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A Zaouiat Ahansal, comment le safran et le thym créent de la richesse
Publié dans L'Economiste le 18 - 12 - 2018

Dans les montagnes enneigées du Haut Atlas, Zaouiat Ahansal est une commune rurale aux maisons de terre comme il en existe des milliers dans cette région. Encastrée entre des ravins et traversée de l'oued Ahansal, elle semble cependant appartenir à une autre planète (Ph. L'Economiste)
Dans le Haut Atlas, malgré les conditions naturelles difficiles, des femmes, épaulées par une coopérative locale, créent de la richesse économique. Grâce à deux produits phares, le thym et le safran. En 2018, 45 tonnes vendues pour le premier, un chiffre d'affaires de 620.000 DH. 15,5 tonnes pour le second, une valeur de 542.000 DH.
On est à Zaouiat Ahansal (10.435 habitants, 2004) dans le Haut Atlas, une de ces communes rurales dont les habitants, particulièrement les femmes, ont su transformer leurs conditions géographiques difficiles et leurs terres chiches en ressources naturelles en réussite économique.
L'exploitation de deux produits phares, -le thym et le safran-, ont pu bouleverser significativement la vie de ces femmes, traditionnellement dépendantes de leurs hommes, n'ayant jamais, pour certaines, touché ni senti l'odeur de l'argent. Mais pour arriver à Zaouiat Ahansal pour rencontrer ces femmes, c'est tout un détour. Trois heures de route depuis Azilal, la ville la plus proche (province Azilal, région Beni Mellal Khénifra).
La distance n'est pas excessive, moins de 80 km, mais la route est si escarpée, avec des virages de 90° s'étirant sur une cinquantaine de km, qu'il est impossible de rouler à plus de 40 km/heure. Les montagnes du Haut Atlas central, à travers lesquelles serpente cette route, sont couvertes de neige, et le temps est exceptionnellement ensoleillé en ce début décembre.
Le soir tombant, nous arrivons à notre destination: une commune rurale aux maisons de terre comme il en existe des milliers dans le Haut Atlas, mais Zaouiat Ahansal, encastrée entre des ravins, traversée par l'oued Ahansal, semble appartenir à une autre planète. L'accès est si difficile qu'on se demande pourquoi ces villageois ont choisi cette terre si isolée pour y vivre, devenant célèbre pendant le protectorat par sa résistance légendaire incarnée par Ahmed El Hansali.
Le safran, fini et emballé, est prêt à être expédié. Des camions viennent des villes transporter safran et thym (Ph. JM)
L'un des premiers villages du Maroc à avoir bénéficié d'un raccordement électrique
Un certain géographe, David Goeury, l'a décrite d'ailleurs en ces termes (revue géographique des pays méditerranéens-2011): «Le monde se divise en deux: ceux qui ont vu la Zawiyya et ceux qui ne l'ont pas vue, et ceux qui ont vécu dans la Zawiyya et ceux qui n'y ont jamais dormi…».
Jusqu'aux années 2000, le village était encore enclavé, loin du développement socioéconomique national, les 77 km séparant la Zaouia du reste du pays étaient, racontent les villageois rencontrés au souk hebdomadaire du lundi, «encore une piste difficile, seuls les mulets, les Land Rrover et quelques camions et voitures téméraires pouvaient l'emprunter».
Un fait notoire, malgré son enclavement, Zaouiat Ahansal est l'un des premiers villages du Maroc à avoir bénéficié d'un raccordement au réseau électrique, avant même quelques agglomérations du pays, comme Afourer, pour ne citer que cet exemple.
De 5 femmes en 2016, la coopérative Amagar pour les plantes aromatiques et médicinales est passée à 80 en 2017, puis à 122 en 2018. Avec une tranche d'âge comprise entre 19 et 60 ans. Pour cette année, 15,5 tonnes de bulbes de safran ont été plantées (Ph. JM)
Cette électrification a un secret, comme nous le raconte un guide de montagne sexagénaire: l'entreprise adjudicataire aux années 1940 pour la construction du barrage Bin El Ouidane a placé ses premières turbines, comme essai, dans la rivière qui traverse Zaouiat Ahansal, et les chaumières du village qui allument leurs premières lampes électriques sans débourser le moindre sous. Cela a duré jusqu'en 2009, quand l'ONE a décidé d'intégrer le village au réseau national d'électricité.
C'est à Agoudim, l'un des quatre principaux douars (avec Amezray, Taghia et Teranimine) de Zaouiat Ahansal, que nous avons rencontré trois dirigeantes de la coopérative Amagar pour les plantes aromatiques et médicinales (Amagar renvoie à Amghar, le cheikh ou le doyen en langue amazighe).
En l'absence de la présidente de la coopérative, Fatima Amgar, qui se trouvait en Turquie pour une mission de représentation, c'est Aïcha Farid, la vice-présidente et la dynamo 2 de la coopérative qui nous raconte l'aventure de ces femmes qui ont su braver la pauvreté et le dénuement, en devenant une source de revenus pour leurs familles.
Valeur ajoutée et générateur d'emplois
L'aventure a commencé en 2016, sous l'impulsion d'une autre structure constituée à Afourer, la coopérative Jibal Al Khair, animée par un technicien agricole, Abdelaziz Mouloua.
Au service du développement et de l'exploitation des produits agricoles de la province d'Azilal, cette coopérative a lancé tout un programme de sensibilisation et d'accompagnement au profit des coopératives déjà existantes, ou celles à naître, s'investissant dans le domaine agricole. Objectif, valoriser les produits locaux, combattre la pauvreté et encourager les paysans vivant de cultures vivrières à mieux exploiter leurs terres.
«Nous ne doutons aucunement des efforts des autorités de la province d'Azilal, dont le gouverneur qui fait un travail méritoire, ni du programme de l'INDH, ni celui de la direction provinciale agricole (DPA), mais nous avons senti un besoin pressant en matière d'encadrement et de suivi des paysans, dont profitent surtout les intermédiaires.
De 5 femmes en 2016, la coopérative Amagar pour les plantes aromatiques et médicinales est passée à 80 en 2017, puis à 122 en 2018. Avec une tranche d'âge comprise entre 19 et 60 ans. Pour cette année, 15,5 tonnes de bulbes de safran ont été plantées (Ph. JM)
D'autant que le foncier exploitable dans cette région est réduit, et appartenant souvent au domaine forestier», indique Mouloua.
Cette coopérative incite ainsi ces paysans à la culture du safran, un produit à valeur ajoutée certaine, générateur d'emplois en plus. Trois zones sont ciblées, la vallée Aït Boualli, Tabant du côté d'Aït Bouguemez…, et Zaouiat Ahansal.
Dès les premiers jours, le projet suscite dans cette dernière commune un enthousiasme sans précédent, les femmes en premier. Et pour cause, elles quittaient l'école dès la 6e année primaire et, à défaut d'un collège (il n'a été construit qu'en 2016), elles étaient astreintes à rester sur place, à passer leurs journées à ramasser du bois de chauffage dans la forêt avoisinante, à faire paître leurs chèvres, ou à faire le ménage chez elles, des travaux sans contrepartie financière.
«Même celles, assez rares, qui tentaient leur chance dans un lycée en ville (Aït Mhammed, Azilal, Marrakech ou Beni Mellal…) ne tardaient pas à rentrer au bercail, trouvant les dépenses énormes par rapport à leurs revenus. Une fille de chez nous n'avait même pas de quoi s'offrir un hammam…», se désole Aïcha, 22 ans, détentrice d'une licence en droit privé.
Voilà qu'on leur propose la culture du safran et la cueillette du thym (qu'elles faisaient déjà, mais chacune pour soi, et sans valeur ajoutée), en contrepartie d'espèces sonnantes et trébuchantes. L'intérêt est considérable: de 5 femmes en 2016, la coopérative est passée à 80 en 2017, puis à 122 en 2018. Avec une tranche d'âge comprise entre 19 et 60 ans.
«Ne plus quitter l'école à cause de la pauvreté»
Pour le thym, la coopérative passe un contrat avec le Haut-Commissariat des eaux et forêts pour que les femmes soient autorisées, officiellement, à accéder à la forêt pour faire leur travail. Après la cueillette de la plante, elles la font sécher chez elles pendant quelques jours, puis elles la vendent à la coopérative à 10 DH/kg. Cette dernière l'écoule à 13 DH. Les camions de quelques entreprises viennent charger leur marchandise pour être transformée en huiles essentielles médicinales et exportées à l'étranger.
Les hommes, eux, prêtent main-forte aux femmes et gagnent, de leur côté, un pécule: pesage et transport du produit. Pour cette année 2018, ce sont 45 tonnes de thym qui ont été vendues avec à la clé un chiffre d'affaires de 620.000 DH. La coopérative caresse maintenant un autre projet: transformer elle-même le thym en huile médicinale. Le projet est en train de mûrir. «Notre priorité est que ces femmes gagnent plus d'argent, pour que leurs enfants ne quittent plus l'école à cause de la pauvreté», espère Aïcha.
Le souk hebdomadaire de Zaouiat Ahansal (Ph. JM)
Concernant le safran, la coopérative a tenté son expérience en 2017. Une vingtaine de femmes, ayant une expérience en la matière, ont répondu à l'appel. L'ONG allemande GIZ, qui soutient les très petites et petites entreprises marocaines dans des activités génératrices de revenus, a fourni 7 tonnes de bulbes, et les femmes de les cultiver et les entretenir jusqu'à ce que les plantes produisent leurs fleurs.
Après la cueillette, les paysannes emmènent ces fleurs chez elles pour prélever le pistil et le mettre à sécher. Une fois le produit fini, elles le vendent à la coopérative à 25 DH/gramme, laquelle le revend à 30 DH/g. Le produit est d'excellente qualité, jugent ceux qui l'ont goûté, le prix, certes, n'est pas loin de celui de «la maison du Safran» de Taliouine (35 DH/g), mais au moins l'on sait avec certitude qu'il n'a subi aucune triche.
En 2018, ce sont 15,5, tonnes de bulbes qui ont été plantées. Cette fois-ci elles ont été fournies par le Fonds international de développement agricole (FIDA). Meriem, 50 ans, rencontrée au siège de la coopérative au douar Agoudim, n'a pas de mots assez forts pour nous décrire le bonheur des femmes quand elles ont touché pour la première fois l'argent de leur labeur.
«L'une a pleuré à chaudes larmes en contemplant pour la première fois de sa vie le billet bleu de 200 DH tremblant entre ses mains». La coopérative Amagar a encore d'autres cordes à son arc pour aider davantage les femmes de Zaouiat Ahansal: la valorisation de quelques plantes aromatiques et médicinales du terroir: le romarin, la verveine, le chih, le harmal et le genévrier.
Nouveaux amandiers et oliviers
Entre autres projets proposés par la coopérative Jibal Al Khair pour faire sortir les paysans des montagnes de la province d'Azilal de la pauvreté: l'implantation de nouveaux amandiers s'adaptant aux nouvelles conditions climatiques, à la place des anciens, qui ne sont plus aussi productifs qu'auparavant. Zone ciblée: Tabant, dans la région d'Aït Bouguemez. L'autre projet concerne l'olivier. C'est un arbre dévoreur d'eau, or la pluie n'est pas toujours certaine, et les sources qui alimentent les canaux d'irrigation ne sont plus aussi généreuses que par le passé. L'arbre sèche progressivement et son rendement s'amenuise au fil des ans. «Nous avons encouragé les paysans à cultiver leurs oliviers sur des périmètres rapprochés pour que leur culture profite de la même source d'irrigation. C'est le cas d'Aït Boujjou, près de Beni Mellal, où l'on a poussé et aidé les paysans à creuser des puits pour que leurs oliviers profitent en même temps du système d'irrigation goutte-à-goutte», indique le président de la coopérative Jibal Al Khair.
Un lieu imaginaire, un lieu de nulle part...
D'Agoudim, le village principal de la commune de Zaouiat Ahansal, accroché au flanc nord du Haut Atlas central, au pied du Jbel Azourki, l'anthropologue et politologue Bruno Etienne donne, en 1990, cette description: «Haut lieu de l'Atlas, où est passé un jour ou l'autre tout universitaire qui a voulu dire quelque chose d'un peu profond sur le Maroc… Un lieu imaginaire, un lieu de nulle part, isolé du reste du pays par plusieurs heures de mauvaise piste, à l'écart du développement national, conservatoire de la grande pauvreté rurale et pourtant connu mondialement, attirant des étrangers de toutes les nationalités que ce soit à la recherche de la société segmentaire sur les traces d'Ernest Gellner pour découvrir «l'Atlas secret» ou pour escalader la première «des parois de légende» à Taghia.
Les gorges de Taghia, à 3 heures de marche à pied du douar Agoudim, sont en effet un passage obligé pour les randonneurs pédestres qui se rendent jusqu'à la vallée d'Aït Bouguemez, un périple de plusieurs jours. En 2008, les responsables d'Allibert, Atalante et Terre d'Aventure considéraient cette étape comme la meilleure destination de randonnée au monde au départ de l'Europe du fait d'un excellent rapport qualité-prix, mais aussi d'accessibilité, de dépaysement et de sécurité. Zaouiat Ahansal est proposée sous l'appellation «Atlas secret car moins fréquenté que les espaces allant du M'Goun au Toubkal».
Jaouad MDIDECH


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