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Après Bombay, l'inéluctable riposte indienne?
Par le colonel Jean-Louis Dufour
Publié dans L'Economiste le 08 - 12 - 2008

Notre consultant militaire est officier de carrière dans l'Armée française, ex-attaché militaire au Liban, chef de corps du 1er Régiment d'infanterie de marine. Il a aussi poursuivi des activités de recherche: études de crises internationales, rédacteur en chef de la revue Défense… et auteur de livres de référence sur le sujet, dont «La guerre au XXe siècle» (Hachette 2003), «Les crises internationales, de Pékin à Bagdad» (Editions Complexe, 2004)
La crise internationale amorcée par l'attaque de Bombay, le 26 novembre, est singulière. Tout évènement de ce genre suit d'ordinaire un schéma précis dont les phases, de durées variables, suivent un ordre quasi immuable et logique: précrise, rupture, escalade, détente ou… guerre(1). Entre l'Inde et le Pakistan, la phase d'escalade semble escamotée. La réaction de New Delhi paraît très modérée, le Pakistan ayant reconnu très vite la participation de cadres subalternes de ses Services (Inter Services Intelligence ou ISI) à l'action menée par les militants de l'organisation cachemirie Lakhdar-e-Taiba. Dans chacun des deux pays, rien de spectaculaire n'intervient, guère de bruit de bottes, pas de mouvement de troupes, aucune mobilisation. Tout juste les Indiens ont-ils renforcé la surveillance de leurs aéroports et mis leur armée de l'air en alerte après avoir intercepté le 5 décembre divers signaux indiquant de possibles détournements d'avions liés à des attaques suicide.
Normalement, tout pays agressé par des terroristes venus de l'étranger réagit sans tarder. La riposte ne doit pas intervenir des semaines, voire des mois, après l'offense. On ne gronde pas un enfant des heures après la faute commise. C'est un peu la même chose s'agissant de représailles antiterroristes.
Pourtant l'Inde ne saurait se dispenser de frapper. Pour deux raisons: la situation électorale du gouvernement Singh est catastrophique, le Pakistan semble politiquement hors d'état de mettre hors d'état de nuire ses Islamistes et plus encore les membres de l'ISI, coupables pourtant d'une forfaiture.
La question n'est donc pas de savoir si l'Inde va employer la force mais comment elle va le faire. Les options militaires ne sont pas légion. L'Inde doit imaginer une frappe puissante, spectaculaire et à peu près instantanée. La confrontation pourrait être terrestre, aérienne, voire navale, sous la forme d'un blocus.
New Delhi ne veut certainement pas d'une guerre de grande envergure contre le Pakistan. L'Inde ne souhaite ni la décomposition de son voisin, ni l'effondrement d'un gouvernement pakistanais plutôt modéré et avec lequel les mesures de confiance étaient en train de prendre leur essor. Les Indiens doivent veiller à ne pas entraîner une réaction trop massive du Pakistan. Celui-ci laisse les Américains viser quelques objectifs situés dans les zones tribales à l'ouest du Pakistan sans trop se formaliser. L'état-major indien peut être tenté d'en faire autant à l'est, au Cachemire, surtout s'il reçoit du Pentagone les informations précises nécessaires. Bien connaître son adversaire est évidemment essentiel. Or l'Inde ne dispose pas d'outils évolués d'acquisition du renseignement. Les images satellites lui font grandement défaut pour assurer un suivi quotidien de la situation prévalant au Cachemire. Les militaires indiens ne possèdent ni drones, ni Predator, ces engins sans pilote télécommandés capables d'attaquer et de détruire un objectif. L'hiver, enfin, est imminent, et ce n'est surement pas un hasard si les auteurs des tueries de Bombay ont œuvré à la fin de l'automne. La saison se prête fort mal à des opérations offensives menée sur un terrain caractérisé par des altitudes souvent supérieures à 5.000 mètres. Lors de la guerre dite du Kargil, les Pakistanais avaient profité des grands froids pour occuper des positions évacuées chaque hiver par les troupes indiennes. Celles-ci, au printemps 1999, s'étaient lancées à la reconquête du terrain perdu. Rudes, les combats étaient néanmoins demeurés limités.
Aujourd'hui, trois possibilités s'offrent aux stratèges indiens. La première est à dominante terrestre. Des actions d'infanterie appuyée par l'artillerie, et par l'aviation si le temps le permet, sont envisageables pour aller au contact des groupes islamistes pakistanais. L'armée indienne est entraînée pour ce type de combat en terrain montagneux contre des irréguliers. Des troupes à pied constituent le moyen le mieux adapté au milieu considéré. Un tel mode d'action risque pourtant d'être laborieux et les affrontements durer longtemps. Le succès n'est pas garanti compte tenu des fortifications installées de longue date par les Pakistanais, dans un terrain très propice à la défensive. Des opérations de forces spéciales mieux adaptées à une infiltration entre des positions pakistanaises trop fortes pour être attaquées de front pourraient aussi faire l'affaire. Le but serait la destruction d'installations et de cantonnements utilisés par les paramilitaires cachemiris. Il y faut des informations très précises, une logistique appropriée et des délais suffisants pour bien préparer l'entreprise. Toutefois, l'armée indienne a peu de forces spéciales et n'a pas l'habitude des coups de commandos, un mode d'action jamais encore employé pendant soixante ans de confrontation, directe ou non, entre les deux pays. New Delhi peut aussi vouloir privilégier l'artillerie, aux tirs si souvent déclenchés de part et d'autre de la ligne de contrôle, la LOC définie en 1972. Les derniers échanges d'artillerie sérieux ont eu lieu en 2003. Ils permettent de bombarder l'autre camp sans y mettre le pied. La portée maximum est de 40 kilomètres en utilisant les LRM, ces lance-roquettes multiples russes BM 30 dont est dotée l'armée indienne. Mais il lui faudrait soigneusement choisir ses objectifs et disposer d'observateurs bien placés pour régler les tirs.
La deuxième possibilité est l'emploi de la troisième dimension, autant dire l'armée de l'air et les missiles balistiques. Ainsi New Delhi pourrait-il frapper dans toute la profondeur du territoire adverse. Certains de ses engins bénéficient d'une précision très convenable tout en étant dotés de charges à explosifs conventionnels hautement performants. Pareille stratégie ne serait pas sans risque si elle devait être mal interprétée par les Pakistanais, tentés de voir là une attaque nucléaire. Pour s'éviter pareille méprise, l'Inde dispose de missiles de croisière supersoniques sol-sol, très récents, de type BrahMos. Ces engins n'ayant jamais encore été pratiquement utilisés, des questions se posent quant à leur efficacité opérationnelle. Et il y a les avions de combat, surtout les derniers Su-30MKI russes (Flanker selon la terminologie Otan), considérés comme les meilleurs chasseurs bombardiers du monde et qui ont fait la preuve de leurs capacités lors de récents exercices Red Flag, menés sur les champs de tir américains du Nevada. Ces appareils pénétreraient sans doute sans trop de dommage l'espace aérien pakistanais. Ils pourraient donc détruire des objectifs gouvernementaux symboliques, comme par exemple le siège de l'ISI, à l'aide de bombes guidées par laser (BGL), d'origine russe et israélienne, dont l'Inde disposerait. Cette façon d'agir entraînerait sans doute une réplique pakistanaise de même nature, avec cet avantage que l'aviation d'Islamabad est probablement moins performante que celle de son adversaire. La dernière option consiste en un blocus naval des côtes pakistanaises. L'Inde avait choisi de procéder ainsi en 1971 et y avait songé après l'attaque du Parlement de New Delhi, le 13 décembre 2001. Sa marine en est capable. La disposition d'une aviation embarquée lui permet d'appuyer au plus près ses bâtiments. L'inconvénient est qu'un blocus nuirait évidemment à l'économie pakistanaise sans spécialement atteindre les coupables cachemiris, même si les auteurs de l'attaque du 26 novembre sont venus du Pakistan par voie de mer. Toutefois, la présence à Karachi de bâtiments américains ou battant pavillon des pays membres de l'Otan serait de nature à compliquer l'opération. C'est en effet via le grand port pakistanais que le commandement US assure une grande partie du soutien logistique des unités engagées en Afghanistan.
Il va falloir encore attendre pour connaître le choix de New Delhi. Seul, semble-t-il, un bombardement précis d'un objectif majeur et symbolique pourrait ressembler à cette riposte rapidement mise en œuvre, spectaculaire et puissante qu'attend l'opinion indienne. A condition d'être économe en vies humaines et de ne pas multiplier les dommages collatéraux, la réplique de New Delhi pourrait également présenter le grand avantage de ne pas entraîner une quatrième guerre, peut-être dévastatrice celle-là, entre l'Inde et le Pakistan.
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(1) Voir de J.-L. D. «Les crises internationales, de Pékin-1900 à Bagdad-2004», Bruxelles, Complexe, 2004.
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L'attaque du Parlement de New Delhi: Mesures prises par l'Inde
«A la suite de cet attentat, l'Inde a pris un ensemble de mesures de rétorsion contre le Pakistan, jugé responsable des infiltrations des militants cachemiris à partir de la zone contrôlée par Islamabad. Elle a rappelé une grande partie de ses diplomates présents au Pakistan, rompu les liaisons aériennes, ferroviaires et routières et surtout poussé près de 700.000 hommes à la frontière avec son voisin occidental. Par ailleurs, l'Inde a exigé que le Pakistan aille au-delà des seuls discours et prenne des mesures concrètes contre les groupes terroristes, notamment en faisant cesser les infiltrations et en acceptant d'extrader 20 personnes soupçonnées d'activités terroristes.
De son côté, le Pakistan a répliqué par des mesures analogues, rappels de diplomates, rupture des communications, mobilisation de l'armée. Un nouvel attentat au Cachemire indien en mai 2002 a aggravé la tension et conduit à une menace de guerre entre les deux pays.
Cela s'est traduit sur le terrain par une multiplication des incidents frontaliers et par des échanges de tirs d'artillerie. Le Pakistan a également mené, dans ce contexte pourtant déjà extrêmement tendu, des essais de missiles balistiques pour mieux afficher sa détermination».
(Rapport au Sénat de la République française en date du 24 juin 2002).


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