Les Echos quotidien : Votre dernier film «La source des femmes» a été rejeté par les Amazighs qui vous accusent de ne pas défendre leur cause en décidant notamment d'écrire le scénario en arabe alors que l'action se passe dans un village amazigh. Qu'est ce que vous en pensez ? Radu Mihailleanu : J'ai lu cette information dans la presse et je peux vous assurer que cela m'a fait de la peine, pour plusieurs raisons. D'abord, le film est imaginé dès le début comme un conte oriental à l'image des Mille et une nuits. À travers ce film, je voulais faire un zoom sur les droits de la femme dans la région, du Maroc jusqu'en Irak ou en Iran, même si je suis conscient que chaque peuple a ses propres particularités. Vu que j'ai été reçu avec un immense amour au Maroc et que les femmes marocaines arabes et amazighes m'ont énormément donné de beauté, j'ai décidé de leur rendre justice en tournant le film dans votre pays, et de retourner chez les gens qui m'ont toujours accueilli à bras ouverts. Le choix du dialecte marocain s'explique par le fait que les habitants du village où j'ai tourné mon film, qui se situe en Atlas, parlent et l'arabe et l'amazigh. Cela ne veut aucunement dire que je ne respecte pas la culture amazighe. Au contraire, mon objectif était de montrer la beauté et la richesse de cette culture à travers les chants, les habits, les bijoux... J'ai même introduit d'autres décors, pour justement appuyer l'idée que l'action se passe quelque part dans le monde arabe et non au pas au Maroc. Bref, je pense qu'on n'a plus le droit aujourd'hui d'adopter ce genre d'idées isolationnistes. La culture amazighe est riche et belle et on ne peut pas ne pas l'admirer. L'idée de représenter le Maroc au dernier festival de Cannes était aussi un moyen pour rendre hommage à notre pays... Tout à fait. Je connais votre pays depuis plus de 25 ans et je peux vous assurer que j'ai été toujours frappé par l'hospitalité des Marocains. À chaque fois que je suis au Maroc, je mange cinq à six fois par jour. Cette relation étroite avec votre pays, m'a poussé à faire des recherches sur la situation de la femme, à lire des ouvrages de sociologues comme Soumia Guessous, de dévorer les romans et les essais de Fatima El Mernissi. Tourner mon film au Maroc s'explique également par le fait que c'est le pays le plus avancé en matière des droits de la femme, grâce notamment à la Moudawana. Dans votre film, vous évoquez plusieurs sujets à la fois notamment la condition de la femme, l'intégrisme, le droit à l'éducation... Ne pensez-vous pas que c'est un peu trop ? Pas du tout. Le sujet le plus important pour moi était le droit de la femme et l'amour. C'est un sujet universel, peut être beaucoup plus d'actualité en Occident qu'en Orient où il est dit au début que la sécheresse est la sécheresse du cœur et que le désert qui avance est dans nos cœurs et que l'amour se tarit. Cela va parfaitement avec la condition de la femme qui souffre tellement. Mais attention, mon film n'est pas une guerre entre les hommes et les femmes, puisque plusieurs hommes du village ont décidé de soutenir les femmes dans leur démarche. Il y a aussi le thème que j'ai toujours rencontré dans ces villages de l'Atlas, en l'occurrence celui de l'éducation des jeunes filles. Je sais que le Maroc fournit des efforts pour que les femmes puissent avoir la même scolarité que les hommes. Je pense que tout le monde est conscient que la femme apporte de la démocratie et de l'équilibre à une société. Aussi, les femmes ne veulent plus de mariages arrangés. Elles veulent se marier par amour et surtout être maîtresses de leur corps. Certains critiques affirment que les idées abordées dans le film sont galvaudées et qu'il est assez folklorique. Qu'en pensez-vous ? Je leur conseille vivement d'aller visiter ces villages. Je pense que les gens qui avancent ce genre de discours n'ont jamais quitté leurs villes et qu'ils n'ont pas la curiosité, ni la générosité d'aller voir ailleurs. Il faut voir le combat quotidien des villageois pour être sûr que ce n'est pas des idées reçues que le film véhicule. Au village où le tournage a eu lieu, les habitants se battent aujourd'hui pour avoir un dispensaire, une mosquée, un «hammam» collectif... Vous savez, ce genre de critiques ne m'intéressent pas. Le plus important pour moi, c'est la rencontre d'autrui. Donc, il ne faut pas rester dans son fauteuil confortablement assis et commencer à parler de choses que l'on ne connaît même pas ! Pour revenir à la langue utilisée, comment avez-vous réussi à diriger des acteurs qui parlaient une langue que vous ne compreniez pas ? J'avoue que c'était difficile pour moi et pour certains acteurs principaux, qui ne maîtrisaient pas le dialecte marocain. Personnellement, j'adopte depuis quelques années déjà une technique qui me permet de repérer la musicalité des langues et surtout de savoir où est ce qu'on met l'accent et comment les mots doivent être naturels. Dans «La source des femmes», tout le dialogue était en darija, ce qui ne m'a pas permis de me reposer. En un mot, j'étais très attentif lors du tournage, à tel point que j'ai fait même des remarques à des acteurs marocains sur l'intonation. Drôle comme situation ! L'un des points forts de ce film demeure incontestablement le casting. Comment avez-vous réussi à réunir tous ces comédiens talentueux dans une même production ? J'ai eu la chance de rencontrer des acteurs français et marocains formidables. Sinon, j'ai une façon de faire, puisque j'ai travaillé au moins un mois avant le début du tournage avec justement les acteurs. L'objectif était de faire un film authentique. Avant et durant la période de tournage, deux ateliers ont été mis en place. Le premier était dédié aux femmes du village et aux actrices, chose qui a permis à ces dernières de s'habituer au mode de vie des villageoises. Le deuxième était le point de rencontre entre les acteurs et les hommes du village. En prenant cette décision, j'ai voulu éviter que le spectateur pense une seconde que c'étaient des acteurs de la ville. C'est pourquoi j'ai accordé beaucoup d'importance aux détails. Votre film est un hymne à la femme. Justement, quelle place occupe la femme dans votre vie ? Une place très importante. C'est ma mère, la mère de mes enfants, mon amie... Pour moi, la femme, c'est la poésie, c'est la vie. On ne peut point concevoir le monde sans la présence de la femme. En plus, je pense que chaque homme a une partie de féminité en lui. Certains ne veulent pas l'avouer, mais c'est le cas, heureusement ! Vous avez été désigné membre du jury du prochain festival international du film de Marrakech. Est-ce une nouvelle occasion pour renforcer votre lien avec le Maroc ... C'est un honneur pour moi, d'être membre du jury de ce grand festival. Outre le fait de découvrir de grands films, ce séjour me permettra de revenir au village, de rencontrer mes amis là bas et de leur offrir l'occasion de voir le film, tout en sachant qu'il n'y a aucune salle de cinéma là bas. Vous savez, je ne raterai aucune occasion pour visiter le Maroc.