Un homme arrive. Dix ans passent. Des visages s'aiment, se perdent, se retrouvent. Dans « La Mer au loin », Saïd Hamich Benlarbi déploie une fresque intime où l'exil devient matière romanesque, le raï battement de cœur et Marseille le théâtre fragile des désirs et des illusions. Un film traversé par la jeunesse, l'amour et la mélancolie, qui regarde le temps filer sans jamais lâcher la main de ses personnages. Suivez-nous sur WhatsApp Suivez-nous sur Telegram Il y a des films qui se répandent dans les tripes avant même de prendre leur tempo. La Mer au loin en fait partie. Deuxième long métrage de Saïd Hamich Benlarbi, ce récit choral et romanesque étalé sur près d'une décennie n'est pas une simple chronique d'exil : c'est une tentative – rare au cinéma contemporain – de faire sentir l'intérieur d'une vie qui se tord. Au centre, il y a Nour (interprété avec une intensité saisissante par Ayoub Gretaa), un Oujdi de 27 ans qui débarque clandestinement à Marseille au début des années 1990. Là où d'autres films choisissent la distance documentaire, Hamich plonge l'œil dans la chair. On ne suit pas seulement l'émigration : on la vit. On la respire. On la sent dans les silences lourds, les échanges fragiles, les éclats de fête au rythme du raï qui font du bruit dans l'âme bien plus que dans les enceintes. L'écriture du film oscille entre la chronique sociale et la romance presque éthérée. Les rencontres inattendues (particulièrement avec Serge, flic à la fois magnétique et fragile, et Noémie, sa compagne) ouvrent un espace narratif où les liens humains se tordent, se recomposent et défient les certitudes. Cette triangulaire relationnelle, loin de tout schéma facile, devient un foyer d'émotions complexes, irrésolues et profondément humaines. Sur plus de cent minutes, ce qui frappe n'est pas seulement l'intention – déjà fine – mais la manière dont Hamich observe ses personnages avec une empathie généreuse. Plutôt que de juger l'exil, il le sentirise, il l'écoute dans ses contradictions, ses élans de liberté, ses rechutes dans l'errance. Le Marseille des années 90 n'est jamais réduit à un décor, il est vécu comme un personnage à part entière, vibrant de musiques, de rêves et de désillusions. Cette approche n'est pas sans défauts : certains critiques ont pointé une certaine distance narrative : une impression que le film «survole plus qu'il ne creuse» les zones sociales qu'il aborde, ou que le récit peine parfois à aller au fond des choses. Ce choix de laisser respirer les scènes, de privilégier l'observation subtile à l'exposé systématique sera une source de division parmi les publics. Mais c'est précisément là que réside la force du film : dans sa capacité à faire coexister tension et lâcher-prise, poésie et dureté du monde. La direction d'acteurs mérite un chapitre à elle seule. Ayoub Gretaa, dans son premier grand rôle, porte avec une vérité brute la quête de sens de Nour. Anna Mouglalis et Grégoire Colin apportent une profondeur contenue à leurs personnages, instillant dans le récit une humanité ouverte, souvent blessée, jamais complaisante. L'émotion naît moins des effets de manche que de l'attention constante portée aux regards, aux silences, aux respirations des corps. Est-ce un film révolutionnaire ? Peut-être pas dans sa construction. Est-ce un film nécessaire ? Décidément, oui. Rarement ces dernières années, une œuvre aura su conjuguer intime et politique, ellipse et précision, souffle romanesque et réalité sociale, avec une telle justesse. C'est un film qui vous suit après le générique, qui vous laisse avec cette sensation d'avoir partagé un peu de la vie de quelqu'un et, par extension, de tant d'autres semblables. Qu'on l'embrasse dans sa totalité ou qu'on s'y heurte à certains moments, La Mer au loin impose une voix singulière dans le paysage cinématographique : celle d'un cinéma qui écoute d'abord, puis donne à ressentir. Un cinéma habité, fragile, vrai, une rareté.