Au sud du Liban, des villages entiers ne sont plus que des carcasses de béton. Les civils n'y sont pas revenus. Plus à l'est, sur le plateau du Golan, une ligne censée séparer deux armées est régulièrement franchie. Dans ce paysage dégradé, les Casques bleus de l'ONU tentent de tenir leur rôle, alors même que leurs marges de manœuvre se réduisent. À l'issue d'une tournée dans la région, Jean-Pierre Lacroix, le chef des forces de maintien de la paix des Nations Unies, dresse un constat sans fard. Les missions onusiennes au Liban et en Syrie continuent d'opérer, mais dans un environnement « difficile et dangereux », selon ses mots, marqué par la violence, les restrictions opérationnelles et une pression financière persistante. Au Liban, une mission sous tension croissante À Beyrouth comme dans le sud du pays, l'ONU entend d'abord dissiper toute ambiguïté : la Force intérimaire des Nations unies au Liban ne se prépare pas à un retrait anticipé. « Jusqu'au 31 décembre 2026, la FINUL continuera à soutenir les forces armées libanaises et à remplir son mandat », a souligné ce vendredi Lacroix, invité à s'exprimer par visioconférence au point de presse quotidien de l'ONU, à New York. « Il n'y a pas de mandat de pré-retrait », insiste-t-il. La mission, déployée depuis 1978 par le Conseil de sécurité, reste chargée d'encadrer le cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah et de prévenir toute escalade militaire le long de la Ligne bleue, de part et d'autre de la frontière entre les deux pays. Des progrès ont été actés : l'armée libanaise a étendu son contrôle opérationnel au sud du fleuve Litani, non-loin de la frontière avec Israël. Mais, reconnaît le responsable onusien, « un certain nombre de choses restent à faire ». Si la coopération avec les autorités libanaises est qualifiée d'« excellente », le contexte sécuritaire, lui, se dégrade. Les 10 000 soldats de la paix présents sur le terrain sont confrontés à des incidents de plus en plus courants impliquant l'armée israélienne. « La fréquence de ces incidents a été très élevée et a augmenté. Un certain nombre d'entre eux auraient pu avoir des conséquences tragiques pour nos Casques bleus », avertit Lacroix, qui précise avoir demandé à Israël « de faire ce qu'il faut pour éviter ces incidents à l'avenir ». Le message est clair : la sécurité des soldats de la paix n'est pas négociable. « Il n'est dans l'intérêt de personne de mettre la vie de nos Casques bleus en danger », rappelle-t-il, soulignant la responsabilité des deux parties. Des moyens réduits, une mission qui s'adapte À cette insécurité s'ajoute le manque de financements. Faute de contributions intégrales de certains États membres, la FINUL, comme d'autres missions, a dû appliquer des plans d'économies drastiques. « Je veux vraiment rendre hommage à nos collègues », indique Lacroix, pour qui « en étant innovants, en changeant leur manière de travailler, en s'adaptant à ces contraintes, ils ont réussi à en atténuer l'impact ». Une résilience saluée, mais qui a ses limites. Car sur le terrain, l'ONU constate aussi l'ampleur des destructions laissées par les combats. « Le paysage est celui de la dévastation. Le nombre de villages détruits est extrêmement élevé et les civils n'ont pas pu rentrer », observe-t-il, redoutant les conséquences à long terme sur la reconstruction et la stabilité du sud du Liban. Depuis l'attaque du Hamas contre Israël, en octobre 2023, la frontière israélo-libanaise a été le théâtre d'une escalade militaire quasi continue, marquée par l'invasion israélienne du Liban sud en octobre 2024, puis son retrait progressif à partir de février 2025. La zone fait toutefois l'objet d'échanges de tirs quasi quotidiens et de frappes aériennes ciblées. En Syrie, la ligne de séparation fragilisée À l'Est, la Force des Nations unies chargée d'observer le désengagement (FNUOD) opère dans un contexte transformé. Issue de l'accord de désengagement de 1974 entre Israël et la Syrie, qui définit une zone frontalière démilitarisée sur le plateau du Golan syrien, dite « zone de séparation », la mission a bien été renouvelé à l'unanimité par le Conseil. Mais la réalité du terrain s'est éloignée de ce cadre. Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad, en décembre 2024, l'armée israélienne est entrée dans la zone de séparation, où elle maintient désormais dix positions. « Cela crée un environnement différent », reconnaît Jean-Pierre Lacroix. Les Casques bleus doivent désormais composer avec une présence militaire qu'ils ne sont pas censés côtoyer. Les conséquences se font sentir jusque dans les villages. « La population locale vient nous voir pour se plaindre de certains impacts de la présence de soldats israéliens dans leurs communautés », rapporte-t-il. Dans plusieurs cas, la médiation onusienne a permis d'obtenir des libérations ou la restitution de biens, mais l'objectif reste inchangé : revenir à une situation où la FNUOD serait « la seule présence militaire dans la zone de séparation ». Dans ce contexte tendu, un élément est toutefois perçu comme un signal positif. Les discussions en cours entre Israël et la Syrie sous médiation américaine. « C'est une bonne chose qu'ils se parlent », note prudemment Lacroix, sans préjuger de l'issue. Mines, Gaza et l'urgence silencieuse Dernier front, souvent invisible : celui des mines et des restes explosifs de guerre. L'ONU, à travers son service de déminage, dit UNMAS, est active en Syrie, au Liban, mais aussi à Gaza et en Cisjordanie. Les besoins y sont « énormes », insiste le responsable onusien, qui dit vouloir mobiliser davantage de donateurs. À Gaza, malgré le cessez-le-feu, l'urgence est intacte. « Les besoins sont tout aussi importants », souligne-t-il, appelant à faciliter l'accès, l'équipement et les visas pour les équipes de déminage, afin de sécuriser des territoires encore truffés d'explosifs. Derrière les mandats, les résolutions et les lignes de cessez-le-feu, l'ONU est face à une mission difficile : maintenir la paix là où elle vacille, protéger ses soldats quand leur neutralité est contestée, et tenter de reconstruire quand les ruines sont encore fumantes.