Professeur d'économie financière à l'Université Ibn Tofail La pénurie de main-d'œuvre s'installe durablement dans des secteurs clés de l'économie marocaine, au premier rang desquels le BTP et l'agriculture. Pour Younes Ait Hmadouch, professeur d'économie financière à l'Université Ibn Tofail, cette tension ne relève plus d'un simple déséquilibre conjoncturel, mais d'un dysfonctionnement structurel du marché du travail, aggravé par l'intermédiation de l'intérim, l'inadéquation de la formation et les effets pervers des aides sociales. Une situation aux conséquences directes sur la croissance, la compétitivité et l'attractivité du pays. Quels sont aujourd'hui les secteurs les plus touchés, et pourquoi ? Le BTP est le secteur où la pénurie est la plus visible, car la demande de main-d'œuvre y a explosé en très peu de temps. Les chiffres parlent d'eux-mêmes, au 2e trimestre 2025, le secteur a créé près de 74.000 emplois, les ventes de ciment ont progressé de 8%, et pourtant les entreprises peinent à recruter davantage à cause de ladite pénurie. Le déficit est estimé entre 150.000 et 200.000 travailleurs qualifiés et seuls 500.000 sur 1,2 million travailleurs du BTP disposent d'un niveau de qualification jugé suffisant. Ce besoin provoque une inflation salariale inédite, avec des ouvriers qualifiés payés autour de 300 DH par jour, des techniciens à 10.000 -15.000 dirhams par mois, et des ingénieurs dont les salaires ont augmenté de près de 50% en quelques années, sans pour autant résorber la pénurie. Mais la situation est tout aussi critique dans l'agriculture, et parfois plus grave encore. Dans plusieurs filières, la pénurie de main-d'œuvre est désormais considérée comme plus alarmante que la pénurie d'eau. Dans certaines régions, les pertes liées au manque de bras atteignent 15 à 25% des volumes récoltables. Cette pénurie se répercute directement sur les prix des fruits, des légumes et de l'huile d'olive, malgré des récoltes parfois abondantes. Pourquoi la pénurie persiste-t-elle ? La pénurie de main-d'œuvre ne vient pas seulement du manque de travailleurs, mais de la façon dont l'accès à cette main-d'œuvre est désormais organisé. Une partie importante des travailleurs refuse le travail déclaré, notamment pour ne pas perdre les aides sociales conditionnées, entre autres, par l'absence de déclaration à la CNSS. Cela signifie que les entreprises et les agriculteurs ne peuvent plus recruter directement, comme avant, des travailleurs disponibles et stables. Dans ce contexte, les sociétés d'intérim deviennent le principal canal d'accès à la main-d'œuvre. Elles regroupent les travailleurs non déclarés ou semi-déclarés, gèrent leur disponibilité et décident vers quels chantiers ou exploitations les orienter. Autrement dit, la main-d'œuvre existe, mais elle n'est plus librement accessible, elle est captée et redistribuée par l'intérim. Ce mécanisme crée artificiellement la pénurie. L'agence d'intérim répartit les travailleurs sur plusieurs clients ou privilégie les chantiers les plus rentables. Pour obtenir plus de travailleurs, l'employeur doit payer davantage. La hausse du coût ne se traduit donc pas par une augmentation durable de l'offre de travail, mais par une mise en concurrence entre employeurs pour un stock limité de travailleurs contrôlé par l'intérim. À cela s'ajoute le fait que l'intérim favorise une main-d'œuvre très mobile et instable. Cette mobilité empêche la constitution d'équipes stables, augmente l'absentéisme et réduit la disponibilité sur les périodes critiques, comme les récoltes ou les pics de chantier. C'est précisément ce rôle d'intermédiation quasi monopolistique de l'intérim qui transforme une tension normale du marché du travail en pénurie persistante, car l'accès à la main-d'œuvre n'est plus déterminé par le salaire seul, mais par la capacité à passer par ces intermédiaires et à en supporter le coût. Quels sont les effets de cette pénurie sur la croissance économique et la compétitivité du pays ? Les effets sont lourds et déjà visibles. La pénurie de main-d'œuvre freine la croissance potentielle en retardant les projets, en augmentant les coûts de production et en dégradant la qualité et les délais. Dans le BTP, elle peut renchérir le coût global des chantiers de 10 à 25%, et, dans l'agriculture, elle remet en cause la compétitivité de l'origine marocaine, historiquement fondée sur un coût du travail relativement bas. À moyen terme, cette situation fragilise les exportations agricoles, alimente l'inflation des produits alimentaires sur le marché intérieur et réduit la capacité du pays à tirer pleinement profit des grands investissements publics. Autrement dit, la pénurie de main-d'œuvre devient un frein structurel au développement, au même titre que le stress hydrique ou les contraintes énergétiques. À cela s'ajoute l'impact négatif sur l'attractivité des investisseurs étrangers qui étudient avant tout le coût et la disponibilité de la main-d'œuvre. Quels mécanismes faudra-t-il activer pour atténuer cette pénurie ? Le premier levier, souvent évité dans le débat public, est l'ajustement du nombre et du niveau des lauréats aux besoins réels de l'économie. La surproduction de diplômes supérieurs alimente à la fois le chômage des diplômés et la pénurie de main-d'œuvre opérationnelle. Il devient donc nécessaire de limiter progressivement les flux vers les diplômes académiques longs et de réorienter une partie significative des étudiants vers des niveaux de qualification intermédiaires. Dans cette logique, la réhabilitation de la formation professionnelle est un levier central. Elle doit être recentrée sur des formations courtes, certifiantes et directement liées aux métiers en tension, notamment dans le BTP, l'agriculture, l'agro-industrie et l'industrie. L'objectif n'est plus de former davantage, mais de former mieux et plus vite, en intégrant systématiquement l'alternance et la formation sur le lieu de travail afin de transformer rapidement des personnes disponibles en travailleurs immédiatement opérationnels. Sans ce basculement, la pénurie continuera, même avec une population active abondante. Un troisième mécanisme concerne le fonctionnement des aides sociales. Leur conception actuelle peut décourager le travail déclaré, en particulier dans les activités saisonnières et pénibles. Une réforme intelligente doit permettre le cumul partiel entre aides sociales et emploi déclaré temporaire, afin de rendre le travail formel plus attractif que l'informel. Cela élargirait immédiatement le vivier de main-d'œuvre accessible aux entreprises, sans remettre en cause la protection des ménages les plus vulnérables. Enfin, il faut reconnaître que le recours à la main-d'œuvre étrangère, notamment subsaharienne, n'est plus une solution marginale mais une nécessité économique pour certaines filières. L'expérience de régions comme le Souss-Massa montre que, sans cette main-d'œuvre, certaines activités deviendraient tout simplement non viables. Cela suppose toutefois un cadre juridique clair, des conditions de travail décentes et une intégration minimale, afin que cette solution contribue réellement à réduire la pénurie plutôt qu'à la déplacer ou à l'aggraver. Maryem Ouazzani / Les Inspirations ECO