Dans un message publié à l'occasion du 27 mars, l'acteur américain Willem Dafoe, figure du cinéma d'auteur et directeur artistique de la Biennale de Venise, célèbre un art qu'il juge plus que jamais indispensable face à la fragmentation numérique. Un texte qui résonne aussi au Maroc, où la scène théâtrale continue de chercher sa place entre tradition, création contemporaine et nécessité de présence. À l'occasion de la Journée mondiale du théâtre, célébrée chaque année le 27 mars, l'Institut international du théâtre (ITI) a confié la rédaction du message officiel à Willem Dafoe, acteur américain mondialement connu pour ses rôles dans Platoon, The Last Temptation of Christ ou encore The Florida Project, mais aussi homme de théâtre de longue date. Dans un texte à la fois personnel et universel, l'artiste défend avec force la singularité d'un art qu'il n'a jamais quitté, même au sommet de la célébrité hollywoodienne. Son message résonne d'une manière particulière au Maroc, où le théâtre, art vivant par excellence, tente de se réinventer entre héritage, créativité contemporaine et défis structurels. «Vous devez être présent pour gagner» Willem Dafoe ne se présente pas en cinéaste venu de l'extérieur, mais en homme de théâtre. «Mes racines sont profondément ancrées dans le théâtre», rappelle-t-il. Membre du légendaire Wooster Group entre 1977 et 2003, compagnie expérimentale new-yorkaise, il a également travaillé avec des metteurs en scène comme Richard Foreman, Robert Wilson ou Romeo Castellucci. Aujourd'hui directeur artistique de la Biennale de théâtre de Venise, il revendique cette appartenance. Le cinéma a fait sa célébrité, mais le théâtre a formé son exigence. Son texte puise dans une mémoire concrète, celle des débuts, où la compagnie jouait parfois devant moins de spectateurs que d'acteurs. Une règle leur permettait alors d'annuler. Ils ne l'ont jamais fait. «L'audience en tant que témoin donnait au théâtre sa signification et sa vie», écrit-il. Il cite l'enseigne des salles de jeu : «Vous devez être présent pour gagner». Une formule qui pourrait servir de manifeste. Dans un monde saturé d'écrans et de promesses de connexion virtuelle, le théâtre impose la présence physique, partagée, irréductible. Un art face à la fragmentation numérique Willem Dafoe ne tombe pas dans une opposition simpliste entre le vivant et le numérique. Il reconnaît utiliser l'ordinateur, consulter l'intelligence artificielle, et même googler son propre nom. Mais il met en garde : «Il faut être aveugle pour ne pas reconnaître que le contact humain risque d'être remplacé par des relations avec des appareils». Son diagnostic est celui d'une crise de la vérité et de la réalité, où l'incertitude sur l'identité de l'interlocuteur fragilise le lien social. Le théâtre, pour lui, n'est pas une simple alternative nostalgique. Il est un espace d'attention, d'engagement et de communauté spontanée. «Alors que l'internet peut soulever des questions, il capture très rarement le sentiment d'émerveillement que le théâtre crée». Cet émerveillement, précise-t-il, naît d'un «cercle d'action et de réponse» où chacun, artiste et spectateur, est engagé dans une expérience commune, en temps réel, toujours différente. Le théâtre au Maroc : héritage et vitalité Le message de Willem Dafoe trouve un écho particulier au Maroc, où le théâtre occupe une place paradoxale. Héritier d'une tradition orale riche, il a connu au XXe siècle un âge d'or avec des figures comme Tayeb Saddiki, créateur du mythique Diwan Sidi Abderrahmane, ou encore Ahmed Tayeb Laâlej. Aujourd'hui, la scène marocaine vit une période de renouvellements : des festivals comme celui de Tanger (Festival Jazzin, qui associe musique et performance), le Festival national du théâtre de Casablanca, ou encore les Rencontres de théâtre de Fès témoignent d'une effervescence qui ne faiblit pas. Les jeunes compagnies, souvent portées par des metteurs en scène formés dans les écoles nationales ou à l'étranger, explorent des formes hybrides, entre texte et mouvement, tradition et création contemporaine. La scène francophone, longtemps dominante, cohabite désormais avec une production en darija qui s'empare des questions sociales et politiques. Des lieux comme le Théâtre Mohammed V à Rabat, le Théâtre national à Rabat, ou encore des salles plus modestes mais actives comme Dar Benjelloun ou L'Uzine à Casablanca, animent un paysage culturel souvent contraint par des moyens limités, mais animé par une volonté de présence. Le théâtre, question essentielle Pour Willem Dafoe, «le grand théâtre consiste à remettre en question notre façon de penser et à nous encourager à imaginer ce à quoi nous aspirons». Il voit dans cet art un outil de résistance face à la violence et au contrôle croissants du monde, un lieu où la tradition institutionnelle n'est pas un musée mais un matériau vivant. Il met en garde contre deux écueils, celui de la réduction du théâtre à un divertissement commercial et son enfermement dans la préservation sèche des conventions. Au Maroc, ces mises en garde résonnent avec les débats récurrents sur le financement du théâtre, la place des auteurs, la formation des comédiens et la nécessité de renouveler les écritures. Le message de Willem Dafoe rappelle que le théâtre n'est pas une pratique d'exception réservée aux capitales, mais un besoin fondamental, partagé par toutes les communautés. «Nous sommes des animaux sociaux, biologiquement conçus pour l'engagement avec le monde», écrit-il. Le théâtre, art total où le récit, l'esthétique, le langage et le mouvement se conjuguent, permet de voir «ce qui était, ce qui est et ce que notre monde pourrait être».