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Modèle de croissance: C'est au secteur privé de jouer le grand rôle
Publié dans L'Economiste le 06 - 12 - 2019

Ferid Belhaj, vice-président de la Banque mondiale pour la région Mena: «Notre droit et nos pratiques doivent évoluer pour justement permettre la restructuration agile des entreprises et leur redimensionnement» (Ph. L'Economiste)
La faible croissance économique préoccupe. Des réformes importantes ont été menées, mais leur impact reste limité. Ferid Belhaj, vice-président de la Banque mondiale pour la région Mena en visite au Maroc le mois dernier, estime que le modèle de développement actuel reposant sur la demande intérieure, notamment l'investissement public, risque de s'essouffler sans un accroissement sensible du rendement de l'investissement et de la productivité. Ferid Belhaj indique aussi que la croissance passe par le développement du secteur privé: «Il importe d'ouvrir les marchés à plus de concurrence, permettre à de nouveaux acteurs économiques de contester ces marchés».
- L'Economiste: Le Maroc a mis en œuvre de nombreuses réformes sans impact important sur la croissance. C'est un sujet qui a été certainement abordé avec les responsables gouvernementaux. Que recommandez-vous?
- Ferid Belhaj: Le Maroc a lancé d'importantes réformes institutionnelles et économiques fondées sur des stratégies sectorielles ambitieuses qui ont permis d'insuffler une nouvelle dynamique dans des secteurs stratégiques tels que l'agriculture, l'énergie et l'industrie. Le Maroc a, en parallèle ou en appui, engagé une politique ambitieuse et porteuse de développement des infrastructures.
Personnellement, et de retour ici après un hiatus d'une dizaine d'années, j'ai été impressionné par les performances en matière d'infrastructures. Ce qui est toutefois marquant, c'est que la croissance économique n'a pas été au rendez-vous de manière aussi transformative que souhaité ou prévu. Elle n'est pas assez forte pour générer suffisamment d'emplois dans l'économie formelle. Le chômage demeure endémique, notamment pour les jeunes et les diplômés.
Nous en parlons avec le gouvernement et les acteurs du secteur privé, le modèle de développement actuel reposant sur la demande intérieure, notamment l'investissement public, risque de s'essouffler sans un accroissement sensible du rendement de l'investissement et de la productivité. Il s'agit de s'orienter progressivement vers un modèle dans lequel le secteur privé joue un plus grand rôle de moteur de croissance et de création d'emplois. Pour y arriver, le Maroc devrait poursuivre des politiques qui promeuvent des règles du jeu équitables dans le domaine des affaires, des taux de participation économique élevés et une forte intégration économique et financière au niveau international. L'objectif est essentiellement de créer un environnement porteur pour les entreprises, d'encourager l'entrepreneuriat et le développement des TPE et PME, et de promouvoir l'ouverture du marché du travail, la compétitivité et la diversification.
- Quelles réformes urgentes faut-il mener pour dynamiser le secteur privé?
- Comme souligné précédemment, la croissance passe nécessairement par le développement du secteur privé. Pour cela, il importe d'ouvrir les marchés à plus de concurrence, permettre à de nouveaux acteurs économiques de contester ces marchés. Les marchés du secteur public représentent un levier à portée de main: la passation des marchés publics représente 200 milliards par an, de quoi alimenter le chiffre d'affaires de beaucoup d'entreprises. Un degré important de contestabilité et de compétition ouverte et juste permettrait de donner leur chance à tous les intervenants. Par ailleurs, et au-delà de la "manne publique", la création de richesse à travers les entreprises engagées dans les nouvelles technologies ainsi que l'accroissement de la compétitivité à l'international sont des éléments fondamentaux d'une économie marocaine lancée vers l'avenir et vers les marchés nouveaux. L'Afrique subsaharienne, l'Europe et au-delà sont des profondeurs importantes pour le Maroc.
- Les défaillances d'entreprises sont importantes, l'écosystème des startups embryonnaire... comment y remédier?
- Deux dimensions: en premier lieu, les défaillances font partie intégrante de la vie de n'importe quelle entreprise. La faillite même ne doit plus être vue comme un traumatisme. On fait faillite, on se relève et sur le métier on remet son ouvrage. Vous savez qu'en matière de startups et dans ce que l'on appelle maintenant la nouvelle économie, faire faillite est devenu un "must". Lors d'une visite à la Silicon Valley en Californie, j'ai été surpris et intrigué de m'entendre dire qu'un "startupeur" qui n'a pas fait faillite est marginalisé et n'attire pas les investissements. La faillite n'est donc plus un traumatisme. Elle devient une étape quasi normale de la vie des entreprises. Notre droit et nos pratiques doivent évoluer pour justement permettre la restructuration agile des entreprises et leur redimensionnement.
Au-delà des startups, la PME a besoin d'un renforcement/optimisation des dispositifs de soutien et accompagnement qu'ils soient d'ordre financier ou autre pour améliorer les capacités managériales et l'accès aux marchés. A ce propos, mes collègues me disent que le portail national de l'entrepreneur arrive à point nommé. Il importe aussi d'approfondir l'amélioration de l'environnement des affaires et de simplifier les procédures, en profitant des opportunités offertes par la numérisation. Le Maroc a effectué des avancées importantes dans le classement "Doing Business", mais davantage d'efforts doivent être déployés pour plus de proximité avec le quotidien de la PME. La réforme des CRI (Centres régionaux d'investissement) et d'autres mécanismes d'appui aux entreprises constituent une avancée notable.
Les dépenses d'investissement ont atteint 371 milliards de DH en 2018. Ce qui représente 33,5% du PIB, un effort qui reste parmi les plus importants en comparaison avec d'autres pays au niveau international
- La Banque mondiale a critiqué, dans un récent rapport, l'écart entre le développement du système bancaire et celui du marché des actions au Maroc. Quelles conséquences pour les entreprises surtout les PME?
- Le système bancaire et le marché des actions sont deux modes de financement des PMEs très distincts et qui suivent leur propre logique de développement. On sait que le financement en dette (par les banques) se développe bien avant le financement en capital (par la Bourse) et que ce dernier s'adresse à une "élite" de PME. Celles qui ont la profondeur de capitalisation justifiant les coûts du financement par recours au marché boursier, un degré avancé de transparence des comptes, une sophistication de la gouvernance, une maturité financière, etc. C'est le type de PME que cible justement le programme Elite lancé par la Bourse de Casablanca, qui commence à produire de nouveaux émetteurs d'actions. Les banquiers de ces PME jouent un rôle crucial pour les préparer à ouvrir leur capital pour financer leur croissance. En ouvrant et augmentant leur capital, ces mêmes PME pourront emprunter plus de leurs banques. Un processus gagnant-gagnant sur lequel le système financier marocain est bien positionné. Pour cela, il faudra dépasser les rigidités, notamment culturelles. D'une manière générale dans la région Mena, les entreprises, même de taille importante, restent fondamentalement familiales.
- Quelle est votre appréciation de la croissance économique dans la région Mena. Une montée des tensions régionales pourrait-elle fragiliser encore plus les pays de la région?
- La région devrait enregistrer un taux de croissance modeste de 0,6% en 2019, qui devrait, selon nos prévisions, monter à 2,6% en 2020 et atteindre 2,9% en 2021. Les prévisions de croissance pour 2019 ont été réduites de 0,8 point de pourcentage par rapport aux projections d'avril 2019. Des risques baissiers substantiels pèsent sur les perspectives économiques de la région, les plus notables étant l'intensification des difficultés de l'économie mondiale et l'accroissement des tensions géopolitiques. Ces dernières, qui n'ont cessé de s'intensifier ces derniers mois, pourraient compromettre la stabilité déjà fragile de l'économie régionale et mondiale. D'un point de vue macroéconomique, il est certain que ce climat d'incertitude entraîne une réduction des investissements et un ralentissement de la croissance. Selon nos dernières prévisions, le taux de croissance en Irak et au Liban pour 2020 a été revu à la baisse respectivement de 0,3 et 0,4 point de pourcentage depuis les mouvements de protestation qui ont débuté en octobre. Il en est de même pour l'Algérie dont la croissance devrait observer une tendance baissière de 0,6%. Ces retombées ne se limitent pas aux pays affectés par ces mouvements, mais touchent également les pays voisins. A titre d'exemple, le Koweït devrait connaître une baisse de 0,6% par rapport au taux de croissance prévisionnel, tandis que la Tunisie affiche une baisse de 0,3%.
Cependant, tout en représentant des signaux d'alerte pour les économies des pays concernés et au-delà, ces mouvements peuvent constituer un appel au réveil et à la reprise de travail. Je suis toujours optimiste pour la région Mena. Je pense que nous avons des potentialités importantes. Je pense aussi que nous perdons beaucoup de temps en tergiversations. Cela est vrai pour de nombreux pays qui travaillent, mais trop lentement, à la mise en place des réformes nécessaires. Le monde ne nous attend pas. Il faut accélérer la marche. Le Maroc, avec beaucoup de problèmes toujours présents et complexes, est quand même sur la bonne voie. D'autre pays doivent suivre son exemple.
«L'urbanisation n'a pas pu engendrer
les transformations structurelles attendues»
«Les inégalités régionales et spatiales représentent un autre défi pour le développement du pays. On peut détecter une politique intelligente de développement qui tend à offrir aux citoyens les raisons de ne pas se déplacer en masse vers les grands centres urbains à la recherche d'emploi et de qualité de vie améliorée. L'on remarque aussi que l'urbanisation n'a pas pu engendrer les transformations structurelles attendues. En permettant de réaliser davantage d'économies d'agglomération au lieu d'une expansion urbaine peu structurée, le Maroc renforcerait son potentiel de croissance et d'inclusion. Autre clé de voûte d'un système socioéconomique plus inclusif, la formation du capital humain qui requiert l'accès à une éducation de qualité, à des services de santé et à des services de développement de la petite enfance pour tous, et ce, à travers des politiques et des investissements plus efficaces dans les secteurs sociaux. Le capital social a des effets concrets positifs sur la vie économique. C'est une lapalissade que de dire que c'est là un élément essentiel pour améliorer l'efficacité des institutions politiques et économiques d'un pays. Durant ma visite, j'ai entendu parler de cette impulsion nouvelle que Sa Majesté le Roi Mohammed VI souhaite donner à une réflexion collective autour d'un nouveau modèle de développement. Lors de nos entretiens avec les responsables marocains, nous avons pu évoquer ce chantier prometteur et assurer les autorités de notre pleine disposition à appuyer le Royaume dans cette réflexion. La prise en charge de ce chantier par mon ami Chakib Benmoussa est une garantie de qualité et j'espère de succès».
Propos recueillis par Khadija MASMOUDI


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