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Exclusif/«J'ai résisté pendant 12 ans pour Oued Chbika»
Publié dans L'Economiste le 05 - 12 - 2019

Samih Sawiris, PDG d'Orascom development holding, avertit: «Nous avons dépensé, jusqu'à présent, 7 millions de dollars (à peu près 68 millions de DH), uniquement pour maintenir les bureaux d'étude sur place. Mais je ne pourrais pas résister éternellement. Si nous ne démarrons pas les travaux en 2020/2021, je laisse tomber le projet» (Ph. Mokhtari)
Il y a 12 ans qu'Orascom development holding s'est positionné sur la station de Oued Chbika pour en faire une ville intégrée, et malgré les crises (immobilière et économique) que le Maroc et l'aménageur ont traversées, ce dernier ne s'est pas désengagé, mais n'a pas non plus réussi à sortir ce projet de terre.
Pour Samih Sawiris, PDG de la holding, les raisons sont nombreuses et ne dépendent pas de l'aménageur uniquement. Dans cette interview exclusive donnée à L'Economiste, Sawiris explique les raisons de ce retard et espère démarrer le projet le plus rapidement possible, surtout qu'il a réussi à mobiliser deux autres associés: le tour-opérateur allemand, FTI, ainsi que d'autres partenaires marocains, après avoir été lâché par son partenaire initial français au lendemain des attentats de Marrakech.
- L'Economiste: Le projet de Chbika est passé par plusieurs rebondissements, mais n'est toujours pas sorti de terre. Est-il toujours d'actualité?
- Samih Sawiris: Oui, parce que je suis un entêté. En réalité, je crois en ce projet et en son potentiel, même après 10 ans de retard. Il est vrai que les conditions n'ont pas été favorables pour l'investissement à une époque: le monde est passé par un certain nombre de crises (immobilière, financière) qui ont découragé plusieurs autres investisseurs qui se sont désistés de leurs projets au Maroc, … Et puis, il y a eu les attentats de Marrakech qui ont été fatals pour ce projet, puisque notre partenaire français s'est tout simplement retiré du programme au lendemain des attentats.
- Il y a eu justement une 2e relance du projet en 2010…
- Non pas vraiment, le projet devait démarrer en 2010. Car, même si Orascom development avait signé la convention en 2007, les autorisations n'ont été obtenues que 3 ans plus tard. En effet, il fallait procéder à la délimitation foncière, celles des domaines publics hydraulique, maritime, portuaire, l'assiette foncière... La consolidation de toutes ces données prend beaucoup de temps. Malheureusement, à la fin de tout ce marathon procédural, nous avons été rattrapés par les conséquences de la crise immobilière et les désistements sur les intentions d'achat. Je reconnais aussi que nous sommes restés en retrait à l'arrivée du PJD, jusqu'au moment où nous avons compris que rien n'allait changer pour le business touristique et le climat des affaires. Au bout du compte, nous nous sommes retrouvés avec un retard considérable. Malgré tout, on a résisté et nous n'avons pas renoncé à ce projet. Après le retrait de notre partenaire français, il a fallu du temps pour trouver d'autres associés. Et c'est aujourd'hui fait. C'est l'allemand FTI (Ndlr: Orascom development est actionnaire de FTI) qui va nous rejoindre dans cette aventure. Mais alors que tout allait bien et que nous étions sur le point de redémarrer le projet, il y a eu un remaniement ministériel. Et vous savez, dans nos pays, si un ministre change, vous avez une nouvelle atmosphère. Si le gouvernement change, vous avez de nouvelles conditions. Je suis là justement pour rencontrer la ministre du Tourisme pour voir si tout ce qui a été convenu est maintenu.
- Le projet va-t-il être reconfiguré? Avez-vous négocié un nouveau calendrier?
- L'agrément que nous avons conclu avec FTI et d'autres partenaires marocains porte sur deux hôtels et une marina comme phase de départ. Quant au calendrier, il ne dépend pas de moi. Ce qui est clair aujourd'hui, c'est qu'Orascom development ne se retire pas et veut poursuivre le projet. Nous avons dépensé, jusqu'à présent, 7 millions de dollars (à peu près 68 millions de DH), uniquement pour maintenir les bureaux s'étude sur place. Mais je ne pourrais pas résister éternellement. Si nous ne démarrons pas les travaux en 2020/2021, je laisse tomber le projet. N'oubliez pas qu'Orascom est une société cotée et j'ai des actionnaires derrière.
- Pourquoi le choix de Chbika? Votre particularité est de vous implanter dans des endroits excentrés. Pourquoi ces défis?
- D'abord, je n'aime pas la compétition et je serais heureux de montrer au monde qu'ils ont tort d'oublier ces régions et ces parties du monde qui portent un si grand potentiel. De ces zones vides, nous sommes capables de faire des bijoux et nous l'avons déjà prouvé. A ma connaissance, Oued Chbika est la seule région balnéaire qui peut accueillir les touristes 12 mois d'affilée à l'instar des Iles Canaries qui travaillent toute l'année. Et c'est la raison d'ailleurs qui m'a poussé à m'intéresser à cette région. C'est partout pareil. Les gens ont l'art d'être sceptiques face à ce genre de projet. Que n'avais-je pas entendu sur les autres projets? Et pourtant, ils sont sortis de terre. Les sites d'El Gouna en Egypte, d'Andermatt en Suisse, Ras Al Khaima (Emirats arabes-unis)… peuvent témoigner de notre détermination. A travers ces différentes expériences, je n'ai jamais regretté les choix d'aller vers des régions aussi excentrées. J'ai relevé le défi et créé des villes, là où personne ne misait un sou.
- Et quid de la rentabilité?
- Je ne suis pas stupide non plus. Lorsque vous entreprenez des projets qui partent de zéro pour aboutir à la réalisation de vraies villes intégrées, la plus-value réside dans le terrain acheté à petit prix -parce que personne n'en voulait au départ- et qui voit sa cote augmenter. Notre recette est toujours d'accroître la valeur de l'endroit. A titre d'exemple, il y a 30 ans, j'ai déboursé un dollar par m2 à El Gouna et aujourd'hui, je vends ce même m2 à 400 dollars...
- Êtes-vous intéressé par d'autres investissements au Maroc?
- Oui, mais je ne pourrais pas démarrer un autre projet sans prouver aux Marocains et à d'autres que je suis capable d'achever le premier. Bien sûr, dès que les travaux des deux hôtels et de la marina de Chbika seront engagés, je serais ouvert à tout autre projet. Et pour la petite confidence, j'ai eu plusieurs propositions alléchantes pour investir dans d'autres régions du Maroc que j'ai refusées. C'est frustrant, mais je ne pourrais déroger à ce principe.
- Qu'en est-il de vos projets en Afrique? Est-il très difficile d'investir dans des pays en développement?
- Nous sommes sur un projet d'une ville au Sénégal au Lac Rose du même genre que Chbika, mais pas de la même taille. Effectivement, il est très difficile d'investir dans un pays en voie de développement pour la simple raison que vous n'avez pas de vision à long terme. On ne peut jamais prédire ce qui va se passer d'ici 10 ans ou même 5 ans. On ne peut pas savoir si les conditions ne vont pas changer, s'il n'y aura pas de conflit, ni terrorisme… A l'inverse, en Europe, ces contraintes sont moins lourdes. Cependant, en investissant dans les pays en voie de développement, nous prenons plus de risques, mais nos rendements sont plus élevés.
- Avez-vous des critères de durabilité dans vos investissements?
- Pour moi, la durabilité, ce sont des projets qui profitent à la population de la ville et qui a besoin d'un travail et d'un habitat convenables. Les projets devraient donc créer des emplois durables aux habitants, des logements, des écoles, des hôpitaux. Et c'est l'essence même d'une ville touristique intégrée, en plus d'un développement d'un écosystème économique qui va profiter à tous. Le deuxième critère de durabilité est de protéger la faune et la flore et prendre soin de l'environnement. Si un endroit où il y a de belles plages devient pollué, plus personne ne va y aller et les terrains ne vont plus avoir de la valeur. Et sur ce sujet, je suis en phase avec les visions des Etats. En Suisse par exemple, nous avons contribué à l'extension de l'infrastructure hospitalière. A El Gouna, nous avons construit un hôpital qui est aujourd'hui devenu un des meilleurs en Egypte. Et c'est avec la même approche que nous envisageons Chbika.
- Pourrait-on voir -comme ce qui a été fait à El Gouna- un festival pour cette ville du Sud que vous souhaitez créer?
- Pourquoi pas? Lorsque la ville sera habitée par les Marocains qui travaillent sur place, que les équipements collectifs et les écoles destinées à leurs enfants seront présents et utilisés, il faudra bien leur offrir ce qui existe dans les autres villes.
Biographie
Samih Sawiris est un homme d'affaires égypto-monténégrin, milliardaire et deuxième des trois fils du magnat de construction, le milliardaire Onsi Sawiris. Sa famille est à la tête d'une des plus grosses fortunes du monde. Samih est président exécutif du conseil d'administration et PDG de Orascom development holding. Après avoir débuté comme représentant commercial en Egypte du groupe industriel allemand Krupp, puis de Volvo (moteurs de bateaux) à la fin des années 80, Samih Sawiris lance une usine de construction de bateaux en fibre de verre. Et c'est le début de sa carrière en tant qu'entrepreneur. Il est surtout connu pour flairer les bonnes affaires. Ce qu'il a fait du désert d'El Gouna qui deviendra un modèle est parti d'une petite folie de jeune adulte. Avec ses amis, tous férus de bateaux, «il fallait trouver où parquer» leurs bateaux et «construire des villas et une marina». Le site actuel d'El Gouna s'y prête, mais ce sont les terres… désertiques de l'Etat, avec qui il passe un deal: adjoindre à son projet un hôtel. 30 ans plus tard, c'est toute une ville qui est sortie de ce désert. La réussite dans les affaires lui donne une légitimité incontestée. Hors de ses bases, le groupe est présent en Jordanie, à Oman, aux Emirats arabes unis, Roumanie, Monténégro, Suisse, au Sénégal, Royaume-Uni et au Maroc.
Propos recueillis par Badra BERRISSOULE


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