Dans une étude comparative consacrée à cinq places boursières africaines, Yassine Zougari et Mounir El Bakkouchi mettent en évidence le rôle déterminant des marchés financiers dans la reprise économique post-covid. Publiée dans l'International Journal of Accounting finance, Auditing management and Economics, leur analyse montre que l'économie du Maroc se distingue par un niveau de structuration qui renforce l'impact de la finance sur la croissance. Toutes les économies africaines ont subi le choc de la pandémie de covid. Mais toutes n'en sont pas sorties avec les mêmes amortisseurs. Entre 2021 et 2024, la reprise a mis en lumière une ligne de fracture discrète mais décisive entre les pays capables de mobiliser leurs marchés financiers et ceux restés dépendants de moteurs plus volatils. Dans cette recomposition silencieuse, le Maroc occupe une position singulière. Sans être une place financière géante comme Johannesburg, ni un marché embryonnaire, la Bourse de Casablanca s'impose comme un espace intermédiaire où la finance commence à jouer un rôle structurant dans la dynamique de croissance. L'étude compare cinq économies aux profils très contrastés. L'Afrique du Sud domine largement par la taille, avec une capitalisation boursière qui dépasse plusieurs fois son produit intérieur brut. Le Nigéria et l'Egypte, malgré leur poids démographique et économique, affichent des marchés financiers moins profonds et plus volatils. Le Rwanda, enfin, illustre un marché encore en construction. Dans ce paysage, le Maroc se distingue par un équilibre rare. Sa capitalisation boursière représente un niveau significatif au regard de la taille de son économie, bien supérieur à celui observé en Egypte ou au Nigéria, sans atteindre les excès d'un marché surdimensionné. Cette position intermédiaire apparaît, selon les auteurs, comme un facteur de résilience. La liquidité constitue un autre élément clé. Là où certains marchés africains souffrent d'un faible volume de transactions, Casablanca conserve une activité régulière, suffisante pour assurer une formation des prix crédible et limiter les coûts de financement pour les entreprises cotées. Un effet croissance plus visible au Maroc qu'ailleurs Les résultats économétriques sont sans ambiguïté. La capitalisation boursière et la liquidité ont un effet positif et significatif sur la croissance dans l'ensemble de l'échantillon, mais cet effet est particulièrement lisible dans les économies disposant d'un marché structuré. Le Maroc fait partie de ce groupe restreint. Contrairement au Nigeria, où la faiblesse de la profondeur financière limite l'impact macroéconomique de la Bourse, ou à l'Egypte, où l'instabilité inflationniste brouille les signaux, le marché marocain apparaît capable de transformer plus efficacement l'épargne en investissement productif. Cette capacité est renforcée par un cadre institutionnel jugé plus stable. L'indice de développement financier, qui intègre la profondeur, l'inclusion et la stabilité, place le Maroc à un niveau supérieur à plusieurs économies comparables du continent. Ce facteur qualitatif joue un rôle déterminant dans la transmission entre finance et croissance réelle. Comme dans les autres pays étudiés, les investissements directs étrangers constituent un levier majeur de la reprise marocaine. Mais là encore, la comparaison est instructive. L'étude montre que l'impact des flux étrangers est d'autant plus fort qu'ils s'insèrent dans un écosystème financier capable de les absorber et de les diffuser vers l'économie domestique. Sur ce point, le Maroc se démarque. Les réformes engagées ces dernières années, la diversification sectorielle et l'intégration progressive du marché financier dans les stratégies de financement ont permis de maximiser l'effet des capitaux étrangers, là où d'autres économies restent cantonnées à des effets plus ponctuels. Inflation et stabilité : une ligne rouge L'étude met également en garde contre un risque commun à plusieurs pays africains. L'inflation agit comme un frein direct à la croissance et affaiblit le rôle des marchés financiers. Si ce phénomène touche l'ensemble de l'échantillon, ses effets sont plus marqués dans les économies où la stabilité macroéconomique est fragile. Le Maroc apparaît ici relativement mieux positionné que l'Egypte ou le Nigeria. Cette stabilité renforce la crédibilité de son marché financier et améliore son efficacité en tant que canal de financement de l'économie. Les auteurs résument clairement ce différentiel de performance dans un passage clé. «Les résultats empiriques suggèrent que le développement financier peut constituer un moteur de croissance, à condition d'être soutenu par un cadre institutionnel solide et une stabilité macroéconomique. Les marchés les plus structurés parviennent mieux à canaliser l'épargne et à soutenir l'investissement productif dans la phase post-pandémique», lit-on dans l'étude. Enfin, le Maroc dispose d'un avantage comparatif financier réel à l'échelle africaine, mais encore fragile. Renforcer la liquidité, élargir la base d'investisseurs, encourager les introductions en bourse et approfondir l'inclusion financière apparaissent comme des priorités stratégiques. Dans un continent où la reprise reste inégale, le marché financier marocain n'est plus un simple baromètre. Il devient un outil de politique économique à part entière, capable d'amplifier la croissance, mais à condition d'être continuellement consolidé. Le Maroc face aux autres places africaines Dans l'échantillon étudié, le Maroc occupe une position particulière. Sa capitalisation boursière reste nettement inférieure à celle de l'Afrique du Sud, dont le marché dépasse largement la taille de l'économie réelle, mais elle surclasse celles de l'Egypte et du Nigeria, où la profondeur financière demeure limitée. Cette position intermédiaire permet au marché marocain de jouer un rôle plus efficace dans la mobilisation de l'épargne et le financement des entreprises. La liquidité constitue un autre point de différenciation. Les volumes de transactions à Casablanca restent plus réguliers que dans plusieurs marchés africains comparables, ce qui améliore la formation des prix et réduit le coût du capital. À l'inverse, dans des marchés moins liquides comme le Nigeria ou le Rwanda, l'impact macroéconomique de la Bourse demeure marginal. Enfin, l'indice de développement financier place le Royaume devant plusieurs économies du continent grâce à un meilleur équilibre entre profondeur, inclusion et stabilité. Cette combinaison explique pourquoi, selon l'étude, le lien entre finance et croissance est plus lisible au Maroc que dans des pays où l'instabilité macroéconomique ou la faiblesse institutionnelle brouillent le rôle des marchés financiers. Faiza Rhoul / Les Inspirations ECO