perdre son âme délibérative. L'illusion de transparence Paradoxalement, l'usage intensif des chiffres nourrit aussi une illusion de transparence. En multipliant les tableaux, les infographies et les rapports chiffrés, les acteurs politiques donnent l'impression d'une gestion rigoureuse et d'une reddition des comptes constante. C'est ce que l'on pourrait appeler la « performance de la rationalité » : montrer qu'on maîtrise les données, c'est montrer qu'on mérite la confiance. Mais cette transparence est souvent superficielle. Derrière les chiffres officiels se cachent parfois des méthodologies opaques, des choix de périmètre discutables ou des délais de publication stratégiques. Pire encore, certains chiffres sont purement instrumentaux : produits à la hâte pour répondre à une polémique médiatique ou pour relancer une campagne en perte de vitesse. Dans ces cas, la donnée n'éclaire plus, elle éblouit. Vers une éthique de la quantification Face à cette instrumentalisation croissante des chiffres, une vigilance citoyenne s'impose. Il ne s'agit pas de rejeter toute forme de quantification, les politiques publiques ont besoin de mesures objectives pour être évaluées, mais de développer un regard critique sur la manière dont elles sont produites, sélectionnées et interprétées. Les médias, les universitaires et les institutions indépendantes ont ici un rôle primordial à jouer: décrypter les données, contextualiser les indicateurs, et surtout rappeler que la politique ne se réduit pas à une série de performances mesurables. Elle engage aussi des valeurs, des choix de société, des compromis moraux, autant de dimensions qui résistent à la logique du chiffre. En somme, si les chiffres sont devenus incontournables dans la commercialisation politique, leur usage doit rester encadré par une exigence de rigueur, de transparence méthodologique et de respect du débat démocratique. Sinon, au lieu d'éclairer le jugement des citoyens, ils ne feront que le brouiller davantage sous couvert de rationalité. *Chercheur en Science politiques