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L'insolente épopée de Bou Hmara, qui accéléra la chute du Maroc
L'Empire chérifien, très misérable, était en pleine décomposition Les Puissances jouent les factions les unes contre les autres Deux sultans et deux «bandits politiques»

PETIT test entre amis: qui sait quoi sur Bou Hmara? Vous serez étonnés de constater combien ce personnage est mal connu des Marocains. On sait qu'il a un rapport avec Bled Siba, qu'il a régné sur Taza ; on ne sait pas toujours qu'il a contesté la légitimité de Moulay Abdelaziz. Si vos amis sont d'extrême gauche, peut-être ajouteront-ils que Bou Hmara a fait vaciller le trône du Sultan. Et puis c'est à peu près tout pour la majorité des gens. Mais ce n'est pas Bou Hmara qui est en cause, c'est la désinvolture avec laquelle on traite l'Histoire.
Pourtant le roman historique d'Omar Mounir sur Bou Hmara en est à sa troisième édition, toujours chez Marsam. Dommage qu'il n'y ait pas eu de grands soins ni sur la mise en page ni l'impression. De manière générale, les maisons d'éditions marocaines ne font guère d'efforts pour la promotion de leur production: trop cher, disent-elles, reste que ne pas vendre est plus coûteux que de vendre. Mais c'est une autre histoire.
La grande Histoire, elle, a produit ce personnage exceptionnel qu'était Jilali Ben Driss Azzarhouni al Youssefi, dit Bou Hmara, dit aussi le Rogui. Et ce dans une période très exceptionnelle. Les tentatives de modernisation économiques et monétaires de Moulay Hassan Ier viennent d'échouer. La transmission du Trône, mal gérée, a favorisé un souverain adolescent, Moulay Abdelaziz. Les Puissances se sont partagées l'Afrique sans réussir à mordre sur le Maroc, où quinze ans durant elles vont jeter tout l'huile qu'elles peuvent sur tous les conflits internes qui se présentent, dans cet Empire rongé par l'incurie et l'incompétence. Si on le peut, on lira avec saisissement les descriptions de «Un crépuscule d'Islam, Maroc» d'André Chevillon, publié en 1906 (introuvable sauf en salle des ventes; rien à voir avec l'ouvrage de Jean-Jacques Walter publié en 2005 sous un titre approchant – un livre qu'on oubliera pour cause de syncrétisme ignare!-).
Tout au long de son ouvrage, Omar Mounir pose la question des armements: D'où viennent ces armes, souvent totalement dépassées, qui équipent les armées d'Abdelaziz, Moulay Hafid, Raïssouni et encore Bou Hmara? Dès que l'un s'affaiblit, soudain des équipements apparaissent et la guerre reprend! Une chose est sûre, il faut les payer. C'est ce qui fera tomber le Maroc, surendetté.
L'Empire chérifien est dans une misère noire à l'époque de Jilali Ben Driss Azzarhouni.
On ne sait pas grand-chose de l'homme jusqu'à ce qu'il soit «recruté» au Palais, par le Sultan Moulay Hassan. Ce dernier lui fait donner une instruction dont peu bénéficient, en raison de l'opposition des religieux.
La légende dit aujourd'hui que le nom de Bou Hmara vient de l'habitude qu'avait notre héros de faire transporter ses livres (il était pratiquement le seul à en avoir) par une ânesse. Omar Mounir ne reprend pas cette explication.
Toujours est-il que Jilali a un niveau d'études assimilé à celui d'un ingénieur, spécialité art militaire. C'est d'ailleurs ce qui expliquera les «tannées» que ses troupes arriveront à infliger aux armées loyalistes (le mot convient-il dans le contexte de l'époque?).
C'est à la mort du Sultan Moulay Hassan, en 1894, que le destin de Jilali va être mis sur d'autres rails car Bâ Hmed, le célèbre Grand Vizir de Moulay Hassan, s'arrange pour que la succession aille, non pas au fils aîné M'hamed (était-il simple d'esprit?), mais à Abdelaziz.
Fin 1904, la dissidence du Rogui n'a que quelques mois. Ses hommes (300 ou 500, armés de quelques fusils Chassepot) battent à plate couture les deux armées du Maghzen (5.000 hommes au total).
C'est leur première victoire, la prise de Taza, où Jilali Ben Driss Azzarhouni al Youssefi entre triomphant et humble, assis sur une ânesse. L'auteur y voit l'origine du surnom et indique qu'immédiatement le pauvre animal sera remplacé par de fiers chevaux. Il fera aussitôt un magnifique mariage avec une femme de haute lignée qui ne le quittera plus, y compris sur les champs de bataille.
Il y aura d'autres victoires, toutes aussi improbables les unes que les autres, jusqu'à la destruction finale du mouvement en 1909. Les rebelles prennent tout leur armement dont une vingtaine de canons.
Les troupes loyales (ce qui en reste) rentrent comme elles peuvent vers Fès, terrorisant les bons bourgeois de la ville qui se voient déjà morts et détroussés. Fès n'a-t-elle pas toujours vécu dans la hantise des descentes des tribus rurales?
Car il faut savoir qu'en principe, ces armées se battant «pour l'Islam», elles ne sont pas payées. Omar Mounir y voit une des raisons de cette première défaite des troupes régulières. Comme les hommes de Bou Hmara ne sont pas riches, que leur dissidence concerne des zones pauvres, il n'y a pas grand-chose à gagner aux combats. Que des mauvais coups à prendre et pas de butin. Donc pas de zèle.
Moulay Abdelaziz va changer de tactique: il emprunte pour payer ses hommes. C'est le début de l'endettement qui va aller croissant, jusqu' à Algésiras.
Un an plus tard, nouvelle série de batailles. L'armée royale est encore battue, son armement pillé. Omar Mounir analyse: du népotisme et pas d'entraînement, ni de renseignement… Quant au paiement des hommes, d'abord il est bien trop faible, même pas de quoi acheter le pain de la journée. Ensuite, ce dédommagement, concentré entre les mains des caïds et des vizirs, c'est une trop belle aubaine pour s'en priver: on fera donc durer la guerre en perdant les batailles. Après Taza, Oujda et sa région passent sous le contrôle des insurgés.
Mais alors commence une période difficile pour le révolté. La traîtrise est partout autour de lui, tandis que les tribus le lâchent car les butins se font de plus en plus maigres.
Ah! ces historiens!
Lorsque L'Economiste a réalisé ses fameux «tirés à parts» sur la Dynastie Alaouite (ils n'existent plus sur papier, uniquement dans le site web), les journalistes s'étaient attachés le concours d'universitaires de grand renom, sous la houlette du Pr. Mustapha Bouaziz. Et ce n'est pas trahir un grand secret que de dire qu'il y eu un choc culturel entre les historiens de l'université et les journalistes, les premiers considérant que les seconds étaient des ignares et les seconds qualifiant les premiers «d'en-naphtaliniseurs». Le fond de l'affaire? Juste un mode de communication différent. Quand les universitaires cherchent la reconnaissance scientifique de leurs pairs, quitte à devenir imbuvables pour le grand public, les journalistes cherchent exactement l'inverse, et sacrifient un détail, s'il doit rebuter ce grand public.
Omar Mounir, bien qu'universitaire (juriste) est plus proche du journaliste. C'était son métier à Radio Prague. Il romance donc: l'Histoire devient une histoire accessible. Mais pour être honnête, on ne peut pas lui attribuer un grand talent de conteur. C'est bien dommage, car ils ne sont pas très nombreux, les universitaires qui osent braver la «naphtaline» pour s'adresser au public.
Signalons pourtant l'excellente revue Zamane, qui n'a pas le succès qu'elle mérite pourtant amplement : elle est la seule au Maroc à mettre l'histoire à portée d'un public non spécialisé, même si par moments le piment d'extrême gauche est un peu fort.
Quinze jours d'une barbarie inouïe à Fès
OMAR Mounir, dans une page émouvante (page 9), accorde au Rogui le droit à revendiquer une place que l'histoire officielle, selon lui, ne lui donne pas en suffisance.
Pourtant l'auteur note consciencieusement que dès la troisième année, rien ne va plus pour les révoltés. Les tribus qui l'avaient suivi se mettent à lui marchander les hommes et les armes. La fable du Rogui-fils aîné de Moulay Hassan ne tient plus. L'imam qui disait la prière en son nom est le premier à renseigner (par écrit!) le Palais de Fès. Et ainsi de suite.
Les choses ne sont pas plus brillantes pour les armées loyales, qui ont appris la déposition de Moulay Abdelaziz par son demi-frère Moulay Hafid. Avec un affrontement militaire violent entre les troupes des deux sultans en 1907. Elles ne savent pas mieux se battre, malgré ou à cause des conseillers français qui ne se font pas faute d'embrouiller chaque situation. Sur le sujet, l'auteur reconstitue des échanges passionnants entre les hommes des Puissances coloniales et les Marocains. On notera tout particulièrement Thorès à qui l'auteur donne le rôle d'expliquer les évènements de Tanger. Un délice.
Après le pillage du camp impérial d'Abdelaziz, la prise de ses conseillers, de son harem et de son trésor par son demi-frère, on ne sait plus qui est avec qui. Les tabors en viennent à s'attaquer mutuellement pour se voler de quoi manger.
La situation n'est pas plus claire entre les Espagnols, les Rifains et les Français. Les premiers se fond étriller par les Marocains, que tout le monde croyait épuisés par 6 ans de guerre pour et contre le Rogui. A Madrid comme à Barcelone, l'Espagne elle-même sera contaminée par la «malédiction de Bou Hmara».
Pendant ce temps, notre héros est en fuite, ou peu s'en faut. Il sera rattrapé à Ouazzane par le Caïd Dlimi. Emmené en cage jusqu'à Fès, son arrivée ouvre quinze jours de massacres d'une barbarie inouïe… Même en les replaçant dans le contexte historique, on sent que l'auteur a du mal à en relater quelques épisodes.
Au risque de commettre un anachronisme, peut-on dire que ce qui restait d'indépendance au Maroc a été noyée dans la boue de sang formée sur les places de Fès, cet été 1909? Sans doute.

Nadia SALAH
Demain


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