Le Maroc se retrouve aujourd'hui confronté au fléau environnemental de grande ampleur qu'est la pollution plastique. Selon le rapport «A global problem, local solutions», publié récemment par Greenpeace Middle East and North Africa (MENA), près de 75.000 tonnes de plastique finissent chaque année dans la mer au large du Royaume. En dépit d'efforts notables, la lutte contre ce fléau reste minée par une mise en œuvre inégale des politiques publiques et la marginalisation persistante des acteurs de l'informel. Le rapport appelle à un changement de paradigme, misant sur des solutions locales et communautaires. C'est un signal d'alarme que tire Greenpeace MENA dans son dernier rapport, «A global problem, local solutions», publié en décembre 2025. Le Maroc, malgré ses ambitions environnementales affichées, reste l'un des pays les plus touchés par la pollution plastique en Méditerranée. Le pays produit chaque année près de 570.000 tonnes de plastique, dont seulement 8% sont recyclées. Environ 75.000 tonnes finissent dans les eaux marines, causant des dommages irréversibles à la faune, aux activités économiques et à la santé publique. On recense en moyenne 730 déchets plastiques pour 100 mètres de plage, selon ledit rapport. À travers une enquête de terrain conduite dans plusieurs pays de la région, dont le Royaume, l'ONG dresse un constat sévère mais porteur d'espoir. Greenpeace MENA signale que l'ampleur du problème est indéniable, mais les solutions existent souvent à l'échelle locale, communautaire, voire informelle. L' appareil institutionnel encore peu adapté Malgré la loi «Zéro mika» adoptée en 2016, la consommation de sacs plastiques reste massive, relève le rapport. D'ailleurs, plus de 26 milliards de sacs plastiques sont encore utilisés chaque année au Maroc, soit environ 800 sacs par habitant. Une statistique qui illustre à elle seule l'écart entre la législation et les pratiques de consommation. Autre problématique soulevée par le rapport : l'importation croissante de déchets plastiques en provenance de l'Union européenne, dans le cadre de contrats de traitement jugés «utiles au recyclage». Greenpeace MENA dénonce une forme de «colonialisme des déchets», où les pays du Sud deviennent les dépotoirs d'un Nord en quête de solutions à ses propres excédents plastiques. Par ailleurs, le rapport alerte sur l'augmentation attendue des exportations marocaines de plastique, qui devraient passer de 251 millions de dollars en 2023 à près de 298 millions d'ici 2028. Cette croissance témoigne de la vitalité économique du secteur, mais pose aussi la question de sa soutenabilité environnementale. Sur le plan humain, Greenpeace pointe des risques sanitaires graves, notamment liés à l'inhalation de microplastiques, auxquels sont exposés les enfants et les «bouâra», travailleurs informels du recyclage. En parallèle, le rapport rappelle que la population marocaine a triplé depuis 1960, atteignant 38 millions d'habitants, ce qui accroît mécaniquement la pression sur les littoraux et les infrastructures de gestion des déchets. La situation n'est pourtant pas figée. Le rapport met en avant des initiatives marocaines exemplaires, à commencer par celle de Surfrider Foundation Maroc, une organisation qui conjugue action environnementale, engagement des jeunes et plaidoyer scientifique, estime l'ONG. En nettoyant les plages, en éduquant dans les écoles et en collectant des données sur les déchets, elle devient un acteur-clé dans la construction d'une conscience écologique locale. Elle mise sur l'accessibilité, notamment en utilisant le darija, et sur la création de passerelles entre activisme citoyen et politiques publiques. Toutefois, les efforts des associations locales restent confrontés à un appareil institutionnel encore peu adapté. Le rapport dénonce l'absence de reconnaissance juridique des travailleurs informels du déchet, dits «bouâra», qui assurent pourtant 90% du recyclage du plastique dans les villes. Ces acteurs-clés, invisibles mais essentiels, sont souvent méprisés, non protégés, et exclus des programmes de soutien. Leur intégration formelle dans la chaîne de gestion des déchets constitue pourtant l'un des leviers les plus puissants pour atteindre les objectifs de recyclage fixés par la stratégie nationale, note l'ONG. À cet égard, le Maroc s'est fixé comme objectif de formaliser 50% des activités de ces récupérateurs informels d'ici 2030. Du côté gouvernemental, le rapport souligne que l'appareil est loin d'être inactif. En effet, il a mis en place une stratégie nationale pour une côte sans plastique (LISP), une éco-taxe sur les plastiques, et une interdiction partielle des sacs plastique. Des plans comme la Stratégie nationale de réduction et de valorisation des déchets (SNRVD) visent un taux de recyclage de 70% à l'horizon 2030. Mais la réalité du terrain montre que ces ambitions se heurtent à un manque de moyens, une coordination insuffisante, et des difficultés à intégrer pleinement les dynamiques communautaires. Dans ce contexte, le rapport souligne avec force la nécessité de dépasser la simple gestion technique des déchets. La lutte contre la pollution plastique ne saurait réussir sans un véritable engagement social, matérialisé par une reconnaissance des savoir-faire traditionnels, l'inclusion des acteurs informels, un appui structurel aux initiatives citoyennes, et le développement d'une culture de durabilité enracinée dans les pratiques locales. Le tapis «boucherouite», exemple de réutilisation des chutes textiles dans les foyers, incarne cette créativité populaire à valoriser. En somme, il ne s'agit pas seulement de collecter des déchets, mais de transformer les pratiques, les mentalités et les modèles économiques. Le Maroc dispose déjà d'un socle culturel et associatif riche pour amorcer ce changement. Encore faut-il lui donner les moyens institutionnels et financiers de s'exprimer pleinement. Une région en alerte Le Maroc n'est pas un cas isolé. Dans toute la région MENA, le plastique envahit les mers, les villes et les campagnes. Le rapport recense des exemples d'initiatives innovantes : en Egypte, le projet VeryNile emploie des pêcheurs comme collecteurs de déchets ; au Liban, la Waste Management Coalition fait pression sur les pouvoirs publics avec des données scientifiques ; en Tunisie, l'organisation Notre Grand Bleu relie conservation marine et recherche scientifique. Mais tous ces projets partagent un même constat : les politiques publiques restent déconnectées des réalités locales. Le rapport recommande une approche fondée sur la co-construction. Il plaide pour que les politiques soient conçues avec les communautés concernées, qu'elles intègrent les acteurs informels, qu'elles soient financées par des mécanismes innovants (obligations durables, financements climatiques, partenariats publics-privés), et qu'elles valorisent les approches éducatives. Une enquête de perception révèle d'ailleurs que 94% des Marocains estiment que la gestion des déchets plastiques est cruciale, et 70% se disent favorables à une politique plus stricte. Le potentiel est là, dans les quartiers, les villages, les collectifs. Encore faut-il le reconnaître et l'accompagner. Car face à un problème global, les solutions doivent être locales, inclusives et durables.