Convoité pour la fiabilité de son tracé atlantique, le gazoduc Nigeria-Maroc est considéré par plusieurs observateurs comme la route la plus sûre pour acheminer le gaz africain vers l'Europe. Mais alors que le prolongement du conflit au Moyen-Orient met en péril 20% des flux mondiaux de GNL, le projet peut-il tenir cette promesse ? En temps de guerre, l'accès à l'énergie redevient ce qu'il n'a jamais cessé d'être, une affaire de géographie. Depuis le 28 février, la guerre déclenchée contre l'Iran a fait bondir de plus de 70% les prix du gaz en Europe, sans provoquer, à ce stade, de rupture physique immédiate de l'approvisionnement européen, encore largement adossé à la Norvège et aux Etats-Unis. Mais les signaux d'alerte étaient pourtant présents bien avant les premières frappes. En 2025, près de 20 millions de barils de pétrole et un cinquième du commerce mondial de GNL transitaient chaque jour par le détroit d'Ormuz, essentiellement au départ du Qatar. Au-delà du risque de pénurie que laisse planer la crise au Moyen-Orient, c'est la vulnérabilité d'un approvisionnement tributaire d'un goulet d'étranglement qui inquiète. Plusieurs observateurs examinent déjà des alternatives crédibles à cette dépendance. Parmi elles, le gazoduc Nigeria-Maroc. Certains médias étrangers, notamment en Espagne, vont jusqu'à présenter ce mégaprojet comme une réponse potentielle à la crise actuelle des combustibles, à même de réorienter une partie de l'approvisionnement européen par la façade atlantique africaine. Or, à ce stade, à en croire les spécialistes, ce corridor gazier ne constitue pas une alternative crédible. Certes, le projet a considérablement mûri ces deux dernières années. Les études de faisabilité et d'ingénierie détaillée (FEED) ont été bouclées en 2024 et 2025, les accords intergouvernementaux avec les treize pays traversés sont désormais signés, et la Compagnie pétrolière nationale du Nigeria (NNPC) comme l'Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) travaillent à la mise sur pied d'une société dédiée au projet. Pari énergétique Le cadre institutionnel commence ainsi à prendre forme. Mais la décision finale d'investissement se fait toujours attendre, et ce pour moult raisons, à commencer par le bouclage des 20 milliards de dollars nécessaires. La réalisation du projet est d'ailleurs prévue en plusieurs phases. La première couvrira simultanément la liaison Sénégal-Maroc et l'extension du gazoduc ouest-africain existant entre le Nigeria et la Côte d'Ivoire. Les premières livraisons de gaz ne sont attendues que vers 2029 ou 2030. L'achèvement complet, lui, est projeté à l'horizon 2046. Autant dire qu'entre les 5.600 kilomètres de tracé sous-marin et l'enveloppe colossale nécessaire à son aboutissement, le pipeline relève encore du pari énergétique. Et pendant ce temps, la crise, elle, n'attend pas. Depuis le lancement de l'opération «Epic Fury» et la campagne coordonnée entre les Etats-Unis et Israël contre les infrastructures nucléaires iraniennes, le détroit d'Ormuz est devenu une zone quasi interdite à la navigation. Les Gardiens de la révolution ont officialisé sa fermeture dès le 2 mars. Et depuis, le volume de marchandises y transitant s'est effondré de plus de 98%. Le Qatar, second exportateur mondial de GNL, a été contraint de suspendre sa production et de déclarer la force majeure sur ses contrats gaziers. En Europe, le TTF, l'indice de référence du marché du gaz naturel sur la bourse d'Amsterdam, a plus que doublé en l'espace d'un mois, passant d'environ 32 €/MWh fin février à plus de 67 €/MWh le 19 mars. Il oscille ce 27 mars autour de 52 €/MWh, porté par l'espoir fragile d'un cessez-le-feu, mais toujours 70% au-dessus de son niveau d'avant-guerre. Les stocks de gaz dans l'Union européenne sont tombés à environ 28% de remplissage, leur plus bas niveau depuis 2022. Le PDG de Shell a prévenu que l'Europe pourrait faire face à des pénuries dès avril si le conflit se prolonge. Pour sa part, le directeur exécutif de l'Agence internationale de l'énergie qualifie cette crise de «plus grande menace pour la sécurité énergétique mondiale de toute l'histoire contemporaine». La diversification post-Ukraine, censée affranchir l'Europe du gaz russe, n'a donc fait que déplacer la dépendance de Moscou vers le Golfe. Projet "visionnaire" Faut-il pour autant enterrer l'hypothèse d'une alternative atlantique ? La réponse mérite d'être nuancée. Oussama Ouassini, expert en intelligence économique et stratégique, estime que «le gazoduc Nigeria-Maroc est un projet visionnaire et réaliste qui renforcera la résilience énergétique du Maroc et de l'Europe face aux chocs géopolitiques comme ceux du Moyen-Orient, mais il ne peut pas répondre à la pénurie immédiate de 2026». À court terme, entre 2026 et 2028, aucune molécule de gaz ne transitera par ce corridor atlantique. L'Europe continuera ainsi à dépendre du GNL qatari et américain. En revanche, à partir de 2030, le projet pourrait changer la donne en offrant au Maroc un approvisionnement direct et, à l'Europe, une source alternative crédible au GNL moyen-oriental. «Il existe pourtant d'autres alternatives comme le gisement Grand Tortue Ahmeyim du Sénégal et de la Mauritanie qui serait beaucoup plus pertinent et efficient à court terme», précise Ouassini. Autre facteur qui penche en défaveur du gazoduc comme alternative réaliste à court et moyen terme, celui des volumes. Le NMGP est conçu pour acheminer jusqu'à 30 milliards de mètres cubes de gaz par an, en puisant dans les gisements nigérians de Brass, Erha-Bosi, Escravos et Deepwater. Le tracé prendrait naissance à Brass avant de rejoindre Badagry, puis longerait la façade atlantique sur 5.600 kilomètres de conduite sous-marine, auxquels s'ajoutent 1.700 kilomètres par voie terrestre. Pour donner un ordre de grandeur, l'Union européenne a importé en 2025 environ 350 milliards de mètres cubes de gaz. Les 30 milliards promis représenteraient donc un peu moins de 9% de la consommation européenne. «Ce n'est pas négligeable. Il faut cependant garder à l'esprit que le tracé ne se contente pas de relier le Nigeria à l'Europe, et qu'il est prévu qu'il irrigue au passage treize pays d'Afrique de l'Ouest dont les taux d'électrification comptent parmi les plus faibles au monde, parfois inférieurs à 30% au Burkina Faso, notamment, ou en Guinée-Bissau», fait valoir un expert. Une partie significative de ces 30 milliards sera donc absorbée en route, bien avant d'atteindre le Maroc ou l'Espagne, ce qui réviserait à la baisse le volume effectivement disponible pour le marché européen, bien en deçà des projections initiales. Hub énergétique L'agenda est d'autant plus pressant que Bruxelles a acté sa volonté de cesser durablement les importations de gaz russe, une décision qui contracte mécaniquement l'éventail des fournisseurs et rend chaque nouvelle source d'approvisionnement stratégiquement plus précieuse. Et le Maroc l'a bien compris. Loin de se limiter à un simple projet d'infrastructure, le Royaume déploie depuis plusieurs années une stratégie de hub énergétique atlantique, articulée autour de trois leviers. Le gazoduc Nigeria-Maroc d'abord, qui ferait du pays le point de transit obligé du gaz ouest-africain vers l'Europe. Le projet de câble électrique sous-marin avec le Royaume-Uni ensuite, salué par la Commission économique des Nations Unies comme étant un grand projet d'énergie propre. Et enfin l'Initiative Atlantique, qui ambitionne de désenclaver les pays du Sahel en leur offrant un accès à la façade océanique via le port de Dakhla. Le Maroc fait le pari que la sécurité énergétique de demain se jouera le long de la façade atlantique. Et le contexte actuel, aussi brutal soit-il, pourrait bien être le déclic à même de rapprocher le Royaume de cette ambition majeure. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO