À défaut de toute perspective annoncée de reprise formelle des négociations autour du dossier du Sahara marocain, le front Polisario a choisi d'occuper l'espace médiatique. Des organes de presse qui lui sont proches ont ainsi rendu publique la composition de ce qu'ils présentent comme un « délégation sahraouie officielle chargée des négociations », alors même qu'aucune nouvelle table ronde n'est à l'ordre du jour dans le cadre onusien réunissant le Maroc, l'Algérie, le Polisario et la Mauritanie. La démarche, unilatérale, interroge tant par son calendrier que par ses arrière-pensées politiques. Selon les informations diffusées, la délégation serait conduite par Mohamed Salem Ould Salek et comprendrait Mohamed Yesslem Beissat, Sidi Mohamed Omar — présenté comme coordinateur avec la mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara (MINURSO) — ainsi que Mouloud Saïd et Fatma Mehdi, déjà présente lors des premières et deuxièmes sessions des pourparlers de Genève. Cette annonce intervient dans un contexte diplomatique précis. L'envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara marocain, Staffan de Mistura, a récemment fait savoir qu'il « attend avec impatience » la réception d'une version actualisée et détaillée de l'initiative marocaine d'autonomie. Une attente formulée alors que le Conseil de sécurité, à travers sa dernière résolution, a défini un nouveau cadre politique appelant les parties à s'engager dans des négociations « réalistes », sans toutefois en fixer les modalités pratiques. Lors d'une conférence de presse tenue par visioconférence en novembre dernier, le diplomate onusien avait insisté sur cette évolution, soulignant que la résolution récemment adoptée par le Conseil de sécurité — sur la base d'un projet porté par les États-Unis — consacre explicitement l'initiative marocaine présentée en 2007. Le texte considère en effet que « une véritable autonomie sous souveraineté marocaine pourrait constituer la solution la plus appropriée » à un différend vieux de près de cinquante ans, et appelle les Nations unies à engager des négociations sur ce fondement. Une orientation que Staffan de Mistura a interprétée comme l'expression d'un « nouvel élan international » en faveur du règlement définitif du dossier. Dans ce cadre, l'envoyé personnel du secrétaire général a tenu à préciser que la participation à des négociations n'implique pas l'acceptation préalable de leurs conclusions. L'essentiel, selon lui, réside dans l'adhésion de toutes les parties concernées au processus politique conduit sous l'égide des Nations unies. Une précision qui éclaire d'un jour particulier l'initiative du Polisario, dont l'annonce d'une délégation de négociation en dehors de toute impulsion onusienne suscite de larges réserves quant à sa portée politique réelle. Pour nombre d'observateurs, elle apparaît davantage comme une réponse indirecte aux pressions internationales croissantes en faveur d'un règlement fondé sur l'option de l'autonomie proposée par le Maroc. Un repositionnement sous contrainte Pour Abdelouahab El Kaïne, président de l'organisation Africa Watch, cette annonce constitue un « tournant tactique » qui mérite d'être analysé avec attention, d'autant plus qu'elle intervient après le rejet catégorique, par le « Polisario », de la résolution 2797 du Conseil de sécurité et de toute adhésion à l'initiative marocaine d'autonomie. « Cette annonce ne peut être dissocié du contexte des pressions internationales accrues et de l'isolement diplomatique grandissant dans lequel se trouve le front Polisario, ainsi que le régime algérien qui le soutient », estime-t-il. À ses yeux, la démarche traduit une tentative de repositionnement politique visant à éviter les conséquences d'un refus systématique d'un processus placé sous l'égide des Nations unies. En l'absence de toute annonce officielle concernant l'organisation prochaine de nouvelles négociations, le vice-coordinateur de la Coalition des ONG sahraouies voit dans la publication anticipée de la composition de la délégation une manœuvre relevant d'une stratégie algérienne plus large. Celle-ci viserait, selon lui, à freiner les avancées diplomatiques engrangées par le Maroc et à influencer la perception régionale et internationale du dossier en suggérant l'existence d'une dynamique politique parallèle. Cette initiative s'inscrirait, ajoute-t-il, dans une série de démarches convergentes, parmi lesquelles la volonté de briguer un siège au Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine. L'objectif serait de mettre en avant un narratif de tensions et de menaces extérieures justifiant une mobilisation interne en Algérie, tout en détournant l'attention des crises politiques et sociales qui affectent le pays. L'expert en affaires diplomatiques souligne par ailleurs la complexité de la position actuelle du Polisario. L'affichage d'une disposition à négocier « sans conditions préalables » entre en contradiction avec le maintien d'un référentiel rejeté par les Nations unies, fondé sur une interprétation du droit à l'autodétermination conduisant à la sécession, ainsi qu'avec le rejet explicite de toute négociation basée sur la résolution 2797. Il relève également la difficulté de concilier les réactions particulièrement virulentes du front séparatiste à l'adoption de cette résolution — qualifiée de « dérive dangereuse » — avec l'annonce de la formation d'une délégation censée s'inscrire dans un futur processus politique dont le point de départ ne peut être, selon la communauté internationale, que la proposition d'autonomie sous souveraineté marocaine. Pour Abdelouahab El Kaïne, la « disponibilité à négocier » affichée aujourd'hui relève moins d'une évolution doctrinale que d'une adaptation pragmatique à un contexte international en mutation, où l'autonomie est de plus en plus perçue comme un cadre opérationnel permettant la mise en œuvre du droit à l'autodétermination. Une évolution qui constitue, selon lui, un gain diplomatique manifeste pour le Maroc, parallèlement au recul de l'option séparatiste. La constitution d'une délégation composée de figures de second plan, validées par la direction actuelle du front, s'apparente à une tentative de « pansement des plaies » à l'approche d'une phase décisive, note-t-il, en ce sens que le Polisario se trouverait ainsi face à une équation stratégique délicate : refuser les négociations l'expose à un isolement international croissant, tandis que s'engager dans un processus encadré par la résolution 2797 et fondé sur l'autonomie reviendrait, de facto, à abandonner l'option de l'indépendance, tout en cherchant à éviter l'accusation d'entrave aux efforts de paix.